Dernière Séance # 02


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Attention, toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 09 octobre

En Belgique, on fête la non-sortie de Gemini Man, LE film maudit de 2019, non-vendu par un studio qui ne sait qu’en faire. Le film d’Ang Lee tourné en 4K 3D à une vitesse de défilement de 120 images par seconde n’intéresse ni la presse, ni les exploitants et le public ne sait pas de quoi il retourne. Avide d’expérimenter la seule avancée technique majeure susceptible de restituer au Cinéma son pouvoir d’attraction en 2019, l’équipe de Transmission a contacté un par un chacun des exploitants belges pour savoir dans quelles conditions le film serait projeté. Si le réseau Kinepolis a mis du temps à répondre avant de se réveiller brusquement après une interpellation publique sur Twitter la veille de la sortie du film, le groupe UGC lui n’a daigné communiquer que deux jours plus tard pour annoncer une sortie limitée en 3D dans un parc de salles restreint sans préciser la vitesse de défilement.

Résultat des courses, le film est visible dans les conditions techniques optimales voulues par le réalisateur (HFR 3D 120 fps) dans seulement 3 salles en Belgique, mais sans sa direction d’acteurs puisque le film est présenté en version doublée en français.

Trois jours plus tard, votre serviteur optera pour une version 2K 3D 60 fps au White Cinéma, seul cinéma bruxellois à diffuser le film en HFR. À la caisse , il apprendra que le film est désormais projeté en 2D sans qu’aucun affichage ne le précise à l’entrée. En effet, faute de spectateurs, Gemini Man a été retiré de la salle 3D après seulement deux jours d’exploitation. Vive le cinéma !


Jeudi 10 octobre

La hype autour de Joker de Todd Phillips prend des proportions phénoménales. Autour de la machine à café en semaine ou autour du gigot-patates-flageolets dominical, tes collègues ou ta mamy parlent de ce film « si actuel » avec « c’t’acteur qu’a perdu 62 kilos ». Là-bas, à Hollywood, on imagine la réunion des exécutifs DC/Warner: « Bon pour le prochain Batman, je propose un remake du Justicier dans la ville, avec des morceaux des Chiens de paille dedans ! Pattinson est déjà en salle de muscu. ».

Comme souvent, plus les admirateurs d’un film hurlent à l’unisson, plus ses détracteurs sont virulents. Aux micros de l’excellent podcast NoCiné, Julien Dupuy, Stéphane Moïssakis et David Honnorat, critiquent le film avec violence, et sont à leur tour cloués au pilori par un bataillon d’internautes en colère.

Un débat contradictoire avec un argumentaire de haute volée !

Très réservé sur le film, je me réjouis pourtant d’un retour du Cinéma dans les conversations quotidiennes. Et ce même si j’ai nettement préféré la polémique du mois d’août, autour du Once upon a time…in Hollywood de Quentin Tarantino, un chef d’œuvre pour le coup !


Vendredi 11 octobre

Dans le cadre de mon « vrai travail », j’accompagne une dizaine de personnes visiter les locaux de la R.T.B.F.. Nous y découvrons le nouveau « studio multimédia », voué à enregistrer des contenus destinés à la fois à la radio, à la télévision et au web. Après une vaste restructuration interne, le service public audiovisuel francophone se tourne lui aussi vers l’ère des « compétences » plutôt que des « métiers », et à l’avenir, les frontières entre les médias radio/télévision/web seront de plus en plus poreuses.

Cette politique interpelle. N’est-ce pas là nier la spécificité de chaque médium que de vouloir chercher à les homogénéiser ? Un animateur radio ne sera pas forcément à l’aise à l’image et inversement… La richesse de la forme radiophonique est-elle en danger ? C’est bien connu, aux débuts du cinéma sonore, la régression du 7ème art au niveau artistique et narratif fut spectaculaire. L’art du muet était libre, inventif, expressif. Le Chanteur de jazz chanta le début d’un retour en arrière qui emprisonna producteurs et spectateurs dans des conventions que nous souffrons encore aujourd’hui. Alors qu’Internet devient un outil de surveillance en lieu et place du moyen d’émancipation qui miroitait, nivellera-t-il par le bas tous les contenus médiatiques, alors même qu’un champ d’expérimentation gigantesque n’a pas même été entrevu ?

Premiers tournages avec le procédé Vitaphone,
les caméras sont enfermées dans des caissons capitonnés.

Samedi 12 octobre

On apprend la mort de l’acteur Robert Forster. À la fin des sixties, il débute chez John Huston, Robert Mulligan ou Georges Cukor. Les années 70 sont marquées par beaucoup de télévision (notamment la série policière Banyon située dans les années 30 et affectionnée par un certain Quentin Tarantino) mais les seconds rôles au cinéma se raréfient. Les enfants des années 80 le repèrent en figure récurrente chez William Lustig (Vigilante, Maniac Cop, Uncle sam) ou dans le péché mignon Delta Force avec Chuck Norris.

En 1996, alors que sa carrière est au point mort, Quentin Tarantino qui l’avait auditionné pour Reservoir Dogs, lui écrit sur mesure le rôle de Max Cherry dans Jackie Brown (1) adaptation miraculeuse du Rum Punch du grand Elmore Leonard. Visage buriné et regard doux, Robert Forster est parfait dans le rôle d’un homme ordinaire et honnête, qui va vivre un amour non-consommé avec l’héroïne incarnée par Pam Grier. La scène où tous deux évoquent leurs corps vieillissants au son d’un vinyle des Delfonics est l’une des plus tendres de la filmographie de Quentin Tarantino. Et ce n’est pas P.T. Anderson qui nous contredira :

Même sans jamais retrouver un rôle de cette envergure, il est apparu régulièrement au cours des années 2000 et 2010, intégrant notamment la galaxie David Lynch (Mulholland Drive, Twin Peaks: The Return) ou encore la fameuse série Breaking Bad et restera attaché à l’univers d’Elmore Leonard puisqu’il se verra confier le rôle du père de Karen Sisco dans l’adaptation télévisée de Hors d’atteinte dirigée par Kathryn Bigelow.

(1) Robert Forster avait été pressenti, pour incarner le père de Clarence Worley (alter-ego fictionnel de Tarantino) dans True Romance lorsque William Lustig était aux commandes du film.


Dimanche 13 octobre

Après le festival du film francophone de Namur, le festival du film fantastique de Sitges réserve un accueil enthousiaste à Adoration du cinéaste belge Fabrice Du Welz, qui repart de Catalogne avec quatre prix. Voilà que les planètes semblent s’aligner pour que le cinéaste de Calvaire, Vinyan et Alleluia obtienne enfin le succès public qu’il mérite et qu’il réclame, sans pour autant baisser les bras sur ses ambitions artistiques.

Sincère et touchant, il s’exprimait il y a quelques mois dans l’émission rennaise Le Cinéma est mort, revenant sur la réception d’Alleluia : « Les gens ont peur de ce film, il y en a qui ne veulent pas le voir. (…) Je me suis rendu compte que même si l’accueil critique a été très bon partout, il y avait un mur, les gens ne voulaient pas. Je désespère de ça, c’est un vrai problème pour moi, je ne veux pas être un cinéaste confidentiel. (…) Lukas Dhont (Girl, NdA) fait un film jusqu’au boutiste et qui en même temps fait l’unanimité, et pour le coup je trouve le film remarquable. Je suis admiratif de ce gamin de 26 ans qui a fait un film éminemment personnel et qui touche le plus grand nombre tout en étant profondément radical dans son propos. Au fond, je suis un peu envieux de ça. J’ai envie de goûter ça. Pas pour m’acheter une villa à Saint-Tropez avec une piscine mais parce qu’à un moment donné tu veux partager ton travail. »

C’est tout ce qu’on lui souhaite et on a hâte de découvrir Adoration dans les salles belges à partir du 15 janvier prochain.


Lundi 14 octobre

Depuis le festival international du film de Gand, on nous confirme tout le bien que l’on entend sur Monos, premier film argentin d’Alejandro Landes remarqué à la Berlinale puis à l’Étrange festival. On est impatients de découvrir cette variation sur Sa Majesté des mouches qui sortira en Belgique au mois d’avril 2020. Nos indicateurs ne tarissent pas d’éloges sur la bande son du film signée Mica Levi, qui ambiança Under The Skin.Sorti en 2013, le film de Jonathan Glazer s’accroche à bien des mémoires et s’apprête à truster les «tops de fin de décennie» qu’on verra déferler dès novembre.

Dans la même journée, double effet Glazer à la vision de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Si le film peine à m’emporter la faute à une projection calamiteuse de nos amis UGC, coutumiers du fait, il frappe régulièrement et suscite une immédiate envie de le revoir. En cours de projection, je pense à Call Me By Your Name de Luca Guadagnino, à The Duke of Burgundy de Peter Strickland, à Titanic de James Cameron et dans un dernier plan mémorable, au Birth de Jonathan Glazer, film mal aimé à sa sortie et qui n’en finit pas d’être cité aujourd’hui.


Mardi 15 octobre

En fin d’année, Roman Polanski et Martin Scorsese feront-ils mentir l’adage selon lequel les projets ruminés trop longtemps par de grands auteurs finissent toujours par décevoir ?

Découverte de la bande-annonce de J’accuse, que Roman Polanski essaie de monter depuis 30 ans. Au-delà du concours de postiches, le passionnant Jean Dujardin paraît à son avantage, par contre la photographie de Pawel Edelman semble assez terne, lui qui avait fait des miracles sur Le Pianiste. On espère un retour en forme de l’auteur de Cul de sac, ce que les premiers retours entendus depuis Venise laissent espérer.

Depuis quelques semaines, la rumeur autour de The Irishman est dithyrambique, un film que Martin Scorsese essaie de monter depuis 30 ans. Les premiers spectateurs français découvrent ce soir le film au festival de Lyon et à la Cinémathèque française. Il y a peu, nous apprenions que cette production Netflix sera visible en salles à Bruxelles au Cinéma Aventure. Ô soulagement, Ô impatience !

Toujours depuis le festival de Lyon, le sympathique et enthousiaste Philippe Rouyer multiplie les podcasts et reçoit du beau linge. L’ensemble est écoutable par ici : http://www.festival-lumiere.org/radio.html

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous.

Olivier Grinnaert

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