Dernière Séance # 24

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 15 avril

On le sait, le site d’Arte offre un panel de vidéos plus intéressantes les unes que les autres.
Outre les films en ligne, ou les tops five de Blow Up, vous pouvez également y trouver des « leçons de cinéma ». Au menu, Agnes Varda, Paul Thomas Anderson ou Brian de Palma pour ne citer qu’eux. Visionnant celle d’Arnaud Desplechin – accompagné de Mathieu Amalric – je suis frappé par la générosité, la vivacité d’esprit et le bagout du réalisateur de Esther Khan ou Rois et Reine. Passionné et passionnant, il évoque de manière ludique son cinéma – qu’il définit comme trop long, en surrégime, presque saturé – ainsi que la relation qui le lie aux acteurs. Les deux compères expliquent comment leur relation (riche de six films) a débuté : c’est en voyant jouer Amalric que le cinéaste comprend la véritable nature d’un de ses personnages iconiques, Paul Dedalus. Il définit celui-ci comme quelqu’un qui regarde et qui admire. La métaphore avec la caméra – et par extension avec Desplechin lui-même – est évidente et l’on comprend alors le lien indéfectible qui unit le créateur et son acteur fétiche, puisque le second serait (presque) l’interprète de la vie du premier. Les voir ensemble et les entendre, c’est se rendre compte que le cinéma est aussi une déclaration d’amour. Et puis franchement, des films saturés comme Comment je me suis disputé… ma vie sexuelle, personnellement, j’en redemande.


Jeudi 16 avril

Ascenseur Pour l’Échafaud.
Découverte du film de Louis Malle sorti et auréolé du prix Louis Delluc en 1957. La volonté du jeune réalisateur étant de proposer un « cinéma absolu, c’est à dire un travail qui entremêlerait littérature, musique, peinture qui aurait digéré le cinéma du passé et ouvrirait sur celui du futur tout en n’omettant pas une conscience sociale » on pourrait dire que le film passe à côté de ses objectifs. Pourtant il est fascinant dans la façon dont il raconte les pas d’un jeune réalisateur. On y perçoit un Louis Malle cherchant son style, entre volonté d’imposer sa patte et inspirations des réalisateurs qui l’ont influencé. Il y a du Bresson (pour qui il a été assistant), du Hitchcock (l’un de ses modèles) ou encore du Melville (à qui il emprunte le chef opérateur). La lumière – et particulièrement lors d’une scène d’interrogatoire – y est d’ailleurs sublime. Le film se révèle un étrange patchwork entre une atmosphère très américanisée tout droit sortie du film noir (la superbe BO de jazz, improvisée par Miles Davis en deux jours à partir des images !) et en même temps des dialogues qui sonnent très hexagonaux. A l’arrivée, un film non dénué de défauts mais qui intrigue par son mélange de genres qui préface la nouvelle vague française, et qui émeut grâce à la présence magnétique de Jeanne Moreau errant dans les rues sous la pluie, à la recherche de l’homme aimé.


Vendredi 17 avril

Hier Christophe, le chanteur aux nuits et aux lunettes bleues s’en est allé, fauché par cette saloperie de Covid-19. Hasard du calendrier ou croisée des chemins, mon dernier achat vidéo avant l’ère du confinement aura été La route de Salina, film rare et méconnu de Georges Lautner, papa des Barbouzes et de Mort d’un pourri. Remis à l’honneur par Tarantino dans Kill Bill avec l’utilisation du célèbre thème musical composé par Christophe et une référence explicite au titre même du film, La route de Salina restait jusque là introuvable et largement sous estimé dans la filmographie de ce solide artisan de cinéma populaire français. Si on peut déplorer l’absence de la version originale au profit de sa version française, cette incursion de Lautner hors des frontières de son cinéma se révèle une réussite exemplaire, un film déroutant et vénéneux, qui capture à merveille le mouvement de bascule et de fin d’innocence du flower power que l’on retrouve également à l’œuvre dans Once Upon a time in …Hollywood.
Empruntant tant au giallo qu’au film noir, Lautner construit un huis clos à ciel ouvert qui tire magnifiquement parti des paysages lunaires et désertique de l’île de Lanzarote, évocation poétique d’une Amérique révolue.
Un espace hors du temps où s’entrecroisent deux génération d’acteurs, celle de l’âge d’or des studios (Rita Hayworth dans un de ses derniers grands rôles pour le grand écran) à celle du nouvel Hollywood (Robert Walker Jr et Mismy Farmer). Une pépite à redécouvrir, chaînon manquant entre le More de Barbet Schroeder et le Zabriskie Point d’Antonioni, qui achève l’idée que le cinéma de Lautner ne saurait se résumer aux seuls Tontons Flingueurs ou aux comédies déjantées des années 60. Disponible dans la collection Make my Day supervisé par Jean-Baptiste Thoret, La route de Salina est accompagné d’une interview passionnante du critique Sylvain Perret qui dresse un parallèle troublant entre la vie de Lautner et la trajectoire du film et atteste de la place toute singulière du film dans la carrière de son auteur.


Dimanche 19 avril

Michael Mann pour obsession cinéphile. Comme un mantra qu’il s’agit de laisser mouvoir sans discontinuer dans tout esprit gorgé de cinéma. L’auteur de la plus complète et fascinante filmographie du cinéma américain contemporain se cache très régulièrement dans les polars qui lui ont suivi. Il est même un jeu – souvent gênant – consistant à les repérer. Mais si la marotte opère dans ce sens, elle fonctionne parfaitement dans le sens inverse. On pense alors aux influences visibles et analogies possibles avec le cinéma d’Antonioni, l’évidence de Parallax View de Pakula comme terreau de The Insider ou l’omniprésence des films de Meville et Ford, pour ne citer qu’eux. Mais un exemple paraît peut être plus explicite encore : Sam Peckinpah. Bien sûr, il s’agit d’une évidence pour tous les aficionados de ces deux génies fondateurs – Mann citant même The Wild Bunch dans ses dix films préférés – mais jamais le lien ne m’avait paru si fort que lors d’une récente révision du sublime Pat Garett & Billy The Kid. La charge sur un monde qui voudrait aller plus vite qu’il ne tourne, le rapport en miroir des héros se pourchassant l’un l’autre et les amenant à l’introspection, le regard acerbe sur le capitalisme naissant chez l’un, tardif chez l’autre, un virilisme mélancolique comme base de poèmes de poussière ou d’acier et cette manière d’aborder l’horizon, comme unique respiration possible, comme échappatoire à la fatalité de l’instant… Et sans même revenir sur les ponctuations formelles qui les lient. Bloody Sam et Steely Mike, comme une continuité entre deux œuvres immenses, comme deux faces de la même pièce, comme deux protagonistes de leurs propres univers.

Lundi 20 avril

On pourrait, la mort est ainsi faite, transformer cette publication hebdomadaire en rubrique nécrologique. Il se trouve qu’on ne le souhaite que très peu et que les hommages ne sont pas toujours les écrits les plus aisés, ni les plus intéressants. Mais Phillipe Nahon est mort et l’immense sympathie que dégageait cet acteur – incarnant pourtant régulièrement des personnages voguant entre ambivalence et ignominie – mérite quelques mots. Ce sont ceux, justes et sensibles, de Gaspar Noé, son ami et collaborateur, que je vous conseillerais pour éponger votre chagrin. Et comme, pour nous, les mots sont encore plus beaux lorsqu’ils sont accompagnés d’images, de vous proposer d’accompagner cette lecture par la vision de Carne mis en accès libre par Henri, fantomatique Langlois partageant quelques-unes des plus belles perles de sa cinémathèque, lui aussi depuis l’au-delà.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Julien Rombaux, Lucien Halflants et Manuel Haas

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