En ce dernier jour de la décennie, nous avons choisi d’offrir à vos yeux assoiffés d’images une liste de dix films, pour nous, particulièrement marquants de la défunte période.
Et si nous aimerions faire passer cette publication avant même celle de l’équivalent pour l’année 2019, pour un trait de caractères des indécrottables empêcheurs de tourner en rond que nous sommes, sachez qu’il s’agit avant tout d’un tour sibyllin des internets.
En attendant un retour de nos amis de chez Mixcloud. Et, par là-même, en attendant la publication de notre trente-sixième épisode comprenant la fameuse liste des dix films que nous avons choisi de mettre en avant en 2019. Voici – dans un ordre alphabétique dû à une morale anarchiste – la liste bien sûr exhaustive la plus représentative des envies, des désirs, des nécessités, des équilibres et déséquilibres, des goûts, des fantasmes, des visions, des signes de vie ou de mort, des introspections d’auteurs, d’époques, des explosions sensitives, philosophiques, lacrymales, etc… Bref, des plus grands coups de cœur de la rédac’.
Bonne lecture, bonnes révisions et surtout bonne année à tous ceux qui nous suivent depuis plus de trois ans (et même aux autres),
En espérant vous retrouver de plus en plus nombreux au cours de l’année 2020,
Votre dévouée et passionnée équipe de Transmission.
Il était une fois… …sur une vingtaine d’années et trois heures de métrage, un couple confronté à la mort de son unique enfant, dans la Chine communiste de Deng Xiaoping. Sur le papier, So long, my son, semble aussi réjouissant…
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi 4 décembre
Après une vidéo que lui a consacré Le Ciné-Club de Mr Bobine, c’est au tour de nos complices du cinéma Kinograph à Bruxelles de consacrer un cycle de projections à l’année cinéma 1999. Si la bien-aimée chaîne YouTube analyse l’année qui mit fin au siècle dernier comme une succession invraisemblable de « sleepers » (sorties non attendues qui raflent la mise au box-office – pas le film avec Jason Patric), les programmateurs du Kino choisissent trois films regroupés sous l’axe de la révélation d’une « réalité alternative »: celle que le spectateur découvre à la fin du Fight Club de David Fincher, celle que Néo va pénétrer en choisissant la pilule rouge dans Matrix des Wachowski’s ou enfin le monde en proie aux pulsions dans lequel s’aventure le gentil Bill dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Sixième sens de M. Night Shyalaman, deuxième plus gros succès de 1999 après La Menace fantôme eut pu se joindre à ce corpus. Chaque projection sera précédée d’une rencontre avec un expert et/ou un philosophe.
N.B.: Matrix le 11 décembre à 20h – Eyes Wide Shut le 19 décembre à 20h.
Jeudi 5 décembre
Tous les chemins mènent au Rhum. Dans le numéro 706 de Positif (décembre 2019) on trouve un texte intitulé L’ouest, le vrai qui reprend le nom d’une collection de romans chapeautée par Bertrand Tavernier chez Actes Sud, dans laquelle sont réédités des romans westerns du milieu du XXème siècle, signés Niven Busch, W.R. Burnett, Alan Le May ou A.B. Guthrie. À la lumière de ces romans, le critique Frédéric Mercier lance quelques pistes pour une relecture de l’histoire du western américain au cinéma, soulignant notamment la complexité et l’ambiguïté du Vent de la plaine d’Alan Le May face au film plus univoque qu’en tira John Huston en 1960.
Quelques pages plus loin, Christian Viviani flatte l’analyse du même Frédéric Mercier dans les bonus de la nouvelle édition BluRay de Missouri Breaks (Arthur Penn – 1976) qu’il oppose aux « dithyrambes invertébrés que certains éditeurs arrachent à des blogueurs illuminés pour constituer, à peu de frais, des suppléments ». Certes, le rédacteur de Transfuge est souvent brillant, mais il nous semble mal venu d’apposer son nom à un commentaire lapidaire sur la blogosphère ciné. En effet, Frédéric Mercier longtemps podcasta lui-aussi son amour du cinéma au sein de Kaboom, L’émission et officia même un temps sur le site défunt Le Passeur critique, pour lequel les transmetteurs eux-mêmes suèrent sang et eau !
Moralité, l’activité de critique cinéma sur internet constitue aujourd’hui une voie comme une autre vers des sphères critiques plus « institutionnelles ». CQFD.
Vendredi 6 décembre
Découverte de la bande annonce des Enfants du temps, dernier long-métrage de Makoto Shinkai. Après Your Name (2016), l’auteur a renouvelé l’exploit de ce dernier film au box-office japonais, en dépassant à nouveau la barre des 10 milliards de yens de recettes. Les Enfants du temps sortira le 8 janvier prochain en France, mais aucune date de sortie n’est prévue pour le moment en Belgique.
Avec la disparition d’Isao Takahata et le soi-disant testament d’Hayao Miyazaki (Le Vent se lève – 2013), la dernière décennie a sonné la fin d’un âge d’or pour le studio Ghibli. D’un autre côté ces années ont vu l’avènement d’une relève prometteuse, incarnée par le phénomène Makoto Shinkai (dans sa première heure, l’ambition narrative de Your Name est vertigineuse) et surtout l’état de grâce de Mamoru Hosoda dont le spectaculaire triplé Les Enfants loups (2012), Le Garçon et la Bête(2015) et Miraï, ma petite sœur(2018), élève au rang de réalisateur majeur de la décennie passée. Malgré d’évidentes synergies thématiques (l’animisme, l’écologie) le commandant Miyazaki n’aura pas su ménager de place à bord de son vaisseau pour ce talent trop insolent. En effet Mamoru Hosoda fut le premier réalisateur à travailler sur le projet Le Château ambulant achevé par le maître en 2004.
Samedi 7 décembre
Victime de la hype et du mauvais temps, je me précipite sur Marriage Story depuis mon canapé, alors même que le film est projeté dans quelques salles pas très éloignées. Il fallait s’y attendre, le film de Noah Baumbach n’est pas le chef d’œuvre stratosphérique dont on nous chante les louanges un peu partout. Adam Driver et Scarlett Johansson y trouvent l’occasion de déployer une large palette de leur talent, et parviennent à rendre crédible cette trajectoire de l’amour partagé jusqu’aux pires vacheries, un chemin difficile à appréhender pour le néophyte en matière de divorce friqué. Fin dialoguiste et excellent directeur d’acteurs, Noah Baumbach laisse progressivement entrapercevoir la complexité de la situation, faisant sensiblement évoluer le point de vue du spectateur sur les personnages en cours de métrage.
Malheureusement, Marriage Story peine à trouver son équilibre entre ce nœud dramatique naturaliste et des personnages secondaires outranciers. Assez monotone visuellement (à base de plans-américains à la courte focale dans de petits intérieurs froids), le film recourt au gros plan avec parcimonie, notamment lors d’une mémorable engueulade d’une dizaine de minutes avec insultes et coup de poing dans le mur, point d’orgue du film. À croire que l’élève Noah Baumbach a pris bonne note des leçons du maître Brian De Palma : en effet, dans le documentaire que l’auteur new-yorkais a consacré au réalisateur de Blow Out (1981) ce dernier se plaint de l’usage abusif du gros plan dans le cinéma contemporain.
Dimanche 8 décembre
Nul n’a la cinéphilie infuse. À presque 40 ans, je consacre un dimanche après-midi pluvieux à visionner pour la première fois les 195 minutes de La Fille de Ryan (1970). David Lean et son scénariste Robert Bolt qui s’inspirent de Madame Bovary, les paysages spectaculaires de la péninsule de Dingle, contre-emploi pour un Robert Mitchum impérial en mari cocu, Sarah Miles impressionnante en blanc, en rouge, en jaune, en gris. La mise en scène est d’une admirable limpidité, le montage ou certains effets de lumière frappent par leur audace (la première rencontre entre l’héroïne et son amant), le film contient deux scènes de coïts mémorables primordiales à la compréhension. Surtout, La Fille de Ryan déchaîne une puissance tellurique qui semble avoir impressionné nombre de suiveurs, de Lars Von Trier (Breaking The Waves – 1995) à William Friedkin (la scène de la tempête me renvoie au pont suspendu de Sorcerer – 1977). Une rapide recherche m’apprend deux faits intéressants : en pleine montée de vague du « Nouvel Hollywood », La Fille de Ryan aurait été conspué par la critique américaine, sans doute en réaction au cinéma bigger than life de David Lean. Vingt-quatre ans plus tard, c’est aussi un assassinat critique qui accueillit Giorgino (1994). Inspiré du film de David Lean et désastre financier en son temps, le film de Laurent Boutonnat est resté longtemps invisible avant d’être réhabilité par quelques critiques francs-tireurs et ressorti en DVD en 2007. De quoi piquer ma curiosité cinéphile, à suivre donc…
Lundi 9 décembre
À l’heure du bilan d’une décennie de blockbusters franchisés placée sous la domination envahissante du géant Disney/Marvel, le retour sur le devant de la scène de Georges Miller et de son « road warrior » aura ravivé un instant la flamme d’un cinéma d’action que l’on croyait disparu. Max Rockatansky et son V8 Interceptor tout cabossé détonnaient dans un paysage cinématographique de plus en plus aseptisé et alignant les scènes d’action interchangeables. Sans jamais ralentir la cadence et avec une économie de dialogue salutaire, Miller réussissait l’exploit de faire avancer son histoire tout en suggérant un univers aux ramifications encore plus étendues. Un pari formel et narratif célébré par une partie de la critique et du public mais aussi vivement fustigé d’autre part autour de l’éternel débat du fond et de la forme, reprochant au film son absence de scénario ou d’enjeux, alors même que par essence au cinéma -art visuel par excellence -la forme égale le fond. Quatre ans plus tard, alors que la suite de Mad MaxFury Road (2015) se fait attendre, l’annonce du nouveau projet de Georges Miller sonne comme un pied de nez aux détracteurs de son dernier exploit. Intitulé 3000 Years of longing (un titre voisin de celui du documentaire de Miller consacré au cinéma australien 40 000 Years of dreaming) et annoncé comme « très visuel, mais presque à l’opposé de Fury Road… se déroulant essentiellement en intérieur avec beaucoup de conversations » ce film énigmatique porté par Idris Elba et Tilda Swinton n’est pas sans évoquer l’idée convoquée par James Cameron à la sortie d’Avatar d’un huis clos dramatique tourné en 3D afin d’asseoir l’idée que la 3D était avant tout un outil au service de la narration. Deux grands conteurs pour une même idée du cinéma qu’il nous tarde de retrouver sur grand écran après une décennie 2010 repliée sur elle-même et qui aura – à quelques exceptions près – été incapable de nous donner à voir le visage du cinéma de demain.
Mardi 10 décembre
Les voies du C.N.C. sont impénétrables. Il y a quelques semaines, je m’étonnais du choix de préférer Les Misérables au Portrait de la jeune fille en feu pour les pré-sélections aux Oscars. Depuis quelques jours, fleurissent ça et là sur la toile des critiques américaines dithyrambiques à l’égard du film de Céline Sciamma. Dans la foulée, Claire Mathon est distinguée meilleure directrice de la photographie par le cercle des critiques de Los Angeles (devant Roger Deakins excusez du peu) tandis que le film obtient d’excellents résultats d’audience dans les quelques salles new-yorkaises et californiennes qui le projettent. Voilà pour me conforter largement dans mon opinion quant au choix du C.N.C. !
Quand soudain, à ma grande stupeur, les nominations aux Golden Globes sont annoncées : le film de Céline Sciamma y figure dans la catégorie « Meilleur film étranger » aux côtés… des Misérables de Ladj Ly ! Définitivement, je ne comprends rien aux règles de sélection des statuettes américaines, mais croisons les doigts pour qu’un parcours international remarquable vienne laver l’accueil glacial réservé par le public hexagonal au plus beau film français sorti en 2019.
Sur
ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !
Journal d’un cinéphile au XXIème siècle
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi
27 novembre
9h du matin entre le café et les croissants, Martin Scorsese débarque sur Netflix. Une sortie mondiale calée sur l’agenda cinéma de la France et de la Belgique, rares pays à privilégier le mercredi pour accueillir l’arrivée de nouveaux films dans les salles (les États-Unis ou l’Angleterre optant eux pour le vendredi en prélude au week-end). Un symbole fort pour le géant américain qui par le passé jouait la concurrence directe avec le calendrier ciné US. Signe qu’avec The Irishman la stratégie de Netflix cherche à frapper un grand coup sur le sol français. Sans surprise, le film de Scorsese est au centre de toutes les discussions cinéphiles reléguant A couteaux tirés et son casting quatre étoiles au rang de direct-to-video de luxe. Un beau pied de nez à la grande Fédération Nationale des Cinémas Français qui en 2017 déclarait avec assurance qu’un « film ne sortant pas en salle n’était pas une œuvre cinématographique ». Bloqué dans l’impasse juridique de la chronologie des médias qui interdit à la plateforme d’exploiter un film de son catalogue durant 17 à 30 mois en cas de sortie en salles, les exploitants jouent une partie de poker menteur avec Netflix dont le cinéma est le seul perdant aujourd’hui. Autre pays, autre législation, la Belgique aura choisi de sortir le film de Scorsese avec une exclusivité de 15 jours sur son exploitation VOD (à l’instar de Marriage Story et The Two Popes), permettant à l’équipe de Transmission de découvrir The Irishman dans des conditions optimales. Un pari d’ouverture plutôt que du repli sur soi qui laisse à penser que l’avenir de la salle de cinéma a plus à gagner d’une telle synergie que d’une stratégie de l’affrontement. Après la déconvenue récente de l’exploitation de Gemini man, 2019 s’achève donc sur un nouvel espoir.
Jeudi
28 novembre
Scorsese encore et toujours. Alors qu’avec l’apparition de Netflix, la mode est au « binge-watching », The Irishman et ses 3h30 semblent poser problème à certains utilisateurs de la plateforme qui proposent de visionner le film sous forme de mini-série en 4 épisodes (avec guide de découpe à la clé).
Au delà de l’hérésie profonde qui trahit le rythme interne du film, la proposition est révélatrice d’une nouvelle pratique du cinéma qui relève plus de la consommation courante que de l’expérience singulière. Si Netflix a depuis des années tenté d’étoffer son catalogue autour d’un nombre croissant de réalisateurs prestigieux (Cuarón, Scorsese, les frères Coen et bientôt les prochains Michael Bay et David Fincher), afin de s’acheter une respectabilité, la pratique du service du streaming induit aussi un rapport au temps qui diffère en tout de l’expérience propre au cinéma. Relié à internet pendant toute la durée de la projection, l’utilisateur peut à loisir consulter ses mails, répondre aux notifications de son téléphone ou afficher un très tendance «je suis en train de regarder The Irishman » sur Facebook ou Twitter, là où la salle de cinéma impose d’éteindre son téléphone, de s’abandonner à l’obscurité pour se fondre dans la vision unique et indivisible du réalisateur.
Vendredi
29 novembre
Suite du dernier numéro. Votre ami transmetteur ayant commencé son week-end sur un breuvage profondo rosso, il opte donc pour la découverte d’une version restaurée d’Opéra de Dario Argento, sorti en 1987. Le film est introduit par le cinéaste Bruno Forzani qui, à raison, souligne la nervosité tranchante du montage de Franco Fraticelli (pour sa 10ème et ultime collaboration avec l’auteur-réalisateur). Si dans ses meilleurs films, Dario Argento fait le funambule entre les cimes du sublime et les abysses du grotesque, ici il glisse régulièrement de la corde, notamment dans un épilogue dispensable qui remercie ostensiblement la coproduction suisse-allemande. Dans Opera, sublime et grotesque se côtoient parfois au cœur d’une seule et même séquence, notamment lors de 15 minutes de terreur domestique avec Christina Marsillach et Daria Nicolodi bloquées dans un appartement (scène comprenant le fameux plan de la balle de revolver à travers le judas). Sur l’ensemble, le réalisateur transalpin reste un fou furieux créateur d’images. Baroques surchargées d’effets, de couleurs, d’éléments de décors et d’accessoires, elles se dévoilent au cours de mouvements d’appareil rapides, amples et vertigineux. Opéra donne le mal de mer, heureusement, je n’avais bu qu’un seul verre.
Samedi
30 novembre
Si la fin de l’année approche avec son lot de top ten cinéphiles consacrés à la décennie qui s’achève, il y a vingt ans, l’année 1999 proposait un podium d’exception avec les sorties conjointes de Fight Club, Matrix et Eyes Wide Shut. Accompagnés par l’émergence du format dvd, les films de David Fincher et des Wachowski ont depuis lors dévoilé bon nombre de leurs secrets, là où le film de Kubrick revêt encore son aura de mystère entretenu par la mort du cinéaste et le secret qui entourait le tournage de chacun de ses films. L’entêtant livre-enquête d’Alex Cadieux, Le dernier rêve de Stanley Kubrick, revient avec passion sur ce film posthume. Au travers d’une soixantaine de témoignages, où s’entremêlent paroles de comédiens, figurants et techniciens, l’ouvrage dresse un portrait kaléidoscopique d’un des plus grands artistes de la fin du XXIème siècle au crépuscule de sa vie. Fascinant et émouvant, le livre évite le piège de l’anecdote pour plonger au cœur de la méthode Kubrick. De la genèse d’Eyes wide shut (Kubrick a acquis les droits de la nouvelle dès la fin des années 60) aux dernières modifications apportées par ses plus fidèles lieutenants après sa mort, se dessine en creux l’image d’une œuvre en constante gestation et qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets. Un ouvrage indispensable pour tout cinéphile qui se respecte et souhaite à nouveau arpenter les ruelles sombres de ce labyrinthe kubrickien.
Dimanche
01 décembre
Dans un marché de la vidéo physique de plus en plus menacé par la concurrence des services de VOD, quel intérêt y a-t-il encore à débourser quelques euros pour découvrir un énième film d’horreur à petit budget ? C’est la bonne question que s’est posée l’éditeur cinéphile Badlands avec la sortie de Hell’s Ground, slasher pakistanais réalisé en 2007 par Omar Kahn. Bien plus que le film en lui-même, sympathiquement gauche mais éminemment sincère proposé ici en double programme avec Dracula au Pakistan, c’est dans les bonus inédits propres à cette édition que réside tout le sel ce Hell’s Ground. Revenant en moins de 40 minutes sur l’histoire du cinéma d’exploitation pakistanais de ses origines à nos jours, le documentaire Aux Racines du Fantastique Pakistanais remet brillamment en perspective le film d’Omar Kahn dans toute sa singularité et le contexte politique complexe de sa création. En substance, avec son tueur à burka et ses clins d’œils assumés à Massacre à la Tronçonneuseet Evil Dead, Hell’s Ground documente aussi en creux sur l’état de déliquescence d’un pays sous l’emprise du régime des talibans. Une belle manière de découvrir ou de redécouvrir ce film étonnant sous un nouveau jour.
Lundi
02 décembre
De toutes nos forces, nous nous réjouissons de la diversification des regards dans le cinéma mondial. Derrière leurs micros, les quatre transmetteurs furent, à divers degrés, élogieux quant au travail de Lynne Ramsay, de Kathryn Bigelow, de Céline Sciamma ou d’Andrea Arnold, sans toutefois leur accorder de traitement de faveur eu égard à leur sexe (en cela, ce n’est pas Maïwenn qui nous jettera la pierre). En off, nous déplorons souvent l’absence de voix féminine au sein de notre émission et sommes prêts à accueillir toute candidature. Bref. Quelques mois après les accusations nonsensiquesportées à l’égard de Once upon a timein… Hollywood (était-ce une blague, au fond ?), voilà qu’une journaliste accuse Martin Scorsese et Steven Zaillian sur le peu de répliques du personnage de Peggy, incarné par Anna Paquin, dans The Irishman. Sublime cas d’école, cette accusation ne peut-être le fruit que d’une lecture tronquée d’un film vu à travers le filtre d’un militantisme déformant, tant le mutisme de Peggy fait partie intégrante du projet du film et renforce le personnage, construit en opposition à la logorrhée verbale de Russel Bufalino (Joe Pesci) ou Jimmy Hoffa (Al Pacino) au sein de la grande œuvre scorsesienne.
Mardi
03 décembre
La sortie très médiatisée de… The Irishman est l’occasion parfaite pour revenir sur le très recommandable Hoffa réalisé en 1992 par Danny de Vito pour la Fox. Tourné deux ans après ce petit bijou d’humour grinçant qu’est La Guerre des Rose, ce portrait haut en couleur de la figure très controversée de Jimmy Hoffa frappe encore aujourd’hui par l’élégance de sa mise en scène qui fait regretter l’absence derrière la caméra de De Vito depuis l’échec d’Un Duplex Pour Trois. Porté par un scénario brillant et imparable de David Mamet, le film avance comme un longue marche funèbre. Un choix de narration reconduit chez Scorsese (le film est lui aussi narré sous forme de flashbacks et raconté du point de vue d’un homme de main de Jimmy Hoffa). qui accentue le sentiment d’inexorabilité du destin tragique de Hoffa. Incarnation du mal absolu dans son unique rendez-vous avec le cinéma de Scorsese, Nicholson compose ici un Hoffa plus sombre et ténébreux que celui incarné avec brio par Pacino dans The Irishman. Deux facettes d’une même pièce pour sonder l’insondable d’une grande gueule dévorée par son ambition et sa soif de puissance.
Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.
Manuel Haas avec l’aimable collaboration de Olivier Grinnaert
À programme exceptionnel, émission exceptionnelle. Un peu tardif, ce 35ème épisode est plus long qu’à l’accoutumée. Deux films américains s’y taillent la part du lion: The Irishman le requiem de Martin Scorsese et Le Mans 66 de James Mangold, sans doute l’un des meilleurs films américains de l’année. En forme de parenthèses, nous entamons en parlant de Les Misérables du Ladj Ly et terminons sur le J’accuse polémique de Roman Polanski.
Toujours
à l’image de notre fier J.C.V.D., cette émission multiplie les
grands écarts: entre vétérans et jeunes loups, Europe et Amérique,
films de fin de carrière passionnants ou embarrassants. Mais
le dernier paradoxe au sein de l’émission est sans doute le plus
intéressant. Tentative d’explication.
Comme
le dit une autre de nos gloires nationales, le spleen
n’est plus à la mode. Au bout des 3h30 de The
Irishman,
c’est bien une forme de spleen
qui nous saisit. Cela ne contredira pas la mimi-chansonneteuse: conté
depuis un home
au rythme d’un déambulateur, The
Irishman
n’est pas à la mode et c’est compliqué d’y être heureux.
Cette oraison funèbre pour une génération de héros du 7ème
art qui nous a marqué au fer rouge emplit notre cœur de tristesse,
car c’est bien toute une idée du cinéma qui semble sur le point
de partir avec eux.
Et
pourtant, de l’espoir il y a ! Film de contrebandier (notion
inventée par Martin Scorsese lui-même), exaltation du
professionnalisme et de l’artisanat face à l’industrie, Le
Mans 66
s’inscrit dans le sillage d’Howard Hawks, Clint Eastwood ou
Michael Mann. Tel le phénix, le bolide rutilant de James Mangold
donne envie de croire qu’un artisanat exigeant et populaire au sein
même du cinéma américain pourrait bien renaître de ses cendres et
que le règne mortifère des empires commerciaux, un beau jour,
périclitera ! Sommet d’ironie, Le
Mans 66
est produit par la Fox et distribué par Disney.
Sur
ces bonnes paroles, bonne écoute à toutes et à tous !
00:00 : Intro
O4:04 : Les Misérables de Ladj Ly
22:22 : The Irishman de Martin Scorsese
43:50 : Le Mans 66 de James Mangold
01:06:15 : J'Accuse de Roman Polanski
01:20:30 : Conseils
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi 20 novembre 2019
Alors que le temps semble n’avoir jamais fini de s’écouler et le dernier sommeil d’accourir… Et que, peut être plus important encore, sortira bientôt notre trente-cinquième épisode. Alors que l’on y traitera, entre autres, du dernier Scorsese et de l’indéniable utilité narrative et de la justesse technique – à défaut de vraisemblance – de son deaging. Et alors que Fincher truste, à raison, les premières places du réalisateur le plus important de la décennie mourante, j’entrevois l’opportunité d’évoquer un film magnifique et mésestimé : The Curious Case of Benjamin Button. Mais si l’idée n’est pas tant de traiter de l’infinie poésie de ces scènes qui font la vie qui nous est montrée et qui à tout instant questionnent la nôtre ou la beauté d’un projet cherchant à conter l’amour uniquement à travers le prisme de la mort – et sans revenir sur ses rares défauts – c’est bien de la perfection des techniques de modification des âges dont il sera question ici. Du fameux rajeunissement numérique proposé par la firme Lola vfx aux prothèses en passant par l’animatronique, le pitchage des voix ou la performance capture – proposée par Digital Domain – du visage de Brad Pitt intégrée sur le corps d’un acteur plus petit, c’est bien la pluralité qui crée l’évidence. On en attendait, à l’époque, pas moins du perfectionnisme de Fincher, peut être aurait-on pu en attendre un peu plus de The Irishman.
Jeudi
21 novembre 2019
Al Pacino, Tom Hanks, un même métier, deux talents, deux styles, deux visions. Si Tom Hanks pourrait s’imaginer en réincarnation moderne de l’immense Jimmy Stewart, Al Pacino, lui, est un monument à lui tout seul que l’on serait bien gênés de comparer. Peut-être existe-t-il une analogie possible avec Jack Nicholson dans l’unique sens qu’eux seuls peuvent se permettre de tels cabotinages sans jamais se délester de leur génie ?! Bref, Al Pacino et Tom Hanks sont tous deux sortis dans la presse expliquant pour l’un (Pacino) que si la qualité de ses films récents regardait plutôt vers le bas, c’est qu’il les choisissait pour le challenge. Relever et tenir à lui seul une œuvre vacillante pour principal cahier de charge, donc. Hanks, lui avoue connaître son incapacité à inspirer une quelconque peur ou malaise chez qui que ce soit. Il ne jouera que des gentils et c’est autour de cet axe central là qu’il continuera d’articuler sa carrière. Laissons donc poindre la question, sans pour autant s’ébattre avec l’insolubilité de celle-ci : par quelle face du joyau un acteur brille-t-il ?
Vendredi 22 novembre 2019
Alors que le film semble accuser le coup au box-office, signant un des plus mauvais démarrage de la saga, Terminator Dark Fate est pourtant très loin du vilain petit canard que la presse étrille sans ménagement depuis plusieurs semaines. Après trois épisodes qui oscillaient de l’insignifiant (Renaissance/Le soulèvement des machines) au catastrophique (Genisys), le film de Tim Miller paye près de trente ans d’attentes et de désillusions de fans qui attendaient peut être un peu trop de ce nouvel épisode censé remettre les compteurs à zéro. Oui, Tim Miller n’est pas James Cameron et les scènes d’action pâtissent d’une mise en scène souvent confuse et assez peu inspirée (une scène en zéro gravité aussi anecdotique que celle de La momie) mais le film transpire la passion et l’amour du genre. Loin du « yes man » servile, Tim Miller s’amuse des attentes du public pour mieux les détourner et proposer un dernier baroud d’honneur en forme de passage de flambeau entre deux générations (la vieille garde incarnée par Linda Hamilton et Arnold Schwarzenegger associée au binôme Nathalia Reyes/ Mackenzie Davis).
A contrario d’un Genisys, exercice de style assez vain qui ne cherchait plus à raconter grand chose et se contentait d’aligner les motifs narratifs et formels de la saga en les vidant de leur sens, ce Dark Fate dénote par sa volonté évidente de bien faire et de rendre hommage aux films de Cameron, tout en proposant quelque chose de personnel et de résolument inédit. Impérial, Schwarzenegger illumine le film de sa présence et prouve qu’à 72 ans son T-800 est certainement vieux mais loin d’être obsolète. Nouvelle venue dans la franchise, Mackenzie Davis est la révélation de ce nouvel épisode et s’impose comme un nouveau modèle de femme forte dans la filmographie de Cameron, aux côtés d’une Linda Hamilton bouleversante.
Assurément bordélique et souffrant d’une production chaotique, ce Terminator n’a certainement pas une gueule de porte-bonheur mais c’est un blockbuster qui a du cœur et rien que pour cela, on vous invite à ne pas bouder votre plaisir et à lui laisser une seconde chance.
Samedi 23 novembre 2019
Ca n’aura pris que 17 ans. Le 18 décembre prochain, Millenium Actresstrouvera finalement le chemin des écrans français, grâce soit rendue au distributeur Septième factory. Deuxième long-métrage du regretté Satoshi Kon, réalisé entre Perfect Blue (1997) et Tokyo Godfathers(2003), l’ambitieux Millenium Actressconte l’histoire d’un journaliste chargé d’interviewer Chiyoko Fujiwara, star de cinéma vieillissante, des années après le terme mystérieux qu’elle a mis à sa carrière. Du point de vue de son admirateur, le récit de vie de Chiyoko se mêle aux images des films ayant jalonné sa carrière, dans lequel le fan transi s’improvise petit à petit une place de choix. Ample, fougueux, enchâssant les structures de récit comme des poupées russes (figure récurrente chez l’auteur de Paprika – 2006), ponctué d’hommages au chambaraou au maître Kenji Mizoguchi, Millenium Actressentretient au moins un point commun avec l’un des (le ?) plus beau film de 2019, Once upon a time…in Hollywood: définitivement le cinéma y est plus beau que la vie. Immanquable.
Dimanche
24 novembre
Quelle chance de résider à proximité de la merveilleuse Cinémathèque Royale de Belgique, dite CINEMATEK, barbarisme bilingue et bel exemple de fameux « compromis à la belge ». Jugez plutôt: le soir du vendredi 29, en fonction du produit qu’ils auront choisi pour commencer leur week-end, les cinéphiles auront le choix entre une copie restaurée de Belladonna Of Sadness d’Eichi Yamamoto (1973) ou une autre d’Opéra de Dario Argento (1987), diffusés simultanément dans les deux salles. Une bonne occasion de se procurer le nouveau programme trimestriel qui annonce fièrement pour janvier prochain une carte blanche, un cycle et une masterclass consacrées à Fabrice Du Welz. Parmi une programmation de six longs-métrages, on se réjouit que le réalisateur belge privilégie le méconnu L’Échine du diable de Guillermo Del Toro (2001) et on a hâte de découvrir sur grand écran le rare Désir meurtrier de Shohei Imamura (1964). En effet, récemment remis à l’honneur grâce entre autres à la collection Cinéma Masterclass, le travail foisonnant et provocateur du cinéaste nippon ne cesse d’impressionner.
Lundi
25 novembre
Le quotidien Le Soir publie un article d’une page intitulé : « De plus en plus de films, de moins en moins de cinéma ». Son auteur y déplore l’inflation et l’uniformisation des films de cinéma, soumis au diktats de la télévision. Si la thèse peut-être défendable, l’argumentation est bourrée de raccourcis d’un autre âge. Extrait : « Or les effets visuels n’ont jamais autant dominé les films. Cette inflation des plans repousse l’idée maîtresse du point de vue, la singularité, une vision spécifique et c’est le rôle de l’auteur qui s’en trouve détruit. » Quel rapport entre les effets visuels, le nombre de plans et le point de vue d’un auteur ? Dziga Vertov ou Tsui Hark multiplient les plans, Georges Méliès ou James Cameron innovent dans les effets-spéciaux, ces réalisateurs sont-ils pour autant exempts d’une vision propre ? Contresens absolu, la journaliste se réfère aux propos récents de Martin Scorsese et qualifie The Irishman de grande œuvre alors que ce dernier film articule son propos et sa narration sur un pari technique qui de fait, le pousse à multiplier les plans truqués ! Plus loin: « Combien de productions qu’on pourrait cataloguer des «films de rien» comme Rambo : Last Blood, Joyeuse retraite, Angry birds : copains comme cochons, La Vérité si je mens, les débuts, Le Dindon, ou Docteur Sleep. » En 2019, alors que le populisme pullule et que le fossé entre catégories sociales s’élargit de jour en jour, n’est-il pas déplacé voire dangereux de lancer des propos assassins et non-argumentés avec une telle suffisance ? Quel autre résultat que de renforcer des stéréotypes sur l’intolérance d’une auto-proclamée élite culturelle ? Personnellement, je n’ai vu qu’un seul des six films cités (qui, sans être un chef d’œuvre, est défendable en bien des points), par conséquent, il ne me viendrai pas à l’idée de porter publiquement un jugement méprisant sur l’un ou l’autre film sous prétexte qu’il serait «populaire». Heureusement, quelques lignes plus loin, le cinéaste belge Frédéric Sojcher rattrape un peu la sauce en reposant une question au cœur de l’art si onéreux qu’est le Cinéma : « Comment faire des films singuliers tout en étant grand public ? ».
Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.
Lucien Halflants, Manuel Haas et Olivier Grinnaert
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi 13 novembre
L’annonce d’une deuxième saison du Seigneur des Anneaux par Amazon Prime avant le tournage – par Juan Antonio Bayona – de la première, m’offre l’occasion rêvée d’investir une œuvre littéraire monumentale. Je commence donc mon déchiffrage de Tolkien par Le Hobbit. Me questionnant depuis longtemps, comme beaucoup, sur les qualités plus relatives des adaptations par Peter Jackson en comparaison avec sa précédente trilogie, j’opte pour une lecture comparative avec mon souvenir assez frais de cette prélogie. Outre les qualités évidentes de celle-ci, je me rappelle une impression de lourdeur dans la narration et de sous-intrigues un peu étonnantes, et pour cause. Tolkien, aussi génial et apôtre de Stakhanov soit-il, me semble être un bien piètre structuraliste. Ellipsant des scènes d’une parfaite cinégénie, proposant un récit d’une linéarité infroissable, caractérisant ses personnages par des détails insignifiants et contant les actions les plus dantesques et leurs achèvements parfois improbables en quelques mots… L’œuvre semble bien compliquée à ne pas trahir pour un réalisateur de l’ambition lyrique et formelle de Jackson. Outre le désastre qu’aura été le tournage, les libertés de réécriture me paraissent dès lors plus évidentes voir imposées par le bouquin originel lui-même. Pour le meilleur comme pour le pire…
Jeudi 14 novembre
Il y a quelques années, Arte avait produit et diffusé La Volupté de la Destruction et La Mémoire des Vaincus, les deux premiers volets d’une excellente série documentaire de Tancrède Ramonet nommée Ni Dieu ni maître : une histoire de l’anarchisme. Le titre et le lien ci-dessous en disent long, je vais donc faire court. Arte et ses instances comptables – finançant pourtant d’excellents contenus – semblent préférer laisser ce magnifique courant social et (a)politique là où ils l’avaient laissé : dans un noir et blanc tremblant comme s’il n’avait plus lieu d’être aujourd’hui. Bien sûr, ils se trompent mais si c’est cela qu’ils veulent… Après de long mois de bataille intestines, ceux pour qui ce projet compte vraiment ont récupéré les droits de « Des Fleurs et des Pavés » et de « Les Réseaux de la Colère » les deux opus suivants, et retournent en salle de montage. Manque une chose essentielle, un budget. Pour boucler celui-ci et offrir une allumette à la vivacité brulante d’un mouvement qui aura survécu à toutes les morts annoncées et à toutes les récupérations, l’équipe lance un crowdfunding. À vous de rendre de la couleur à l’insurrection filmique de ceux qui longtemps se sont masqués de noir.
Disney tue le cinoche épisode 2736599604. John Lasseter et Lee Unkrich partis (entendez foutus dehors), Jim Morris, président de Pixar Industry annonce calmement qu’une partie non-négligeable de leurs meilleurs auteurs est priée d’aller voir ailleurs et que – quand on sait que lors de sa fabrication, le cerveau d’un artiste est doté d’une date de péremption – cela est tout à fait normal. Si l’on tend bien l’oreille, dans certaines contrées enfouies de notre monde et lors de nuits calmes, on pourrait entendre les applaudissement fiers et approbateurs d’Eastwood et Miyazaki au delà des voiles de l’oubli et de leurs retraites à 65 ans. De son côté, mécontent de ne pouvoir offrir un étage supplémentaire à la tour Mickey qu’il compte construire au sommet de l’Empire State Building, Bob Iger aurait décidé de retirer James Cameron de la production des suites d’Avatar au profit des frères Russo et de bruler toutes les copies de How Green Was My Valley de John Ford et All About Eve de Joseph Mankiewicz pour se concentrer sur leur diffusions en copies restaurées spécialement pour le prochain iphone.
Jim Morris ou l’histoire d’un mec de 60 ans qui dit à des mecs de 50 ans qu’ils sont trop vieux
Samedi 16 novembre
C’est la vraie bonne nouvelle de la semaine pour tous les cinéphiles passionnés d’univers méta. Nicolas Cage va incarner Nicolas Cage dans un thriller où Nicolas Cage luttera contre un Nicolas Cage nineties. Dans la diégèse du film, ce dernier en voudra à son lui futur de laisser sa filmographie partir à vau-l’eau. En parallèle d’une carrière à la CIA, l’acteur contemporain ferait tout pour s’offrir un rôle dans un film de Quentin Tarantino. Au vu des carrières des noms associés à l’écriture et à la mise en scène du projet et malgré le titre « Le Poids Insupportable du Talent Massif » faisant ouvertement référence à l’un des chefs-d’œuvre de Milan Kundera, pas sûr que cela nous passionne d’un point de vue cinématographique. Nous restons cependant curieux d’un pur point de vue psycho-médical.
Dimanche 17 novembre
Canal + et BBC proposent deux nouvelles adaptations de la Guerre des Mondes. N’en ayant vu ni l’une, ni l’autre, nous n’en parlerons pas. Mais, cinéphiles que nous sommes – et lorsque nous n’en avons pas un fermé et l’autre vissé dans la visière d’un sniper braqué sur les têtes pensantes (si l’on peut dire) d’une industrie cinématographique boiteuse – nous voyons d’un bon œil toute opportunité nous permettant de parler de nos cinéastes favoris. Et qui dit La Guerre des Mondes dit Steven Spielberg mais dit aussi et surtout Orson Welles. Évidence absolue, dès lors, de signer quelques lignes sur Ils M’Aimeront Quand Je Serai Mort, documentaire proposé par Netflix sur le tournage de De l’Autre Côté du Vent, dernier et inachevé film de l’immense Orson. Soit un plaisir absolu d’accompagner la bonhomie et la volonté à toute épreuve de l’un des plus grands artistes qui soient, trainant le poids d’une première œuvre inégalable, en enchainant des projets tous plus fous, grandioses et mutilés, comme son désir sans limite pour tout ce qui le fait jouir, ses amitiés dévastatrices mais inébranlables avec le tout aussi gigantesque John Huston et le jeune Peter Bogdanovich, etc… Serge Daney disait à Claire Denis qu’il était plus simple d’aimer l’intelligence d’Howard Hawks à la fougue romantique de Nicholas Ray tant l’un filmerait un typhon dans un plan large d’une magnifique précision là où l’autre plongerait en son cœur avec la caméra fixée au corps. Huston et Welles, eux, pourraient briller par leur synthétisme de ces deux symboles.
Lundi 18 novembre
En ces temps où l’on débat de la nécessité ou non de boycotter le cinéma des auteurs impurs, l’immense Robert Towne (Chinatown, Shampoo et …. Mission Impossible 2 ou Jours de Tonnerre) annonce son projet d’adapter en série le chef-d’œuvre de Roman Polanski dont il était déjà le scénariste. Et comme si la nouvelle manquait d’audace et d’intérêt, le film lauréat de l’oscar du meilleur scénario original en 1975 se verrait attacher le nom de David Fincher à la réalisation. L’accord serait d’ores et déjà signé entre les deux artistes et devrait être rendu possible par Netflix, décidément le portefeuille préféré des grands auteurs. Avant, peut être, que la plateforme n’appose son gigantesque nom au Mank du même Fincher avec Gary Oldman tournant lui aussi autour d’un film emblématique de l’histoire du cinéma : Citizen Kane.
Mardi 19 novembre
Le grand Emmanuel Macron aurait dit être « bouleversé par la justesse » des Misérables de Ladj Ly et aurait sonné son gouvernement de « trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers. » Voilà qui en dit long sur le pouvoir émotionnel et politique du cinéma (quel qu’il soit, nous n’avons pas encore vu le film) et sur l’implication du président dans les plus belles variétés et profondeurs du pays qu’il représente. On entendrait d’ailleurs dire que, dans sa grande cinéphilie, le président ferait le pressing auprès de Todd Philips et Joaquin Phoenix pour que la version longue comprenant la scène coupée – dite « la scène folle du bain » – du Joker soit envoyée au plus vite à l’Élysée et qu’il pourrait lui-même délier les cordons de la bourse nationale pour en produire la suite. Oui oui, une suite « aux mêmes résonances thématiques » flotte bien dans le cerveau liquéfié du réalisateur de Very Bad Trip 3. Après tout, un milliard de dollars – qu’il engraisse un studio ou un état – ça nourrit l’industrie.
Emmanuel Macron grand admirateur de l’œuvre de Victor Hugo
Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.
À l’occasion de sa ressortie dans une sublime copie par l’éditeur et distributeur POTEMKINE, dialogue autour du film de Mikhaïl Kalatozov, Palme d’Or 1958, prix de la commission supérieure technique pour le légendaire chef-opérateur Sergueï Ouroussevski et immense succès public.
Notre discussion (qui aborde en vrac mélodrame, travellings, lyrisme, Soy Cuba et courtes-focales) marque un nouvel épisode dans notre grand feuilleton « À la recherche de notre ligne éditoriale ». En effet, le camarade Halflants y tente une définition de « pur cinéma », et l’étend même à l’ensemble des œuvres que nous souhaitons défendre et mettre à l’honneur.
Bonne écoute à toutes et à tous !
ERRATUM: Après vérification, le film n’a pas obtenu l’oscar du meilleur film étranger mais le disparu « Prix Selznick » du meilleur film en langue étrangère aux Etats-Unis.
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi 6 novembre
Il y a quelques semaines, l’ultime plan de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma marquait et questionnait. Au sein de Transmission, nous en débattions: l’actrice était-elle juste ? La durée du plan était-elle juste ? Dans tous les cas, ce mouvement avant sur le visage d’Adèle Haenel, culminant en gros plan, marquait notre année cinéphile. Et pourtant, en cette fin 2019, il semble qu’un autre plan du visage de l’actrice se substitue provisoirement à nos mémoires. Face à Edwy Plenel, les yeux ronds, le regard intense, les joues creusées et la bouche tordue, Adèle Haenel tente d’exorciser sa colère.
En 2017, après l’affaire Weinstein, un(e) ami(e) travaillant alors pour les hautes instances du cinéma français me confiait : « Les gens ont peur, des têtes pourraient tomber ». Depuis, la plainte de la peu populaire Sand Van Rooy à l’encontre de Luc Besson a été classée sans suite. Et plus rien ou si peu. Aujourd’hui, nous saluons le courage d’Adèle Haenel de profiter de sa notoriété justement acquise pour mettre sur la table un débat nécessaire, dont les implications s’étendent bien au-delà du spectre de nos humbles activités en ligne.
Jeudi 7 novembre
Flash-Back. 2012. L’affaire Mohammed Mehra, le naufrage du Costa Concordia, Twilight à toutes les sauces. Au milieu de ce tableau apocalyptique, Hushpuppy, une gamine de 6 ans à la tignasse en furie, se tient debout contre Les Bêtes du sud sauvage. Improbable mix de conte fantastique, de récit initiatique et de critique sociale, ce long-métrage transcendé par un lyrisme d’une sincérité confondante est l’œuvre de Benh Zeitlin, auteur-réalisateur new-yorkais d’à peine 30 ans. Après ce coup d’essai stratosphérique, on était en droit d’attendre le meilleur.
2019. Une très longue attente prend fin avec l’affiche et la bande-annonce de Wendy, deuxième long-métrage de Benh Zeitlin. Au vu des premières images, tous les éléments qui faisaient le charme des Bêtes du sud sauvage semblent répondre à l’appel. À tel point que la suspicion s’éveille. Après un tel succès, suivi d’une attente si longue, un renouvellement difficile semble malheureusement pointer le bout de son nez… De tout cœur, on espère se tromper.
On se console avec la très belle affiche.
Vendredi 8 novembre
Victime de la hype et admirateur du court-métrage Schizhein, je me précipite en salles pour découvrir J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin. Déçu à la sortie, je me promets d’accorder une deuxième chance au film, une fois l’excitation retombée. D’un point de vue narratif, les deux récits parallèles peinent à résonner ensemble, et la structure éclatée paraît être le cache-misère d’un propos minimal mal assumé par son auteur. Au-delà de cette objection (certes sévère), certaines scènes sont véritablement saisissantes, en particulier celles liées au parcours de la main seule. Évoquant à la fois film d’évasion et survival, empruntant volontiers à L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold, ces séquences parfaitement rythmées et visuellement dynamiques balancent entre des sommets de brutalité inattendus (mention spéciale à un assassinat de pigeon pas piqué des vers) et des bouffées de tendresse salvatrice (la scène avec le nouveau-né). En parallèle, l’intrigue centrée autour du jeune homme s’articule autour de belles idées romantiques, un peu gâtées par une couche de spleen urbain un peu stéréotypé, déjà présent dans les courts-métrages du même auteur. Malgré mes réserves, Jérémy Clapin confirme son statut d’auteur-réalisateur prometteur. Espérons que ce premier long-métrage ambitieux trouve son public, facilitant la suite de son aventure sur le chemin tortueux du cinéma d’animation français (Michel Ocelot, Jean-François Laguionie, Thomas Szabo & Hélène Giraud, qui d’autre?).
J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin.
Samedi 9 novembre
La messe était dite depuis le début de l’été, après respectivement quinze ans et un peu plus de cinq années d’existence Opération frisson et Le grand frisson vivaient leurs dernières heures sur la toile et les réseaux. Deux émissions placées sous le même signe du partage et de la défense d’un cinéma populaire et exigeant. Avec son franc parler toulousain, ses envolées lyriques, son amour pour un cinoche libre et décomplexé, Yannick Dahan avait su fédérer et accompagner toute une génération de cinéphiles curieux d’explorer de nouvelles frontières et de nouveaux horizons. Louant avec éclectisme et sans cynisme les vertus du cinéma des frères Coen, de Ringo Lam, de Michael Mann ou de…Steven Seagal, son « cinéclub » était un espace de résistance culturel, jouissif et rigolard.
Dans son sillage, Julien Dupuy avait lui aussi su relever haut la main le pari casse-gueule d’une émission d’actu ciné et de reportage, sans jamais verser dans l’exercice promo assujetti à la chronique hebdomadaire des sorties salles. Avec la même profession de foi qu’ Opération frisson, Le grand frisson n’avait de cesse d’attiser notre appétit cinéphile, en mettant en lumière avec une passion communicative les coulisses de l’industrie au travers d’interviews passionnantes et érudites.
Ce samedi, ces deux grandes boussoles culturelles auront une dernière fois indiqué le nord, en célébrant notamment le pari technologique et narratif du Gemini Man d’Ang Lee.
Une aventure se termine mais la flamme est toujours là. Merci pour cette merveilleuse parenthèse enchantée. « Live long and prosper » et on espère à très bientôt !
Manuel Haas
Dimanche 10 novembre
Découverte de Martin Eden adaptation de Jack London par Pietro Marcello. Martin Eden c’est l’histoire d’un oubli. Oubli du héros qui, cherchant tant à devenir écrivain, finira par oublier ses origines, ses idéaux. Et l’oubli possible de l’œuvre originelle, tant le cinéaste s’en éloigne pour n’en garder que la sève (et uniquement la sève): un propos politique questionnant les tiraillements du protagoniste entre d’une part son individualisme forcené mis à l’épreuve d’une morale socialiste populaire, et de l’autre ses velléités inconscientes de s’attacher uniquement à un imaginaire qu’il chérit. Garder, en somme, l’immense récit politique fait d’ambivalences et de paradoxes. Mal compris en son temps, ce propos emprunté à Jack London trouve ici une incroyable résonance dans l’actualité d’un modèle sociétal qui ne change que trop peu (même transposé, au-delà d’un océan, aux faveurs napolitaines, italiennes, occidentales et sur la vague durée d’un siècle). Pietro Marcello attache sa mise en scène à un acteur de génie (Luca Marinelli), lui offre toutes les latitudes pour en faire une statue de charisme à détruire, tant le héros romantique des débuts s’écroulera en éclats d’aigreur cynique. Pietro Marcello semble aimer infiniment ce personnage sans toutefois ne jamais adhérer ni à son point de vue, ni à son parcours. «Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n’ai rien d’autre à opposer que moi-même, ce qui en réalité n’est pas rien.», c’est en ouverture du métrage et par la citation qu’est donné le programme: il est donc question – dans ces deux grandes œuvres – de rencontres impossibles !
Lucien Halflants
Lundi 11 novembre
Conclusion d’un week-end de trois jours par une projection deDocteur Sleepde Mike Flanagan, réalisateur pour Netflix d’une adaptation sérielle du roman de Shirley Jackson Maison hantée qui fut la source deLa Maison de diable de Robert Wise (1963). Ici, il s’agit de l’adaptation du roman Docteur Sleep signé Stephen King, donnant suite aux événements décrits dans son roman Shining, l’enfant lumière de 1977. Cela est connu, l’auteur-star déteste le film de Stanley Kubrick, cette adaptation qui, entre autres libertés, modifie la fin du récit (en effet, dans le roman, l’hôtel Overlook finit détruit par le feu).
Et pourtant, le film de Mike Flanagan axe son récit (sans parler de sa promotion) autour d’un hommage appuyé au film de 1980, son dernier acte se déroulant entièrement dans les fameux décors de l’Overlook ! Cette révérence pousse le bouchon très loin et personnellement, j’éprouve un peu de peine compassionnelle pour les comédiens chargés de reprendre les rôles (et les costumes) de Jack et Wendy Torrance, l’actrice allant jusqu’à tenter de reproduire certaines caractéristiques du timbre si particulier de Shelley Duvall. À l’ombre bien trop imposante du grand film qui le précède, les quelques qualités deDocteur Sleepparaissent bien insignifiantes…
Un étrange appendice donc, hautement dispensable, foutraque et hétérogène, mais pas exempt d’idées sympathiques trop peu exploitées. À la tête d’une famille de bad guys sous influence vampirique, trône une simili-sorcière échappée d’un bouge crasseux de la Nouvelle-Orléans incarnée par l’excellente Rebecca Ferguson, repérée en Ilsa Faust dans les deux derniersMission : Impossible. Avec une jubilation communicative, l’actrice suédoise se sort même la tête haute d’une variation sympathique de la fameuse montée d’escaliers « Je ne vais pas te faire de mal, je vais simplement te défoncer la gueule » de Jack Nicholson, il y a près de 40 ans de cela.
Mardi 12 novembre
Le magazine français La Septième obsession lance le branle bas de combat du jeu aussi idiot qu’irrésistible du top 10 de la décennie. Comme nous l’anticipions dans cette même rubrique il y a quelques semaines, Under The Skin de Jonathan Glazer trône en tête de peloton. Parmi les anomalies les plus évidentes: l’absence de Mad Max Fury Road et la présence de la série Twin peaks: The Return.
Rien à voir. Une manifestation féministe devant le cinéma Le Champo à Paris mène à l’annulation d’une projection du J’Accuse de Roman Polanski (qui sera abordé en audio sur ce site au tournant novembre/décembre). Quelques jours plus tôt, au festival de La-Roche-sur-Yon, la susmentionnée Adèle Haenel proposait que malgré le contexte actuel, le film ne soit pas censuré mais « encadré d’un débat sur la différence entre l’homme et l’artiste ainsi que sur la violence faite aux femmes ». La parole encore et toujours.
Sur
ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.
Olivier Grinnaert
Avec la complicité de Manuel Haas et Lucien Halflants
Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Attention, toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.
Mercredi 30 octobre
Dolemite is my name, c’est la bonne pioche du mois sur Netflix. Biopic de Rudy Ray Moore, figure mineure et attachante de la blaxploitation, Dolemite is my name marque le retour d’Eddie Murphy aux fondamentaux de ses débuts, ceux de Delirious et surtout de l’immense Raw (un des plus grand one man show comique de tous les temps). Film hommage à tout un pan du cinéma d’exploitation, ode aux marginaux et aux doux rêveurs, Dolemite is my name résonne comme une célébration du cinéma dans toute sa dimension artisanale et collective. Une réussite éclatante qui doit beaucoup à la somme de talents réunis pour l’occasion : du scénario de Larry Karaszewski et Scott Alexander (EdWood, LarryFlynt, Man on The Moon), à la réalisation du trop rare Craig Brewer (Hustle & Flow, Black Snake Moan). Huit ans après son sous-estimé remake de Footloose, Brewer renoue avec son amour des laissés pour compte de l’Amérique et nous rappelle combien son cinéma nous a manqué.
Craig Brewer et Eddie Murphy se retrouveront sur le suite d’ Un prince à New York
Jeudi 31 octobre
Focus Craig Brewer à l’occasion de Dolemite is my name. Footloosereste surtout dans les mémoires cinéphiles comme la mise en orbite du jeune Kevin Bacon. Avec sa Volkswagen jaune et sa cravate à la James Dean, Kevin Bacon déchaînait les passions, séduisait la fille du pasteur et combattait la loi en vigueur depuis l’accident de voiture qui avait emporté le fils du révérend de la ville. Loin de jouer la carte du divertissement rétro et du clin d’œil complice aux fans nostalgiques des années 80, le remake 2.0 signé Craig Brewer creuse le sillon du film original, en le modernisant et en offrant à chaque personnage une véritable épaisseur psychologique. Pas de caméo au programme, Kevin Bacon laisse la place au danseur professionnel Kenny Worlmad dans le rôle de l’intrépide Ren McCormack, tandis que sa partenaire féminine Lori Singer se substitue à la belle Julianne Hough. Derrière la romance c’est l’histoire de deux êtres en souffrance que nous brosse Craig Brewer, la danse n’étant ici que le lien métaphorique unissant leurs douleurs. L’accident de voiture, déclencheur du climat de terreur dans la ville de Bomont est désormais montré à l’écran dans toute sa violence dès le début du film et accentue la tonalité tragique du métrage. Brewer assume l’héritage de son modèle mais s’en distingue par un travail de mise en scène et un sens du détail absent du film d’Herbert Ross. La comparaison est cruelle et met en lumière l’esthétique télévisuelle du cinéma des années 80, entre abandon de la profondeur de champ et des compositions complexes à plusieurs personnages.
Un instantané d’Americana que ne renierait pas Michael Bay
Vendredi 01 novembre
Après Rudy Ray Moore et Dolemite is my name, un autre biopic me vient en tête, celui de Paul Naschy alias Waldemar Daninsky. Fasciné par l’âge d’or du cinéma fantastique des studios Universal, l’ancien catcheur Paul Naschy aura dédié l’ensemble de sa carrière à la célébration des plus grandes figures de l’épouvante. De Dracula au Fantôme de l’Opéra, celui que la presse surnommait le Lon Chaney ibérique pour son goût prononcé du travestissement aura marqué de son empreinte indélébile le cinéma de genre espagnol des années 70 dans le rôle du loup garou Waldemar Daninsky et mériterait lui aussi un biopic à son effigie.
Samedi 02 novembre
Alors que l’ouverture officielle des tops de fin d’année n’est pas encore déclarée, voilà que Quentin Tarantino grille toutes les formalités en annonçant son favori 2019, le très recommandable Crawl d’Alexandre Aja. Survival horrifique en milieu aquatique, cette excellente série B renoue avec le haut du panier de la filmographie du petit frenchie. Avec une économie narrative bluffante, Aja multiplie les points de vues autour de son monstre pour décupler l’impact de chacune de ses attaques. Après une incursion douloureuse du côté du cinéma d’horreur indépendant (Horns, La Neuvième Vie de Louis Drax), Crawl démontre qu’Aja n’est jamais aussi bon que lorsque son cinéma se définit entièrement dans l’action. Servi par un casting de première bourre (l’inusable Barry Pippers et l’énergique Kaya Scodelario), Crawl n’est peut être pas le film de l’année de la rédaction de Transmission mais assurément une des meilleures séances ciné de 2019.
Dimanche 03 novembre
Au cinéma, les légendes ne meurent jamais. Ce 03 novembre, Charles Bronson aurait eu 98 ans, l’occasion de revoir De la part des copains de Terence Young. On pourrait faire l’inventaire de tout ce qui ne fonctionne pas dans le film, comme par exemple l’alchimie toute relative du couple Bronson/Liv Ullmann (la muse d’Ingmar Bergman venue se perdre un temps sur la Riviera) ou les ressorts dramatiques improbables qui sous tendent la scène de confrontation finale mais là où De la part des copains marque des points et s’affirme comme une pierre angulaire dans la carrière de Bronson, c’est justement dans la manière dont la star va progressivement emmener le film dans une autre direction à celle attendue par l’histoire, heroïsant un personnage somme toute assez lâche. Alors au top de sa forme physique, tout en décontraction et muscle saillant, le Bronson de De la part des copains apparaît comme le prototype de celui qu’il incarnera devant la caméra de Richard Fleischer dans Mr. Majestyk quelques années plus tard. À l’opposé des rôles plus tourmentés et psychotiques qu’il interprétera chez Michael Winner (The Mechanist, le premier Justicier dans la ville ) ou Roger Corman (Machine Gun Kelly), ce Bronson cuvée 1970 est un sommet de coolitude à consommer sans modération.
Une course poursuite endiablée de dix minutes réglée par Rémy Julienne.
Lundi 04 novembre
Cycle polar encore et toujours avec la découverte de Sans mobile apparent de Philippe Labro, où armé d’un fusil à lunette, un tueur énigmatique sème la terreur sur la ville de Nice en éliminant méthodiquement différents membres de la bourgeoisie locale. Sans être un sommet du polar français des années 70 (Labro s’emmêle un peu trop les pinceaux dans un final convenu et attendu), cette adaptation de Ten Plus One du grand Ed McBain reste, près de 50 ans plus tard, un témoignage vibrant de la vivacité du cinéma populaire français de l’époque. Admirateur de Melville, Labro travaille sa mise à scène à l’épure, notamment autour des scènes de meurtre, faisant le choix d’ellipser le moment fatidique de l’impact de la balle pour ne retenir que le dernier geste de la victime. Dans le rôle de l’inspecteur Carella, flic arrogant, cynique et désabusé, Jean-Louis Trintignant bouffe littéralement l’écran aux côtés de Dominique Sanda, Stéphane Audran et Jean-Pierre Marielle. Au carrefour du giallo et du polar « hard boiled », le film évoque tout autant le Dirty Harry de Don Siegel que le giallo remis goût du jour par Argento dans L’oiseau au plumage de cristal, deux films tournés la même année que Sans Mobile apparent.
Découvrir le film aujourd’hui tiens presque d’une forme d’« inception » cinématographique tant le physique du Trintignant de l’époque semble épouser les contours de l’actuel président de la république française : Emmanuel Macron. L’analogie s’arrête là puisque à la fin du film Jean Louis Trintignant écœuré rend les armes, Emmanuel Macron apeuré lui continue à les distribuer.
Mardi 05 novembre
Dans une tribune ouverte publié dans le New York TimesMartin Scorsese revient sur ses propos polémiques qui ont enflammé la toile durant la promotion d’Irishman début octobre. Loin des étiquettes de « hater » ou de « vieux con » suggérés par les gardiens du temple Marvel, Scorsese met bien l’accent sur le changement de paradigme que constitue l’hégémonie du cinéma de super héros. Une logique de production qui tend à effacer toute notion de risque artistique comme le déplore le réalisateur de Taxi Driver :
« Le secteur du cinéma a changé au cours des 20 dernières années. Mais le changement le plus inquiétant s’est opéré sournoisement, à l’abri des regards : l’élimination progressive mais régulière de toute notion de « risque ». Aujourd’hui, de nombreux films sont des produits parfaits fabriqués pour une consommation immédiate. Beaucoup d’entre eux sont bien faits par des équipes talentueuses. Néanmoins, il leur manque quelque chose d’essentiel au cinéma : la vision unificatrice d’un artiste. C’est justement parce que ce point de vue singulier – propre à la vision de l’artiste – constitue le plus grand facteur de risque. »
Et lorsque que l’on souvient comment Disney a sacrifié la sortie salle d’un John Carter ou d’un Tomorrowland au profit de franchises plus établies, on ne peut que souscrire aux propos éclairés de l’ami Marty.
Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et tous !