Dernière Séance # 30

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 03 juin

Ces dernières années, les séries consacrées aux cartels et barons de la drogue ont envahi les plateformes de VOD à une vitesse proportionnelle à l’expansion du marché de la cocaïne à l’échelle mondiale. Dernière en date, ZeroZeroZero série produite par Canal+, Amazon Prime et Sky s’éloigne des canons actuels du genre, en s’affranchissant du caractère historique et biographique de séries comme Narcos ou El chapo pour proposer un regard plus politique et réflexif sur un phénomène dont les ramifications ne sauraient se limiter aux seuls contours de l’Amérique latine. Inspiré du livre d’enquête de Roberto Saviano Extra Pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne, ZeroZeroZero opère à une échelle plus large, celle du système qui au-delà des hommes et des états gangrène et fait tourner le monde à l’envers.
À l’instar de Gomorra précédente collaboration entre Roberto Saviano et Stefano Sollima, ZeroZeroZero s’appuie sur le formidable travail documentaire du journaliste d’investigation italien pour plonger le spectateur dans un univers de pure fiction et observer les mécanismes à l’œuvre dans cette emprise du monde de la pègre sur la société.
Exit les Pablo Escobar, El Chapo ou autres barons de la drogue démiurges, ici les hommes et les femmes ne sont que les rouages d’un engrenage plus grand qu’eux qu’ils ne cherchent jamais à remettre en question. Orchestré autour d’un transport de cocaïne, la série navigue entre Mexique, Italie et Etats-Unis autour des trois postes clés de cette économie parallèle soit producteur, intermédiaire et distributeur. Une approche narrative qui se débarrasse de toute forme de manichéisme et fait écho dans sa dimension chorale et quasi anthropologique aux précédentes réalisations de Stefano Sollima (Suburra / All Cops are Bastards) ou au travail de David Simon.
Supervisé par Sollima et coréalisé avec Janus Metz et Pablo Trapero, ZeroZeroZero détonne aussi dans le paysage télévisé par l’ampleur de son récit et le sens du détail accordé à la mise en scène (l’épilogue dont la signification n’est lisible qu’au travers des déplacements des acteurs et dans la logique interne du plan séquence qui conclut la série). Conçu autour d’un motif de boucle et de répétition interne à chaque épisode, la série ne cesse de resserrer son étau autour de ses personnages comme une idée d’un horizon bouché et sans lendemain. Si quelques scories d’écritures sur le volet américain viennent entacher un peu le parcours sans faute de la série, ZeroZeroZero s’assure une place de choix dans les belles surprises de ce début d’année en attendant les deux nouveaux projets de Stefano Sollima, Sans aucun remords adaptation du premier volet de la saga Jack Ryan de Tom Clancy (À la poursuite d’octobre rouge) et Colt d’après une idée de Sergio Leone.

Un commerce comme les autres


Jeudi 04 juin

Rarement apprécié à sa juste valeur, le cinéma de Walter Hill ne cesse pourtant de se bonifier avec le temps. Dernier grand film de l’âge d’or de sa carrière, Extrême Préjudice, sorti en 1987 est un film fascinant à plus d’un titre. À partir d’un scénario abandonné de John Milius et réactivé par Walter Hill sous la plume de Harry Keiner (Bullit) et Deric Wahburn (Voyage au bout de l’enfer), cet affrontement fratricide entre deux amis d’enfance désormais ennemis aux yeux de la loi est un film à la croisée des chemins entre le western et le cinéma d’action tel que Walter Hill participa à la définir à l’orée des années 80 avec Les Guerriers de la nuit ou 48 Heures.
Grand amateur de western et ancien collaborateur de Sam Peckinpah, Hill paie ici un lourd tribut au cinéma de son mentor avec en ligne de mire l’affrontement final de La Horde sauvage. De son décor mexicain au caractère antagoniste de la relation entre Nick Nolte et Powers Boothe qui évoque celle de Robert Ryan et William Holden, Extrême Préjudice multiplie les renvois explicites au film de Peckinpah (l’image du scorpion/la fusillade élégiaque) mais prend soin de ne pas tomber dans l’exercice de style. Les séquences d’actions sèches et brutales contrastent avec l’emphase lyrique de La Horde sauvage, et Hill convoque le fantôme du cinéma de Peckinpah – décédé 3 ans plus tôt – pour témoigner à l’aune de sa vision personnelle du changement de paradigme entre le cinéma des années 70 et celui des années 80. Héritier d’un code d’honneur propre au western, le Texas ranger taiseux interprété par Nick Nolte, opposé à son ami d’enfance, ancien informateur devenu trafiquant (Power Boothe) appartient à l’histoire ancienne et témoigne de la naissance d’un nouveau type de criminalité qui rompt avec une certaine tradition de l’ouest américain (en creux Hill évoque la paupérisation de certains fermiers américains arrondissant leurs fins de mois en écoulant de la cocaïne). L’arrivée dans la ville frontière d’El Paso d’un escadron de soldats américains dirigé par Michael Ironside, participe également – au-delà de l’imagerie propre au cinéma d’action de l’époque – d’un regard désabusé sur une Amérique au passif plus trouble que celui mythique enregistré par le western.
Derrière la série B burnée et expéditive, Extrême Préjudice est sans contexte un film beaucoup plus dense qu’il n’y paraît et apparaît comme une œuvre matricielle qui semble avoir grandement irrigué tout le cinéma de Taylor Sheridan (Comancheria/Sicario).

Le Texas ranger incarné par Nick Nolte puise son inspiration auprès
du même modèle que celui de Jeff Bridges dans Comancheria


Samedi 06 juin

Double retour cette semaine dans l’actu pour Kathryn Bigelow. Grande absente du documentaire explosif sur William Friedkin (William Friedkin Uncut dont nous parlait l’ami Lucien Halflants il y a 2 semaines), l’ex-femme de James Cameron y était pourtant citée par « Wild Bill » himself comme un(e) des plus grand(e)s cinéaste en activité. Un avis partagé par la rédaction de Transmission mais qui a encore bien du mal à s’imposer en dehors d’un petit cénacle de cinéphiles, tant après des années dans l’ombre du cinéma de Cameron (Point Break/Strange Days) chacun de ses films récents (Démineurs/Zero Dark Thirty/Detroit) semble être accueilli dans un parfum de souffre. Comparée à Leni Riefenstahl (la réalisatrice officielle du IIIème Reich) avec Zero Dark Thirty ou accusée de voler la parole du peuple noir américain pour Detroit (cinq ans après avoir été suspectée de propagande pro-Obama avec son précédent film), Bigelow semble s’attiser les mêmes foudres adressées aux films de Friedkin à l’époque de leur sortie. Un écho médiatique vindicatif et faussement indigné qui tisse en creux une filiation entre le cinéma de Friedkin et de Bigelow. Au-delà même d’une approche stylistique assez complémentaire dans sa manière d’appréhender le réel, abolissant la frontière entre fiction et documentaire, ces deux mavericks n’ont pas leur pareil pour retourner le couteau dans la plaie d’une Amérique en proie à ses démons (sans compter que Friedkin viendra emprunter à Bigelow le jeune Willem Dafoe de The loveless pour Police fédérale Los Angeles). Au delà de ce parallèle, les émeutes qui secouent actuellement les Etats-Unis viennent également remettre en lumière le dernier film de Bigelow Detroit. Sommé à l’époque de s’excuser de s’emparer d’un pan de l’histoire des afro-américains, dans un procès en illégitimité ubuesque qui traduisait les tensions communautaires inhérentes à un pays fondé sur l’esclavage et l’expropriation d’une partie de sa population, Bigelow payait le lourd tribut d’un déficit de représentation de l’histoire du peuple noir au sein du grand récit national. Trois ans plus tard, rattrapé par les événements, Detroit démontre pourtant bien que le racisme systémique que dénonçait Bigelow (et comment le personnage incarné par Will Poutler finissait par exercer son emprise sur l’ensemble de sa hiérarchie) visait juste dans sa dénonciation du système et dans sa volonté de montrer qu’en l’absence de traitement, l’histoire était amenée à se répéter. Assurément un des plus grands films politiques de ces dernières années.

L’acteur John Boyega, aujourd’hui figure médiatique du mouvement « Black lives matter »


Lundi 08 juin

Autre grand réalisateur à entrer en résonance avec l’actualité, Spike Lee s’est exprimé sur les réseaux sociaux au travers d’un court métrage intitulé Will History Stop Repeating Itself montrant les mises à mort successives de Georges Floyd et Eric Garner en parallèle d’une des scènes pivots de Do The right thing, celle de la mort fictive de Radio Raheem étranglé par une patrouille de police. Un montage percutant qui, à l’instar du film de Kathryn Bigelow, questionne autant le pouvoir de la fiction que le poids de l’histoire qui se répète. Un plaidoyer autant qu’une interrogation qui renvoie aussi à l’accueil de Do The right thing il y a 30 ans, où il était reproché à Lee d’encourager les émeutes. Un non sens qui atteste qu’en continuant à se poser toujours les mauvaises questions on s’assure de ne jamais régler le problème.


Mardi 09 juin

Annoncé pour le 22 juin en France et 1er juillet en Belgique, la réouverture des salles de cinéma, si elle sonne comme une excellente nouvelle, s’accompagne aussi de son lot d’incertitudes concernant la fréquentation de ces dernières.
Si plusieurs distributeurs cinéphiles ont déjà annoncé être au rendez-vous, l’absence de grand film populaire et fédérateur (la sortie en juillet de Tenet le nouveau Christopher Nolan restant à ce jour encore incertaine) fait craindre un très long retour à la normale qui pourrait s’avérer catastrophique pour le secteur (des chiffres alarmants venant de Chine faisant état d’une possible fermeture de plus de 40% du parc national). Alors que les plateformes de VOD ont largement vu leur chiffres d’affaires s’envoler, le réalisateur Sam Mendes (Skyfall/1917) plaide pour une entraide du secteur:

« Alors qu’un pourcentage énorme de travailleurs a souffert ces trois derniers mois, il y en a aussi beaucoup que la Covid-19 a rendu riches. Il serait profondément ironique que les services de streaming – Netflix, Amazon Prime et autres – puissent se faire des millions grâce aux talents des meilleurs acteurs, producteurs, scénaristes et réalisateurs, alors que la culture artistique qui a nourri ce réservoir de talents est laissée pour compte.
Y a-t-il quelqu’un parmi ces gens qui soit prêt à utiliser une partie de la manne financière qu’ils ont générée grâce à la crise du Covid-19 pour aider ceux qui ont été mortellement touchés ? Si oui, j’espère qu’ils lisent ceci et qu’ils sont capables de considérer le paysage artistique comme plus qu’un simple « fournisseur de contenu », mais plutôt comme un écosystème qui nous soutient tous. »

Si de notre côté on nourrit peu d’espoir dans une réponse aussi altruiste de ces géants de la VOD, c’est peut être dans un partenariat croisé entre producteurs, distributeurs et exploitants que pourrait se dessiner une troisième voie en redessinant le visage de la salle à l’image d’une grande cinémathèque éphémère où, affranchis du rythme incessant de l’actualité, les cinémas redonneraient leur chance à des films mal exploités à leur sortie (ou inédits) mais qui au fil des années ont fini par s’imposer auprès du public, et que toute une génération attend de redécouvrir. Une idée où la salle retrouverait son statut événementiel et d’exclusivité en laissant les films s’inscrire dans la durée au lieu d’être soumis à un logique incessante de flux et de remplissage afin que le cinéma, art du temps et de l’espace, reprenne tout son sens dans le grand temple cinématographique qu’est la salle.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

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