Dernière Séance # 33

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 24 juin

Partout en Europe, disons dans les pays majeurs de ce point de vue, les compétitions sportives reprennent. En football, par exemple, les joueurs s’affrontent à onze contre onze. Il y a un arbitre sur le terrain, au moins trois en dehors ainsi que les staffs et remplaçants sur les bancs mais c’est tout. Pas un seul spectateur. Tous les matchs se jouent à huis-clos. Jusque là, rien de bien extraordinaire si ce n’est que les matchs ne se jouent donc plus dans des stades animés par des milliers d’âmes en pleine catharsis mais bien par une personne, metteur en scène démiurge qui joue des enregistrements sonores et de la dissimulation visuelle. Le sport n’est jamais plus beau, jamais gorgé d’autant d’intensité que lorsqu’il est vécu dans un simulacre de vie en direct devant nos yeux. Mais force est de constater l’importance de cette mise en scène lorsqu’il est télédiffusé. Une simple comparaison entre le même match avec ou sans bruits de foule, avec ou sans découpage et utilisation de l’échelle des plans l’atteste. Ces quelques mots n’ont bien sûr pas pour but de systématiquement détourner cette tribune pour causer ballon mais le fait est que les rapports étroits qu’entretiennent les sports médiatisés avec les codes de l’entertainment cinématographique et télévisuel me passionnent. Probablement parce que se situe, quelque part au sein de ses croisements, la sève d’une fascination pour les icônes, les légendes et les milles façons de créer de la lumière, du spectacle.


Jeudi 25 juin

Dans un moment d’ennui profond, perdu entre quelques algorithmes musique, sport, style, politique et cinéma de YouTube, je regarde quelques minutes de la conférence confinée de Cannes 2020. Je ne reviendrai pas sur la nouvelle formule imposée, probablement – comme souvent dernièrement – la moins mauvaise solution, afin de rapidement m’attarder sur la présentation de cette déclaration. Outre, la discussion de salon sans traitement entre trois hommes privilégiés se vantant – engoncés dans leurs costards et fauteuils en cuir noirs – de continuer à voir des films en salles, on y retrouve de nombreuses approximations concernant les films labellisés. Ainsi et par exemple, une belle actrice en devenir comme Noée Abita se verra éjectée du premier rôle de Slalom au profit de Jérémie Rénier et une tendance générale à vendre de manière peu assurée les films sur des pitchs aussi succincts qu’incertains ainsi que sur les noms de leurs vedettes. Bref, au-delà de l’évidente visibilité qu’offre le festival au cinéma à travers le monde, retirons lui son strass et ses paillettes et voyons ce qu’il en reste. Probablement pas grand-chose…


Vendredi 26 juin

HBO censure Autant En Emporte Le Vent. Alors, d’abord, non. Il n’est pas question de censure puisque la diffusion n’est pas interdite, ni de méthodes staliniennes, ce dernier aurait remonté le film selon ses idées, mais bien d’apporter un éclairage critique sur une œuvre populaire absolument flamboyante mais éminemment polémique. Cela dépasse donc le simple statut de l’œuvre et ce particulièrement dans un pays qui donne – dans une démocratie partielle et participative – le pouvoir à un homme de peu de conscience (pour ce que cela implique dans ce système étatique-là) et qui vient de perdre l’un de ses compatriotes noir d’une énième bavure policière. Et ce alors même que l’on questionne de plus en plus les fondations d’une Hollywood s’érigeant sur l’idéalisation d’une nation blanche. Comparable, dans sa manière d’aborder une histoire d’amour traitée en parallèle d’un monde qui s’étiole, au Guépard de Visconti, au Novecento de Bertollucci ou au Heaven’s Gate de Cimino, Autant En Emporte Le Vent préfère regarder ce monde ségrégationniste avec une certaine nostalgie et un profond caractère anecdotique. Mais ce n’est pas tant la question du film qui intéresse (sur un point purement analytique et historique, on vous conseillera l’émission Arrêt sur Images passionnante sur le sujet), ni même la polémique (aujourd’hui systématique), mais bien la décision en elle-même, qui paraît trustée par différentes forces plus ou moins nobles. D’abord éthique, bien sûr, mais aussi économique tant HBO semble ployer sous la crainte bien néo-hollywoodienne d’abîmer son image en brusquant qui que ce soit sur la toile. Un monde terrifiant où les guerriers de la justice sociale devraient toujours avoir raison voire approuver toute décision jusqu’au final-cut d’un film dont ils sont généralement totalement étrangers. En fin de compte, voilà une décision qui me paraît plutôt saine compte tenu du contexte et d’une certaine évidence si l’on considère qu’une œuvre majeure (comme chaque évènement majeur, prenant part dans l’Histoire) est/devrait systématiquement être accompagnée d’un complément critique qui dans ce cas-ci aura eu le don d’amener à en redéfinir les contours. Qu’en pensez-vous ?


Lundi 29 juin

Godard n’est pas un nom – ni un cinéaste – unanimement apprécié dans nos colonnes. Pour ma part, j’aime infiniment la majeure partie de ce qu’il tournera entre les « la-la-la » d’À Bout de Souffle et l’explosion rimbaldienne de Pierrot le Fou. Je pourrais ajouter une franche admiration pour certaines bribes de Prénom Carmen, Détective voire Hélas Pour Moi et JLG/JLG mais une fois la narration totalement délaissée au profit du caractère plus strict de l’idée, difficile pour moi de m’amouracher d’un de ses films dans son entièreté. En gros, j’aime le Godard des années soixante. Et c’est pourquoi, je me suis dernièrement procuré un ouvrage d’Alain Bergala sobrement intitulé : Godard Au Travail : Les Années Soixante. On trouve dans ce bel objet énormément d’anecdotes et de documents de tournage qui en disent long sur les méthodes peu orthodoxes du cinéaste et sur son évolution artistique et personnelle au fil des années. Pour le meilleur comme pour le pire. On notera tout de même avec étonnement une hallucinante quantité de fautes d’orthographe, de frappe et autres mots manquants dans cette pourtant très belle édition des Cahiers du Cinéma rédigée par son directeur de publication. 


Mardi 30 juin

En ce mardi d’annonce mortuaire, j’aurais pu écrire quelques mots sur la mort de Carl Reiner ou de son film Les Cadavres Ne Portent Pas De Costards, par exemple. Mais il faut faire des choix et mes connaissances concernant le vieil homme m’ont rapidement parues limitées. Je change donc de sujet. Dans son hagiographie miniature (et pas si élogieuse que ça) de la semaine passée, Olivier Grinnaert entreprenait la filmographie de Joel Schumacher sous le prisme du cinéma hollywoodien de l’époque. Il y égratignait gentiment l’ensemble de l’œuvre du cinéaste en oubliant peut être de mentionner l’intéressant Tigerland (avec comme souvent, oui, oui, un très bon Colin Farrell) ou d’évoquer 8mm, film enquête assez palpitant qui se permet de vaguement esquisser un discours sur le voyeurisme morbide avant de se vautrer lamentablement dans une légitimation de la vengeance la plus effroyablement déconnectée qui soit. L’ami Oli s’y attardait, cependant, sur le mésestimé St. Elmo’s Fire, le trouble mais sympathique Falling Down ainsi que sur deux adaptations de John Grisham : The Client et A Time To Kill. Et si, bien sûr, je ne pourrais le contredire sur le manque évident de discernement de ces deux films dans leurs scènes les plus complexes, ni sur l’emphase dégoulinante dans d’autres, je garde une réelle sympathie pour au moins l’un d’entre eux. J’ai, en effet, toujours vu Le Client – depuis l’adolescence et une K7 achetée dans un vidéoclub en faillite – comme un reflet manqué de films mineurs d’Eastwood comme Jugé coupable ou Créance de sang (qui ne le sont, évidemment, jamais vraiment). Soit un agréable thriller, ici à hauteur d’enfant, mettant en scène une merveilleuse Susan Sarandon, immense actrice, qui aura toujours eu l’intelligence de construire sa filmographie autour de personnages attachants. Celui-ci compris.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Lucien Halflants

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