Dernière Séance # 04


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Attention, toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 23 octobre

Après celui du festival de Locarno, Vitalina Varela de Pedro Costa remporte le Grand Prix du festival international de La-Roche-sur-Yon, qui valorise les expériences cinématographiques les plus aventureuses. Cinq ans après Cavalo Dinheiro, le réalisateur portugais filme à nouveau les réfugiés cap-verdiens de la banlieue de Lisbonne. Un ami m’en parle comme d’un chef d’œuvre qui lierait les drames migratoires contemporains aux mythes antiques. Ce sera difficile d’en juger: aucune distribution n’est prévue pour le moment, que ce soit en Belgique ou en France. Dommage, cela donnerait l’occasion aux réseaux de salles dites «art et essai» de faire leur travail.


Jeudi 24 octobre

Revue de bonnes nouvelles:

1 – On en parlait déjà il y a deux semaines, Jonathan Glazer reprendra le chemin des plateaux de tournage en 2020 (si tout va bien). Le projet est une adaptation du roman La Zone d’intérêt du gallois Martin Amis, dont l’action se déroule à Auschwitz. Diversement apprécié par les éditeurs et les critiques, l’ouvrage adopte les points de vues de deux personnages S.S. et aussi celui d’un Sonderkommando. On a le droit d’être sceptiques, tant le talent visuel, métaphorique et sensoriel de l’auteur d’Under The Skin semble peu adapté au sujet le plus casse-gueule du monde.

2 – Kirsten Dunst rejoint Paul Dano et Benedict Cumberbatch au casting de The Power of the dog que Jane Campion tournera en 2020 (si tout va bien). Si Bright Star, son précédent film, date de 2009, la réalisatrice a entre-temps travaillé sur deux saisons de la série Top of the lake. Encore une fois, The Power of the dog est une adaptation, d’une œuvre cette fois acclamée de l’américain Thomas Savage parue en 1967, la tragédie d’une fratrie détruite par l’homosexualité refoulée de l’aîné, le tout dans un décorum de western. Un projet 100% emballant, tant la réalisatrice néo-zélandaise a déjà excellé à transfigurer les élans des cœurs par l’exaltation des éléments.


Vendredi 25 octobre

Après la découverte amère de Les Fantômes d’Ismaël en 2017, je me souviens avoir souhaité qu’Arnaud Desplechin se sépare un temps de son comédien fétiche, et qu’il s’écarte à nouveau d’une veine autobiographique qui a pourtant donné de grands films (Comment je me suis disputé… ou Trois souvenirs de ma jeunesse). La mise en chantier de Roubaix, une lumière ! annoncé comme un polar sans Mathieu Amalric a donc comblé mes attentes. Après une première vision, le film reste une bonne nouvelle pour les amoureux du cinéaste roubaisien, même s’il s’agit assez clairement d’une semi-réussite. Le principal défaut incombe à la jeune recrue campée par Antoine Reinartz (pas mauvais au demeurant), un personnage-véhicule de l’auteur, de ses figures et de son univers, à l’intérieur même du genre qu’il investit. Comme si le réalisateur cherchait à légitimer sa présence dans un univers qui lui est étranger. De plus, le personnage est éclipsé par la figure du commissaire Daoud, incarné par un Roschdy Zem impérial en flic humaniste et sociologue.

Dans le dernier tiers du film, les deux personnages incarnés par Sarah Forestier et Léa Seydoux témoignent: séparément, puis ensemble, avant de rejouer encore les faits dont on les accusent. Par cette description répétée, froide et minutieuse d’un crime ordinaire, les monstres s’effacent, et l’humanité est mise à nu. C’est ainsi que se révèle le fond du projet d’Arnaud Desplechin, comme souvent proche de la littérature, il renvoie violemment à De sang froid le chef d’œuvre de Truman Capote.

L’un éclipse l’autre. Saurez-vous deviner lequel ?

Samedi 26 octobre

Joe Neff est programmateur au cinéma Drexel, à Colombus, en Ohio. Pour Halloween, Joe a voulu proposer un double bill avec La Malédiction de Richard Donner (1976) et La Mouche de David Cronenberg (1986). En leur temps, les deux films ont été produits par la 20th Century Fox. Pour rappel, en mars de cette année, Walt Disney Pictures a racheté la Fox, pour la coquette somme de 71,3 milliards de dollars. Aujourd’hui Mickey détient donc les droits de Damien l’enfant maléfique et de Jeff Goldblum qui s’arrache les ongles. Et cette année, Mickey a décliné la demande de Joe, qui ne pourra donc pas diffuser les films dans sa modeste salle.

Pendant des décennies, la stratégie de Disney à l’égard des classiques de son catalogue (de Blanche-neige et les sept nains au Roi Lion, en passant par 20.000 lieues sous les mers) fut d’en contrôler strictement l’exploitation, quitte à les rendre invisibles pendant des années, ceci afin de créer l’événement à chacune de leurs ressorties ou de la mise en vente de copies limitées sur supports physiques. En imposant une logique protectionniste sur l’immense catalogue qu’elle vient d’acquérir, la multinationale aux grandes oreilles tend-t-elle à appliquer la même recette à toute une flopée de classiques bien-aimés ? Ou cherche t-elle simplement à garder une exclusivité provisoire pour mieux lancer en grande pompe le mastodonte de la VOD Disney+ dont l’arrivée est imminente ?

En cette époque de transformation majeure dans l’industrie cinématographique, il s’agit en tous les cas d’un très mauvais signal. En effet, on observe depuis quelques années que l’exploitation du cinéma dit « de patrimoine » pourrait devenir un des facteurs clés de la survie d’un réseau de petites salles, là où la passion cinéphile continue à se partager et à se vivre en communauté.

Le cinéma Drexel à Colombus, Ohio, déclaré lieu d’intérêt historique en 2015.

Dimanche 27 octobre

Producteur emblématique du cinéma américain des seventies, Robert Evans décède à l’âge de 89 ans. Enfant des quartiers huppés de Manhattan, il débute devant la caméra en 1957 en incarnant le rôle du mythique producteur de la M.G.M Irving Thalberg dans L’Homme aux mille visages. Un rôle prémonitoire pour celui qui propulsera la Paramount aux sommets du box-office au tournant des années 60 et 70 (Rosemary’s Baby 1967, Love Story 1970, Harold et Maud 1971, Le Parrain 1972, Serpico 1973) avant de devenir producteur indépendant, d’abord pour d’autres succès (Chinatown-1974), puis le film-débordement(s) (Cotton Club-1984) avant les bides des nineties (The Phantom en 1996 qui tenta d’installer Billy Zane en tant que star de premier plan, certes une drôle d’idée).

Personnage controversé et narcissique, aussi célèbre pour son flair (lancer Roman Polanski aux Etats-Unis ou engager F.F. Coppola sur la seule foi des Gens de la pluie) que pour ses méprises (vouloir écarter Al Pacino ou Gordon Willis après les premiers jours de tournage du Parrain), son autobiographie The Kid stays in the picture (1994) a été adaptée sous la forme d’un documentaire hagiographique quoique informatif en 2002.


Lundi 28 octobre

Revue de (moins) bonnes nouvelles:

1 – Jadis, Guillaume Canet réalisait les audacieux Mon Idole et Ne le dis à personne ou co-signait un scénario avec James Gray. Aujourd’hui, on l’annonce aux commandes d’un cinquième épisode live des aventures d’Astérix, tandis que le scénario a été confié à Philippe Mechelen et Julien Hervé, déjà auteurs des opus 2 et 3 des aventures de la famille Tuche. Pour autant, Guillaume Canet ne semble pas retourner sa veste. En effet, sur une photo parue le même jour, il semble plutôt l’avoir échangée contre des braies.

2 – Alors que leur dernier film Hors normes fait un démarrage canon en France, le grand algorithme de recommandation affiche les réalisateurs Olivier Nakache et Eric Toledano partout sur mes pages web les plus fréquentées. Définitivement, ils sont devenus une marque, des visages reconnus et sans doute un ton et une forme de savoir-faire. N’ayant pas compris l’engouement autour de leur précédent film Le Sens de la fête, je décide de faire l’impasse sur Hors normes quitte à (encore) passer pour un snob lors des repas de famille de fin d’année.


Mardi 29 octobre

Lors d’une cérémonie organisée par l’Académie des Oscars, David Lynch, 73 ans et toujours vert grâce à la méditation transcendantale, reçoit un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Son discours est particulièrement concis : « Thank you. You have an interesting taste.».

Après les honneurs, Kyle McLachlan et Laura Dern, ses interprètes de Blue Velvet partagent un selfie hautement retweeté. Décidément, au XXIème siècle, le curseur d’intimité que nous entretenons avec les personnes publiques a bien bougé. En demande-t-on vraiment autant ?

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et tous !

Olivier Grinnaert.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *