Dernière Séance # 08


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 20 novembre 2019

Alors que le temps semble n’avoir jamais fini de s’écouler et le dernier sommeil d’accourir… Et que, peut être plus important encore, sortira bientôt notre trente-cinquième épisode. Alors que l’on y traitera, entre autres, du dernier Scorsese et de l’indéniable utilité narrative et de la justesse technique – à défaut de vraisemblance – de son deaging. Et alors que Fincher truste, à raison, les premières places du réalisateur le plus important de la décennie mourante, j’entrevois l’opportunité d’évoquer un film magnifique et mésestimé : The Curious Case of Benjamin Button. Mais si l’idée n’est pas tant de traiter de l’infinie poésie de ces scènes qui font la vie qui nous est montrée et qui à tout instant questionnent la nôtre ou la beauté d’un projet cherchant à conter l’amour uniquement à travers le prisme de la mort – et sans revenir sur ses rares défauts – c’est bien de la perfection des techniques de modification des âges dont il sera question ici. Du fameux rajeunissement numérique proposé par la firme Lola vfx aux prothèses en passant par l’animatronique, le pitchage des voix ou la performance capture – proposée par Digital Domain – du visage de Brad Pitt intégrée sur le corps d’un acteur plus petit, c’est bien la pluralité qui crée l’évidence. On en attendait, à l’époque, pas moins du perfectionnisme de Fincher, peut être aurait-on pu en attendre un peu plus de The Irishman.


Jeudi 21 novembre 2019

Al Pacino, Tom Hanks, un même métier, deux talents, deux styles, deux visions. Si Tom Hanks pourrait s’imaginer en réincarnation moderne de l’immense Jimmy Stewart, Al Pacino, lui, est un monument à lui tout seul que l’on serait bien gênés de comparer. Peut-être existe-t-il une analogie possible avec Jack Nicholson dans l’unique sens qu’eux seuls peuvent se permettre de tels cabotinages sans jamais se délester de leur génie ?! Bref, Al Pacino et Tom Hanks sont tous deux sortis dans la presse expliquant pour l’un (Pacino) que si la qualité de ses films récents regardait plutôt vers le bas, c’est qu’il les choisissait pour le challenge. Relever et tenir à lui seul une œuvre vacillante pour principal cahier de charge, donc. Hanks, lui avoue connaître son incapacité à inspirer une quelconque peur ou malaise chez qui que ce soit. Il ne jouera que des gentils et c’est autour de cet axe central là qu’il continuera d’articuler sa carrière. Laissons donc poindre la question, sans pour autant s’ébattre avec l’insolubilité de celle-ci : par quelle face du joyau un acteur brille-t-il ?


Vendredi 22 novembre 2019

Alors que le film semble accuser le coup au box-office, signant un des plus mauvais démarrage de la saga, Terminator Dark Fate est pourtant très loin du vilain petit canard que la presse étrille sans ménagement depuis plusieurs semaines. Après trois épisodes qui oscillaient de l’insignifiant (Renaissance/Le soulèvement des machines) au catastrophique (Genisys), le film de Tim Miller paye près de trente ans d’attentes et de désillusions de fans qui attendaient peut être un peu trop de ce nouvel épisode censé remettre les compteurs à zéro. Oui, Tim Miller n’est pas James Cameron et les scènes d’action pâtissent d’une mise en scène souvent confuse et assez peu inspirée (une scène en zéro gravité aussi anecdotique que celle de La momie) mais le film transpire la passion et l’amour du genre. Loin du « yes man » servile, Tim Miller s’amuse des attentes du public pour mieux les détourner et proposer un dernier baroud d’honneur en forme de passage de flambeau entre deux générations (la vieille garde incarnée par Linda Hamilton et Arnold Schwarzenegger associée au binôme Nathalia Reyes/ Mackenzie Davis).

A contrario d’un Genisys, exercice de style assez vain qui ne cherchait plus à raconter grand chose et se contentait d’aligner les motifs narratifs et formels de la saga en les vidant de leur sens, ce Dark Fate dénote par sa volonté évidente de bien faire et de rendre hommage aux films de Cameron, tout en proposant quelque chose de personnel et de résolument inédit. Impérial, Schwarzenegger illumine le film de sa présence et prouve qu’à 72 ans son T-800 est certainement vieux mais loin d’être obsolète. Nouvelle venue dans la franchise, Mackenzie Davis est la révélation de ce nouvel épisode et s’impose comme un nouveau modèle de femme forte dans la filmographie de Cameron, aux côtés d’une Linda Hamilton bouleversante.

Assurément bordélique et souffrant d’une production chaotique, ce Terminator n’a certainement pas une gueule de porte-bonheur mais c’est un blockbuster qui a du cœur et rien que pour cela, on vous invite à ne pas bouder votre plaisir et à lui laisser une seconde chance.


Samedi 23 novembre 2019

Ca n’aura pris que 17 ans. Le 18 décembre prochain, Millenium Actress trouvera finalement le chemin des écrans français, grâce soit rendue au distributeur Septième factory. Deuxième long-métrage du regretté Satoshi Kon, réalisé entre Perfect Blue (1997) et Tokyo Godfathers (2003), l’ambitieux Millenium Actress conte l’histoire d’un journaliste chargé d’interviewer Chiyoko Fujiwara, star de cinéma vieillissante, des années après le terme mystérieux qu’elle a mis à sa carrière. Du point de vue de son admirateur, le récit de vie de Chiyoko se mêle aux images des films ayant jalonné sa carrière, dans lequel le fan transi s’improvise petit à petit une place de choix. Ample, fougueux, enchâssant les structures de récit comme des poupées russes (figure récurrente chez l’auteur de Paprika – 2006), ponctué d’hommages au chambara ou au maître Kenji Mizoguchi, Millenium Actress entretient au moins un point commun avec l’un des (le ?) plus beau film de 2019, Once upon a time…in Hollywood : définitivement le cinéma y est plus beau que la vie. Immanquable.


Dimanche 24 novembre

Quelle chance de résider à proximité de la merveilleuse Cinémathèque Royale de Belgique, dite CINEMATEK, barbarisme bilingue et bel exemple de fameux « compromis à la belge ». Jugez plutôt: le soir du vendredi 29, en fonction du produit qu’ils auront choisi pour commencer leur week-end, les cinéphiles auront le choix entre une copie restaurée de Belladonna Of Sadness d’Eichi Yamamoto (1973) ou une autre d’Opéra de Dario Argento (1987), diffusés simultanément dans les deux salles. Une bonne occasion de se procurer le nouveau programme trimestriel qui annonce fièrement pour janvier prochain une carte blanche, un cycle et une masterclass consacrées à Fabrice Du Welz. Parmi une programmation de six longs-métrages, on se réjouit que le réalisateur belge privilégie le méconnu L’Échine du diable de Guillermo Del Toro (2001) et on a hâte de découvrir sur grand écran le rare Désir meurtrier de Shohei Imamura (1964). En effet, récemment remis à l’honneur grâce entre autres à la collection Cinéma Masterclass, le travail foisonnant et provocateur du cinéaste nippon ne cesse d’impressionner.


Lundi 25 novembre

Le quotidien Le Soir publie un article d’une page intitulé : « De plus en plus de films, de moins en moins de cinéma ». Son auteur y déplore l’inflation et l’uniformisation des films de cinéma, soumis au diktats de la télévision. Si la thèse peut-être défendable, l’argumentation est bourrée de raccourcis d’un autre âge. Extrait : « Or les effets visuels n’ont jamais autant dominé les films. Cette inflation des plans repousse l’idée maîtresse du point de vue, la singularité, une vision spécifique et c’est le rôle de l’auteur qui s’en trouve détruit. » Quel rapport entre les effets visuels, le nombre de plans et le point de vue d’un auteur ? Dziga Vertov ou Tsui Hark multiplient les plans, Georges Méliès ou James Cameron innovent dans les effets-spéciaux, ces réalisateurs sont-ils pour autant exempts d’une vision propre ? Contresens absolu, la journaliste se réfère aux propos récents de Martin Scorsese et qualifie The Irishman de grande œuvre alors que ce dernier film articule son propos et sa narration sur un pari technique qui de fait, le pousse à multiplier les plans truqués ! Plus loin: « Combien de productions qu’on pourrait cataloguer des «films de rien» comme Rambo : Last BloodJoyeuse retraiteAngry birds : copains comme cochonsLa Vérité si je mens, les débutsLe Dindon, ou Docteur Sleep» En 2019, alors que le populisme pullule et que le fossé entre catégories sociales s’élargit de jour en jour, n’est-il pas déplacé voire dangereux de lancer des propos assassins et non-argumentés avec une telle suffisance ? Quel autre résultat que de renforcer des stéréotypes sur l’intolérance d’une auto-proclamée élite culturelle ? Personnellement, je n’ai vu qu’un seul des six films cités (qui, sans être un chef d’œuvre, est défendable en bien des points), par conséquent, il ne me viendrai pas à l’idée de porter publiquement un jugement méprisant sur l’un ou l’autre film sous prétexte qu’il serait «populaire». Heureusement, quelques lignes plus loin, le cinéaste belge Frédéric Sojcher rattrape un peu la sauce en reposant une question au cœur de l’art si onéreux qu’est le Cinéma : « Comment faire des films singuliers tout en étant grand public ? ».

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.

Lucien Halflants, Manuel Haas et Olivier Grinnaert

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