Dernière Séance # 12


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 8 janvier

Puisqu’il paraît que cette rubrique n’est pas tout à fait involontairement inspirée de la revue Positif – dans l’idée, pas dans la forme, hein – nous allons lui rendre hommage de manière plus délibérément flamboyante. Le dernier édito de l’illustre Michel Ciment, dans la revue de décembre dernier, fait du bien. Il questionne, et offre quelque peu réprobation, à une forme de culture de la censure qui renaît dans une France aux velléités identitaires de plus en plus mouvantes, incertaines. Il est bien délicat dans le contexte actuel de comparer Roman Polanski aux plus talentueux réalisateurs chinois tant les formes de censures à leurs égards sont bien différemment fondées (on parlera d’ailleurs de boycott concernant Polanski) mais Monsieur Ciment ose le parti pris et développe son propos sans la moindre vulgarité. Expliquant, entre autres, que Positif, dans ses jeunes années, a connu la censure étatique et autre forme de boycott et que – fidèle à une certaine morale dite « de gauche » – ils s’y refusent catégoriquement. On ne peut que louer l’initiative. De son côté Stéphane Delorme, rédacteur en chef de l’ennemi : Les Cahiers du Cinéma, dans un édito du même mois questionne – comme nous le faisons régulièrement et le ferons probablement encore aujourd’hui – la bonne volonté des studios hollywoodiens et par là-même, la tectonique des plaques d’un cinéma américain, parangon autrefois proche d’un certain idéal cinégénique.

Lien vers l’éditorial en question: http://www.revue-positif.net/n707_files/edito.pdf

Pour parfaire leur collection , les transmetteurs recherchent ce numéro.
Merci de contacter la rédaction.

Jeudi 9 janvier

Cette semaine,  Frozen II  est devenu – avec près de 1,5 millard de dollars – le deuxième film d’animation à passer ce cap symbolique, ceci devant son prédécesseur, l’inénarrable Frozen et derrière les 1,656 du remake du Roi Lion. Dans nos vies de cinéphiles aventureux (et un peu masochistes), nous avons pu en voir des suites cyniques et mal branlées entre deux ventes de peluches, de premiers rejetons déjà plus que bancals. Mais ce deuxième plus gros succès du cinéma d’animation avec ses visuels tout pétés, ses personnages inexistants, ses références appuyées au cinéma de Besson et aux propres inepties de son premier volet (en prenant bien soin de le rabaisser, faudrait pas que les mioches continuent à préférer celui dont il a déjà le blu-ray imprimé sur le front) sans absolument rien lui ajouter en terme d’enjeux narratifs ou artistiques, si ce n’est un propos politique totalement aléatoire à base d’indiens d’Amérique expropriés du Danemark ainsi que quelques chansonnettes raclées dans un fond de marmite à moules. Alors, pour éviter de sombrer dans la dépression offerte par ce triste monde cruel, nous rappellerons que parmi ces rois du box-office se trouvent aussi – outre Les Minions, Moi, Moche et Méchant 3, Shrek 2 ou L’Age de Glace 3 et 4 (pour ne citer que ceux-là) – des chefs-d’œuvre tels que Le Monde de Némo, Le Roi Lion (l’original), Toy Story 3 ou Les Indestructibles 2.


Vendredi 10 janvier

Il y a presque exactement 24 ans, sortait l’un de films les plus importants de l’histoire du cinéma. Il n’est pas un polar depuis ce jour de février 1996 qui ne lui soit pas plus ou moins directement référencé. Qui n’avance pas à genoux devant la majesté de cet ode lyrique à la beauté animale de deux hommes liés à la vie, à la mort ? Deux hommes avançant en équilibristes sur un fil brodé de néons lumineux. À l’époque, la majorité de la presse – francophone, en tout cas, et pas les moins recommandables – n’avait daigné y voir qu’un polar porté par un duo d’acteurs inégalables sans y déceler l’absolue perfection de cette offrande Shakespearienne dotée d’une vertigineuse portée philosophique et émotionnelle. Il y a presque exactement 24 ans sortait Heat, poème à la sécheresse lyrique construite d’asphalte et d’acier. Et certains avaient préféré passer leur chemin.


Samedi 11 janvier

Florence Pugh (Flowansse Peuh !, l’exclamation détient tout le secret de la juste prononciation), décroche sa première nomination aux Oscars pour son rôle dans le dernier film de Greta Gerwig, la quarante-septième adaptation du classique Les Filles du Docteur March. Dans la plus simple intimité, Florence l’annonce sur la toile, photo à l’appui. Au saut du lit, des smileys avocats sur les tétons pour satisfaire Instagram et sa gueule de Tartuffe. Ça flaire bon la sincérité et presque pas la mise en scène. D’une certaine manière, c’est même touchant. Tout à fait à l’image de Flo : simple, sincère, souriante… Presque simultanément, ressortent du plus profond des entrailles de l’ogre Youtube, une dizaine de vidéos de la belle minaudant quelques tubes pop. C’est simple, sincère, joli. Flo dans toute sa splendeur… Si un instant nous avons craint d’apprendre sa nomination pour l’abominable Midsommar, c’est surtout l’étrangeté d’un star-system s’écartelant entre starification précoce systématique et dévoilement intime de ses joyaux qui nous interrogent. Ternie ou enjolivée par cette proximité inaccessible, cette éternité au bout des doigts, la jeune et talentueuse madame Pugh est peut-être née, restera et continuera à vivre dans les limbes d’internet, mais gageons que c’est sur un écran bien plus grand et par son talent qu’elle brillera plus fort et plus longtemps.


Dimanche 12 janvier

Et en ce cinquième jour, Steven Soderbergh ne se reposa pas sur sa douce folie :


Lundi 13 janvier

Que reste-t-il de nos amours ? Que reste-t-il de ce cinéma américain qui – s’il a toujours recyclé ses carcans – a souvent dynamité la redite en travaillant ses propres codes, son propre imaginaire pour offrir un renouvellement régulier à l’émerveillement ? Que reste-t-il de tout cela à l’annonce par HBO d’un prolongement télévisé de Parasite écrit par Bong Joon-Hoo, lui-même, épaulé par Adam McKay ? Sans pouvoir mettre en cause les qualités de la proposition, il ne nous semble pas inopportun de questionner la véritable nécessité de la démarche. Que reste-t-il quand une série cachetée CBS et centrée sur Clarice Starling, l’héroïne du Silence des Agneaux est mise en route par les noms bien moins prestigieux d’Alan Kurtzman et Jenny Lumet ? Que reste-t-il quand la Walt Disney Company réadapte chacun de ses succès – de Aladdin au Livre de la Jungle en passant par Le Roi Lion – parfois plan par plan, en prenant bien soin de sucer le moindre centigramme d’âme y subsistant pour le recracher en boulettes de pognon sur son propre ventre graissé d’acédie et d’avarice ? Que reste-t-il quand les mêmes têtes puantes se refusent à laisser mourir une saga culte qui semble ne quémander – debout sur ses moignons ensanglantés – que la mort et la pitié ? En l’état, il semble bien compliqué de donner une quelconque réponse à la question mais force est de constater que le fossé (nous parlions de tectonique plus haut) entre art et rentabilité ne fait que se creuser, laissant une frontière de plus en plus difficile à franchir pour tous les créateurs et contrebandiers d’Hollywood.

En attendant le nouvel épisode HBO de Parasite

Mardi 14 janvier

Thierry Frémaux et Pierre Lescure – qui semblent bien moins préoccupés par l’état du cinéma ricain que nous (en vrai, on exagère un peu, jetez à nouveau un œil à notre top de l’année 2019) – l’ont annoncé : Spike Lee sera le prochain président du jury du festival de Cannes. Entre 2010 et 2020, six présidents du jury furent états-uniens : Spike Lee, les frères Coen, Steven Spielberg, Robert De Niro et Tim Burton (si si, ça fait six, comptez bien) et trois autres auront largement œuvré pour cette même nation de cinéma : Alejandro González Iñárritu, Cate Blanchett et George Miller. Au-delà de ce que cela peut raconter de l’éternelle suprématie cinématographique du pays, nous sommes bien contents pour Spike Lee qui n’aura pas hésité – et à raison – à teinter la fumée blanche d’une de ses célèbres saillies politiques: il sera le premier président issu de la diaspora africaine de ce si renommé jury. Et si nous avons beaucoup aimé son cinéma, mu par une urgence et une dualité des plus intéressantes, nous ne pouvons nous empêcher d’afficher notre égal contentement quant à la très forte improbabilité de la sélection de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino cette année (Spike Lee ayant par le passé boycotté la sortie de Django Unchained et attaqué Clint Eastwood sur l’absence de soldat noir dans le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima). Car dans ce petit monde du cinéma de festivals, on imagine sans peine bien des passifs humains avoir influencé bien des palmarès.

On parie sur un smoking coloré pour les galas en Mai prochain ?

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous !

Lucien Halflants

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