Dernière Séance # 05


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Attention, toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 30 octobre

Dolemite is my name, c’est la bonne pioche du mois sur Netflix. Biopic de Rudy Ray Moore, figure mineure et attachante de la blaxploitation, Dolemite is my name marque le retour d’Eddie Murphy aux fondamentaux de ses débuts, ceux de Delirious et surtout de l’immense Raw (un des plus grand one man show comique de tous les temps).
Film hommage à tout un pan du cinéma d’exploitation, ode aux marginaux et aux doux rêveurs, Dolemite is my name résonne comme une célébration du cinéma dans toute sa dimension artisanale et collective. Une réussite éclatante qui doit beaucoup à la somme de talents réunis pour l’occasion : du scénario de Larry Karaszewski et Scott Alexander (Ed Wood, Larry Flynt, Man on The Moon), à la réalisation du trop rare Craig Brewer (Hustle & Flow, Black Snake Moan). Huit ans après son sous-estimé remake de Footloose, Brewer renoue avec son amour des laissés pour compte de l’Amérique et nous rappelle combien son cinéma nous a manqué.

Craig Brewer et Eddie Murphy se retrouveront sur le suite d’ Un prince à New York

Jeudi 31 octobre

Focus Craig Brewer à l’occasion de Dolemite is my name.
Footloose reste surtout dans les mémoires cinéphiles comme la mise en orbite du jeune Kevin Bacon. Avec sa Volkswagen jaune et sa cravate à la James Dean, Kevin Bacon déchaînait les passions, séduisait la fille du pasteur et combattait la loi en vigueur depuis l’accident de voiture qui avait emporté le fils du révérend de la ville.
Loin de jouer la carte du divertissement rétro et du clin d’œil complice aux fans nostalgiques des années 80, le remake 2.0 signé Craig Brewer creuse le sillon du film original, en le modernisant et en offrant à chaque personnage une véritable épaisseur psychologique. Pas de caméo au programme, Kevin Bacon laisse la place au danseur professionnel Kenny Worlmad dans le rôle de l’intrépide Ren McCormack, tandis que sa partenaire féminine  Lori Singer se substitue à la belle Julianne Hough. Derrière la romance c’est l’histoire de deux êtres en souffrance que nous brosse Craig Brewer, la danse n’étant ici que le lien métaphorique unissant leurs douleurs. L’accident de voiture, déclencheur du climat de terreur dans la ville de Bomont est désormais montré à l’écran dans toute sa violence dès le début du film et accentue la tonalité tragique du métrage. Brewer assume l’héritage de son modèle mais s’en distingue par un travail de mise en scène et un sens du détail absent du film d’Herbert Ross. La comparaison est cruelle et met en lumière l’esthétique télévisuelle du cinéma des années 80, entre abandon de la profondeur de champ et des compositions complexes à plusieurs personnages.

Un instantané d’Americana que ne renierait pas Michael Bay

Vendredi 01 novembre

Après Rudy Ray Moore et Dolemite is my name, un autre biopic me vient en tête, celui de Paul Naschy alias Waldemar Daninsky. Fasciné par l’âge d’or du cinéma fantastique des studios Universal, l’ancien catcheur Paul Naschy aura dédié l’ensemble de sa carrière à la célébration des plus grandes figures de l’épouvante. De Dracula au Fantôme de l’Opéra, celui que la presse surnommait le Lon Chaney ibérique pour son goût prononcé du travestissement aura marqué de son empreinte indélébile le cinéma de genre espagnol des années 70 dans le rôle du loup garou Waldemar Daninsky et mériterait lui aussi un biopic à son effigie.


Samedi 02 novembre

Alors que l’ouverture officielle des tops de fin d’année n’est pas encore déclarée, voilà que Quentin Tarantino grille toutes les formalités en annonçant son favori 2019, le très recommandable Crawl d’Alexandre Aja. Survival horrifique en milieu aquatique, cette excellente série B renoue avec le haut du panier de la filmographie du petit frenchie. Avec une économie narrative bluffante, Aja multiplie les points de vues autour de son monstre pour décupler l’impact de chacune de ses attaques. Après une incursion douloureuse du côté du cinéma d’horreur indépendant (Horns, La Neuvième Vie de Louis Drax), Crawl démontre qu’Aja n’est jamais aussi bon que lorsque son cinéma se définit entièrement dans l’action. Servi par un casting de première bourre (l’inusable Barry Pippers et l’énergique Kaya Scodelario), Crawl n’est peut être pas le film de l’année de la rédaction de Transmission mais assurément une des meilleures séances ciné de 2019.


Dimanche 03 novembre

Au cinéma, les légendes ne meurent jamais. Ce 03 novembre, Charles Bronson aurait eu 98 ans, l’occasion de revoir De la part des copains de Terence Young. On pourrait faire l’inventaire de tout ce qui ne fonctionne pas dans le film, comme par exemple l’alchimie toute relative du couple Bronson/Liv Ullmann (la muse d’Ingmar Bergman venue se perdre un temps sur la Riviera) ou les ressorts dramatiques improbables qui sous tendent la scène de confrontation finale mais là où De la part des copains marque des points et s’affirme comme une pierre angulaire dans la carrière de Bronson, c’est justement dans la manière dont la star va progressivement emmener le film dans une autre direction à celle attendue par l’histoire, heroïsant un personnage somme toute assez lâche. Alors au top de sa forme physique, tout en décontraction et muscle saillant, le Bronson de De la part des copains apparaît comme le prototype de celui qu’il incarnera devant la caméra de Richard Fleischer dans Mr. Majestyk quelques années plus tard. À l’opposé des rôles plus tourmentés et psychotiques qu’il interprétera chez Michael Winner (The Mechanist, le premier Justicier dans la ville ) ou Roger Corman (Machine Gun Kelly), ce Bronson cuvée 1970 est un sommet de coolitude à consommer sans modération.

Une course poursuite endiablée de dix minutes réglée par Rémy Julienne.

Lundi 04 novembre

Cycle polar encore et toujours avec la découverte de Sans mobile apparent de Philippe Labro, où armé d’un fusil à lunette, un tueur énigmatique sème la terreur sur la ville de Nice en éliminant méthodiquement différents membres de la bourgeoisie locale. Sans être un sommet du polar français des années 70 (Labro s’emmêle un peu trop les pinceaux dans un final convenu et attendu), cette adaptation de Ten Plus One du grand Ed McBain reste, près de 50 ans plus tard, un témoignage vibrant de la vivacité du cinéma populaire français de l’époque. Admirateur de Melville, Labro travaille sa mise à scène à l’épure, notamment autour des scènes de meurtre, faisant le choix d’ellipser le moment fatidique de l’impact de la balle pour ne retenir que le dernier geste de la victime. Dans le rôle de l’inspecteur Carella, flic arrogant, cynique et désabusé, Jean-Louis Trintignant bouffe littéralement l’écran aux côtés de Dominique Sanda, Stéphane Audran et Jean-Pierre Marielle. Au carrefour du giallo et du polar « hard boiled », le film évoque tout autant le Dirty Harry de Don Siegel que le giallo remis goût du jour par Argento dans L’oiseau au plumage de cristal, deux films tournés la même année que Sans Mobile apparent.

Découvrir le film aujourd’hui tiens presque d’une forme d’« inception » cinématographique tant le physique du Trintignant de l’époque semble épouser les contours de l’actuel président de la république française : Emmanuel Macron. L’analogie s’arrête là puisque à la fin du film Jean Louis Trintignant écœuré rend les armes, Emmanuel Macron apeuré lui continue à les distribuer.


Mardi 05 novembre

Dans une tribune ouverte publié dans le New York Times Martin Scorsese revient sur ses propos polémiques qui ont enflammé la toile durant la promotion d’Irishman début octobre. Loin des étiquettes de « hater » ou de « vieux con » suggérés par les gardiens du temple Marvel, Scorsese met bien l’accent sur le changement de paradigme que constitue l’hégémonie du cinéma de super héros. Une logique de production qui tend à effacer toute notion de risque artistique comme le déplore le réalisateur de Taxi Driver :

« Le secteur du cinéma a changé au cours des 20 dernières années. Mais le changement le plus inquiétant s’est opéré sournoisement, à l’abri des regards : l’élimination progressive mais régulière de toute notion de « risque ». Aujourd’hui, de nombreux films sont des produits parfaits fabriqués pour une consommation immédiate. Beaucoup d’entre eux sont bien faits par des équipes talentueuses. Néanmoins, il leur manque quelque chose d’essentiel au cinéma : la vision unificatrice d’un artiste. C’est justement parce que ce point de vue singulier – propre à la vision de l’artiste – constitue le plus grand facteur de risque. »

Et lorsque que l’on souvient comment Disney a sacrifié la sortie salle d’un John Carter ou d’un Tomorrowland au profit de franchises plus établies, on ne peut que souscrire aux propos éclairés de l’ami Marty.

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et tous !

Manuel Haas

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