Dernière séance # 22

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Jeudi 2 Avril

Les documentaires rock’n’roll me réjouissent plus que de raison. Récits d’autodestruction, d’amitiés trahies, de compromission entre sirènes du music-business et énergie primale viscéralement adolescente, ils sont remplis de personnages pathétiques, narcissiques, souvent motivés par le désir de prendre leur revanche sur une enfance malheureuse. À la différence de son précédent Year Of The Horse (1997) consacré à une tournée de Neil Young avec son groupe Crazy Horse et rempli de captations de concerts, le dernier docu-rock en date signé Jim Jarmusch, Gimme Danger (2016) consacré au groupe The Stooges, emprunte une forme beaucoup plus habituelle du genre, soit celle d’un montage chronologique d’archives et d’interviews. Point commun aux deux films, l’auteur de Down By Law (1986) et Ghost Dog, la voie du samouraï (1999) connaît intimement les protagonistes principaux (Neil Young d’un côté, Iggy Pop de l’autre) et obtient des interviews exhaustives mais surtout sincères (en apparence). Quoique très peu jarmuschien, Gimme Danger est un régal pour les amateurs, rise & fall idéal du groupe qui avait tout pour changer le monde et qui s’est bien évidemment lamentablement crashé. Tentant parfois des allégories entre son récit et des images publicitaires ou issues de la pop-culture de l’époque, le film de Jim Jarmusch atteint presque le niveau du chef d’œuvre du genre, soit The Filth and the Fury de Julien Temple (2000) qui filait avec bonheur une métaphore entre les Sex Pistols et le Richard III de Laurence Olivier (1955).

N.B. : Pour les amateurs, je conseille aussi l’excellent et méconnu End of The Century de Jim Fields et Michael Gramaglia (2003) consacré aux Ramones.


Vendredi 3 avril

Icône intouchable glamourissime des années 90, Sharon Stone en 2020 zone sur Tinder (ou Bumble son équivalent U.S.) et alimente régulièrement son compte Twitter. Aujourd’hui, elle y publie une vidéo qu’un « ami lui a envoyé d’Inde » : dans un quartier qu’on imagine cossu, désert pour cause de quarantaine, un éléphant se promène dans la rue. Climax : un motard sort d’un virage, se retrouve nez à nez avec le noble animal, abandonne son véhicule et prend ses jambes à son cou. Au-delà de la cocasserie de l’ensemble, cette vidéo (et d’autres multiples exemples du genre qui fleurissent depuis dix jours), laissent fantasmer une reprise éclair des droits de la faune et de la flore sur des territoires urbains si l’homme venait à se raréfier, voire à disparaître. Pour le cinéphile, de telles images évoquent de nombreuses visions générées par le cinéma post-apocalyptique, avec en tête le fabuleux L’Armée des douze singes de Terry Gilliam (1995). Pour rappel, au début du film, l’humanité a été ravagée par un virus et les quelques survivants se sont installés sous terre. James Cole (Bruce Willis, impliqué à l’époque) est chargé de recueillir des échantillons à la surface. Dans un New-York désert et recouvert de neige, il est surpris par un ours, libéré du zoo des années auparavant.


Samedi 4 Avril

Découverte abasourdie de l’âpre et audacieux Le Prêteur sur gages (The Pawnbroker) que Sydney Lumet a réalisé en 1963. Par ses effets de montage (remarquablement efficaces pour matérialiser la persistance d’un souvenir), une photographie expressionniste signée Boris Kaufman, des séquences cinéma-vérité tournées caméra à l’épaule dans les rues new-yorkaises de l’époque, le film de Sydney Lumet est certes totalement sous influence européenne (on pense à François Truffaut ou à Michelangelo Antonioni, notamment dans les scènes entre Rod Steiger et Géraldine Fitzgerald). Mais la maturité et la contemporanéité de son sujet, la crudité de certaines séquences (qui à l’époque va à l’encontre du fameux Code Hays), la noirceur de l’ensemble ou encore l’antipathie du personnage principal en font aussi un précurseur idéal du « Nouvel Hollywood », dont l’embrasement est souvent daté à 1967. Auparavant, un peu prêt-à-penser, je voyais les années 1970 comme l’acme de la carrière de Sydney Lumet (Serpico – 1973, Un après-midi de chien – 1975, Network – 1976). Archi-faux, il y a bien sûr des œuvres majeures après (Le Prince de New-York – 1981, À bout de course – 1988), mais aussi avant, The Pawnbroker constituant un exemple imparable. Un film plein comme un œuf, à la mise en scène ostentatoire, qui ose constamment des formes cinématographiques radicales.


Lundi 6 Avril

La Dernière séance n’est pas devenue « Journal d’un cinéphile confiné au XXIème siècle ». Jusqu’à présent, je me suis refusé à lire ces « journaux de confinement » qui fleurent un peu trop l’opportunisme à mon goût, et ne feraient qu’ajouter à la surenchère anxiogène qui se déverse sans cesse du robinet médiatique. Pourtant, je me réjouis d’avance des regards rétrospectifs qui ne manqueront pas d’apparaître, qu’ils soient littéraires, cinématographiques, photographiques, graphiques… Pourvu que ceux-ci proposent le recul nécessaire pour mettre en perspective notre étrange traversée.

Néanmoins, Télérama (sic mais ici) publie aujourd’hui un texte alléchant pour les cinéphiles, soit la traduction du journal que Pedro Almodovar rédige pour le quotidien en ligne espagnol « El Diario ». Malgré une déclaration d’amour érotique à Sean Connery, le texte n’échappe pas à la succession d’hommages et d’anecdotes loin d’être passionnante. Mais à la lumière du dernier opus de l’auteur Douleur et Gloire (2019), je décèle en filigrane une vertigineuse mise en abîme. Grâce à ce dernier film, je connais les lieux décrits, et imagine Pedro reclus en mules et pyjama, angoissé par la fuite de vigueur et d’inspiration, désormais en proie aux fantômes de ses souvenirs et à l’angoisse de la mort. Même confiné, le réalisateur espagnol génère des images dans mon cerveau, un curieux coda à sa dernière partition.


Mardi 7 Avril

C’est connu, la plateforme numéro 1 de la video on demand a signé un pacte avec les studios Ghibli, mettant à disposition de ses abonnés une immense partie de leur catalogue. Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, votre serviteur conseille ici le méconnu Si tu tends l’oreille (1995) réalisé par Yoshifumi Kondo, soit le premier long métrage estampillé Ghibli qui ne soit pas réalisé par l’un des deux réalisateurs-fondateurs. Décédé brutalement en 1998, Yoshifumi Kondo était un grand animateur du studio, formé à la télévision, notamment sur deux séries-madeleines pour les enfants des années 80 : Tom Sawyer et Sherlock Holmes.

Deuxième actualité Ghibli, on trouve ici gratuitement 10 ans avec Hayao Miyazaki, documentaire en quatre parties de 50 minutes chacune réalisé pour la télévision japonaise. Un portrait rare, qui capte la souffrance inhérente au processus créatif du maître, son exigence légendaire, son tempérament irascible, son besoin maladif de reconnaissance et son obsession pour la mort. S’étendant des prémisses de Ponyo sur la falaise (2008) à la sortie du Vent se lève (2013), le film relate aussi la production compliquée des deux longs-métrages réalisés par son fils Goro Miyazaki et révèle en filigrane le rôle-clé du producteur Toshio Suzuki au sein du légendaire studio d’animation. Les deux premiers volets, de la naissance de l’idée de Ponyo à sa sortie en salles, constituent un document précis et détaillé sur la méthode de travail d’Hayao Miyazaki. À conserver, pour toujours.


Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Olivier Grinnaert.

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