Dernière Séance # 32

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 17 juin

Deux mois après sa parution, je prends enfin le temps de découvrir le dernier numéro supervisé par l’ancienne rédaction des Cahiers du cinéma. La revue divise nettement notre équipe mais je tenais une dernière fois à lui rendre hommage. Dans ce dernier opus, intitulé : « Qu’est- ce que la critique ? », les journalistes interrogent le rôle d’un écrivain de cinéma. Le texte, sorte de manuel ou plutôt d’anti-manuel de la critique, donne des conseils à suivre ou à ne pas suivre, des idées de fonctionnement, des pistes de travail, que chaque aspirant écrivain se penchant sur une critique devrait avoir lu un jour. L’article n’impose rien, il ouvre des brèches de réflexions et une multitude de rebonds, d’arborescences possibles. Selon eux, le rôle du critique est le suivant : «Précipiter la réflexion, cristalliser l’analyse et ouvrir des pistes où d’autres voudront peut-être s’engager plus longuement. Le rédacteur ne fixe pas un point de vue arrêté, définitif, sur un film. Le critique a pour mission de changer le cinéma, de le transformer, de créer un espace où d’autres pourront s’engouffrer. Au delà du film par film, il doit savoir dire le cinéma qu’il a envie de voir, redéployer les possibles du cinéma. Il est un éclaireur parce qu’il essaie de mettre l’œuvre en lumière, mais surtout parce qu’il va de l’avant et se faufile discrètement pour repérer de nouveaux espaces ». Sorti en plein confinement, le numéro est rempli de lumière et d’espoir, de croyance en un cinéma libre et poétique, détaché des schémas convenus et des scénariis rabâchés et sans idées. Par ce geste ultime, ils réaffirment une dernière fois leur ligne éditoriale et tirent brillamment un trait sur les années dirigées par Stéphane Delorme, rappelant que l’art de la critique est avant tout un art d’aimer, comme le disait Jean Douchet. Et là pour le coup, sûr que ces mots feront l’unanimité, chez n’importe quel critique de n’importe quelle rédaction. Merci les cahiers, et bon vent !


Vendredi 19 juin

Il n’y a pas si longtemps, dans les dernières minutes de notre formidable émission #37 nous vous touchions deux mots de la chaîne Youtube de Greg Ciné. Nous le remerciions pour son travail d’archivage et de mise en ligne d’innombrables et parfois essentiels documents audios et vidéos de toutes époques et tous horizons. Plus essentiellement axé sur une cinéphilie européenne que sur le cinéma mondial que l’ami Greg (sans compter le sport, l’Histoire, l’analyse politique…), la visiblement défunte chaîne John Carter From Mars offre d’importants témoignages pour tout féru de critique ciné francophone. On y trouve plusieurs interventions – principalement radiophoniques – de Serge Daney, de Jean-Claude Biette, Jean Douchet ou Michel Ciment, de différents collaborateurs des Cahiers du cinéma (Jean-Luc Godard ou Michel Chion) mais aussi de nombreuses vidéos dans lesquelles on retrouvera John Cassavetes, Samuel Fuller ou Carl T. Dreyer… Rien que ça ! On passera sur quelques films entiers en ignoble qualité, bloqués pour d’évidentes raisons d’équité, pour vous conseiller John Carter, un personnage à connaître, jusqu’au-delà de l’esprit aventureux d’Edgar Rice Burroughs.


Samedi 20 juin

Il y a quelque chose d’un peu risible et de détestable dans la manière dont Netflix cherche systématiquement à marquer de son sceau chaque film mis en avant dans son catalogue. Dernier exemple en date, Balle perdue, petit film d’action français réalisé par le novice Guillaume Pierret aura ainsi été vendu sous le label usurpé de « film Netflix » alors même que le film est le fruit d’une coproduction franco-belge, Netflix se contentant de faire tourner la planche à billets autour d’un marché captif d’abonnés. Une logique de mise en avant qui est plutôt dans la logique des chaînes de télévisions que celle des producteurs historiques de cinéma où il convient le plus souvent de « présenter » un film plutôt que d’en réclamer « l’appartenance ». Si ces dernières années Netflix a cherché à s’acheter une respectabilité dans le milieu en s’attachant le nom de réalisateurs prestigieux (David Fincher, Martin Scorsese, Michael Bay, Joel & Ethan Coen, Alfonso Cuarón) il ne faut pas oublier que pour la plupart, Netflix n’a que rarement joué un rôle de producteur sur ces films, intervenant à des étapes diverses de leur conception (un Roma déjà intégralement tourné avant l’arrivée de Netflix ou le futur Mank de Fincher produit par A24 et seulement distribué par la plateforme). Une approche marketing qui n’est pas sans rappeler celle de Canal+ à l’époque où la chaîne cherchait à se construire une image de «H.B.O. à la française» avec la tagline «Une création originale Canal+» qui tendait à effacer le nom des réels créateurs originaux derrière la chaîne. Une pratique assez révélatrice du jeu joué par Netflix et de la dynamique «créative» du géant de la V.O.D. et qui semble assez peu questionnée par les utilisateurs de la plateforme toujours prompts à relayer la hype qui entoure les annonces de ce dernier. Un engouement largement partagé sur les réseaux sociaux avec la sortie de Balle perdue, alors que le résultat à l’écran tient plus du pétard mouillé que de l’uppercut en pleine gueule. Sous écrit autour de quatre scènes d’actions assez génériques, le film de Guillaume Pierret est un non événement, qui fait amèrement regretter que l’engouement qui entoure sa sortie n’aie pas plus profité à un cinéma d’action français – celui de Florent-Emilio Siri, Eric Valette, Fred Cavayé, Yann Gozlan ou Benjamin Rocher – autrement plus énergique et percutant, qui depuis près de vingt ans cherche à trouver sa place en salles.

Un film Netflix, vraiment ?


Lundi 22 juin

Je profite de mon mois d’essai gratuit sur la plateforme de Video On Demand Uncut pour regarder Pasolini d’Abel Ferrara, sorti en 2014. En Pier Paolo Pasolini « l’homme que rien ne peut apaiser », le trublion new-yorkais choisit une figure de proue qui a brillamment prévenu des dangers du consumérisme et du besoin de posséder. Pourtant, si l’écrivain et metteur en scène italien était guidé par la révolte et la provocation, le film élude toute évidence et creuse un sillon plus subtil dans lequel on décèle le portrait d’un homme, agité certes, mais loin des caricatures tapageuses dont il est souvent l’objet. Le regard qu’Abel Ferrara pose sur P. P. Pasolini est quotidien et anti-spectaculaire, la fantaisie surgissant dans les séquences oniriques qui voient le dernier scénario du maître mis en scène dans une Italie bien connue du personnage comme du réalisateur. Mise en abîme sur l’art de créer, le film se focalise sur la dernière journée de P.P. Pasolini et donne à sa poésie une atmosphère crépusculaire, emplie d’une foi totale en l’écriture et en sa manière de faire de sa vie une œuvre d’art. Par ce biais, le cinéaste échappe heureusement au biopic appliqué pour nous livrer une façon de vivre et de concevoir le monde. De quoi redorer l’image écornée d’Abel Ferrara (après Welcome to New York) et de donner deux envies :

1-Découvrir Tommaso et Siberia, les deux derniers films du cinéaste, tous deux tournés avec le même Willem Dafoe.
2-S’abonner à Uncut, qui propose en vrac du Paul Verhoeven, Driedrich W. Murnau, Nanni Moretti, James Gray, Wim Wenders, Fritz Lang, Jean-Luc Godard, Mario Bava, Bong Joon Ho, le tout pour 8 euros par mois. Mais je ne voudrais pas vous influencer…


Mardi 23 juin

Joel Schumacher est mort. D’abord costumier sur certains des premiers films de Woody Allen, ses collaborations très oubliables avec le Brat Pack (1) au cours des années 80 (Saint Elmo’s fire – 1985 ; Génération perdue – 1987) le mènent à un vrai succès populaire à l’orée des années 90, largement amplifié par la starification toute neuve de Julia Roberts à l’époque (L’Expérience interdite 1990). En 1993, le réalisateur a les honneurs de la compétition cannoise avec une curiosité, Chute Libre, sorte de vigilante-movie non assumé grimé en critique sociale pour faire propre, mais qui conserve malgré lui l’ambiguïté morale sans jamais parvenir a articuler un propos politique clair. Sans doute trop de tergiversations pour Joel qui s’engouffre juste après cela dans le costume seyant d’un des yes-man les plus prisés du cinéma américain mainstream des années 90, à coups d’adaptations ronflantes de John Grisham (Le Client – 1994 ; Le Droit de tuer – 1996) et surtout – il faut en parler – de deux Batman fluorescents absolument irregardables aujourd’hui dont le second opus Batman & Robin (1997) est entré au panthéon des gigas accidents industriels hollywoodiens depuis que Thomas Edison a amené le cinématographe outre-Atlantique. Il n’empêche, quand on repense que des exécutifs de la Warner ont pu laisser faire une telle bouillasse ouvertement queer sur la seule foi du succès de Batman Forever (1995), on se dit que décidément, Hollywood a bien changé en 20 ans et cela donne matière à réflexion sur la médiocrité du cinéma hollywoodien aujourd’hui. Au moins, sur Batman & Robin, Joel Schumacher a porté son empreinte et s’est amusé. Un blockbuster d’auteur ?

Lorsque blockbuster dauteur rime avec bal des horreurs

(1) Le Brat Pack était un groupe d’acteurs fameux pour avoir tourné dans un grand nombre de Teenage et coming-of-age movies au cours des années 80. On trouve parmi eux Molly Ringwald, Emilio Estevez, Corey Haim, Ally Sheedy, Rob Lowe, Anthony Michael Hall et bien sûr l’inénarrable Corey Feldman.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Julien Rombaux, Lucien Halflants, Olivier Grinnaert et Manuel Haas

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