Apparu dans le paysage cinématographique en 2009 avec Katalin Varga, Peter Strickland est précieux. L’auteur-réalisateur britannique présente ces jours-ci son quatrième long-métrage, In Fabric, dans le cadre du festival Offscreen de Bruxelles. Si on y retrouve avec plaisir Marianne Jean…
La bobine se lance, les vu-mètres
s’agitent, un homme marche de dos dans un couloir, seul. Son visage nous
est encore inconnu, tout comme sa destination. Sa démarche nous dit :
« Pardon d’être là ». En quelques plans, tout est là. Aussi vous ne
verrez, dansBerberian Sound Studio, le second
film de Peter Strickland, ni une trace d’hémoglobine ni la lumière du
jour. Huis clos, hommage (giallo, Z italien, cinéma plus généralement)
et raffinerie stylistique, pas besoin de connaître Argento ou Fulci pour
être enivré par ce magnifique objet enveloppé de la plus inspirante
bande son, l’axe sensoriel de son film.
Le Berberian Sound Studio, un pilier de la postproduction sonore italienne spécialisée dans l’horreur Z, cherche à valoriser son dernier long métrage en embauchant un ingénieur du son anglais reconnu. Gilderoy (Toby Jones) débarque donc de son île pour quelques semaines en Italie. Les confrontations culturelles et l’étrange atmosphère du studio vont faire basculer le séjour de cet indéchiffrable surdoué en un cauchemar sans queue ni tête.
Comme blotti confortablement au centre de
ses enceintes stéréo, Gilderoy ne sortira pas du bâtiment, n’y entrera
pas non plus, élément qui déterminera la nature même du mystère :
N’était-il déjà pas là ? De quoi sommes-nous les spectateurs ?
Strickland va même plus loin: il fait dormir son personnage dans une
pièce qu’il nous est impossible de localiser. Un huis clos hors du temps
et de la logique de cet anglais morne et coincé pris dans ce piège à
l’italienne où les promesses s’effondrent une à une. Gilderoy est tombé
dans une maison de fous envers lesquels il semble impuissant, une des
réussites du film tenant à rendre cette tension vraiment comique,
énigmatique et pourtant crédible.
La fine équipe du Berberian Sound Studio
est donc une vaste caricature, plus qu’assumée, de ce que sont
(seraient) les productions à petits budgets pas vraiment conscientes de
leur réel talent (ici s’arrête la comparaison avec Argento). Les pauvres
n’ont droit à aucune faveur de la part de Strickland sauf à celle de ne
pas s’excuser de qui ils sont, ce que Gilderoy semble faire en
permanence, lui. Ce n’est pas un hasard si Strickland peint son
bestiaire tout en clichés mais ça, vous m’en voudriez d’en faire part.
Ici également scénariste, le réalisateur a
conçu un ensemble qui foisonne d’idées incroyables, de références
succulentes et de parti-pris gonflés. Le film frôle la perfection, le
sans-faute et se permet le culot de mettre image et son sur un pied
d’égalité. L’expérience Berberian Sound Studio (oubliez
le visionnage sur ordinateur) constitue le moment de cinéma le plus
complet et jouissif depuis un moment : la richesse sonore et visuelle,
l’humour, la complexité et la liberté du film confinent au sublime.
Deux autres monuments du cinéma ont sensualisé l’expérience à travers le prisme du son, mais contrairement à The conversation ouBlow out, ici, ce que l’on entend ne constitue pas la clé d’une énigme. Pourtant il insufflera cette idée d’enfermement, de paranoïa comme dans les autres films mais avec une fonction plus primordiale encore : texturer le film. L’extrême élaboration du son, le soin avec lequel le réalisateur trompe son monde finissent par nous étourdir presqu’autant que ce bon Gilderoy. Enfermé avec cette troupe de Commedia del arte ce dernier va perdre pied, doucement. Tout n’est qu’artifice ici et le timide anglais, épuisé et désabusé, arrive enfin au bout de son voyage.
Strickland fait alors basculer son film de
la meilleure des façons lorsque l’anglais, trouvant la force d’exister
enfin, (attention, SPOILER ALERT) disparaît du cadre apprenant qu’il n’a
sans doute jamais pris l’avion, qu’il est probablement l’ingénieur de
ses délires qui « sonnent » si vrais. Intelligemment, Berberian Sound Studio
épouse le schéma du film dans le film, revient aux sources, repart à
zéro avec de nouvelles perspectives. Les masques tombent et les langues
se délient, il n’est plus question de respecter la consigne qui
clignote.
Ce film est étourdissant de sous-texte, d’inventions de mise en scène et mériterait plusieurs visions pour saisir les subtilités narratives et symboliques. Non content d’être superbement mis en image, dirigé et magnifiquement éclairé, Berberian Sound Studio donne le vertige de par l’accumulation de détails ambigus et créatifs. Il donne autant à réfléchir sur la recherche de soi qu’il n’est un extraordinaire hommage au 7e art. La deuxième oeuvre de Strickland est donc une merveille qu’il serait dommage de trop vous détailler, la surprise de découvrir une œuvre aussi originale n’ayant pas de prix.
Jérome Sivien
NB : Critique précédemment parue sur Le passeur critique
A l’occasion de la sortie de The Duke of Burgundy, l’illustratrice Valse Noire s’était prêté au jeu de revisiter l’univers du réalisateur de Berberian Sound Studio. Redécouvrez sous sa plume l’univers fétichiste du cinéma de Peter Strickland. Valse Noire NB…
The Duke Of Burgundy est le troisième long-métrage de l’anglais Peter Strickland. En 2012, le précédent effort de l’auteur-réalisateur, Berberian Sound Studio, avait attiré l’attention en ralliant à sa cause les fans de cinéma de genre italien des sixties. Jugez plutôt: un ingénieur du son so british y était engagé par un producteur véreux afin de réaliser la bande son d’un giallo, un job qui tournait assez vite au cauchemar claustrophobe. Malgré des apparences moins geek-friendly, The Duke Of Burgundy entretient bien des points communs avec Berberian Sound Studio. Dans les deux cas le postulat de départ est plutôt simple, le ton singulier (pince-sans-rire, premier degré et volontairement artificiel) et la réalisation sophistiquée. Autrement dit, Peter Strickland est à la fois un auteur et un styliste, à l’instar d’un Peter Greenaway ou d’un Ken Russel pour citer deux de ses compatriotes. En s’embarquant pour une séance de The Duke Of Burgundy, ceux qui ont déjà tâté de l’univers du bonhomme avancent donc en terrain connu. Pour les autres, soyons clairs, vous n’avez jamais vu ça.
Pitch
Dans une province et une époque
non-identifiées, Evelyn (Chiara D’Anna) la trentaine, frappe à la porte
d’une vaste demeure. Une femme légèrement plus âgée, Cynthia (Sidse
Babett Knudsen), invite Evelyn à entrer puis lui ordonne de faire son
ménage ou de laver ses vêtements. Plongée dans des manuels
d’entomologie, la maîtresse de maison oblige ensuite sa servante à lui
masser les pieds, avant de lui infliger divers sévices. Assez vite après
cette introduction, les deux femmes se révèlent amantes. Dès lors, The Duke Of Burgundy devient
l’exploration du couple formé par Evelyn et Cynthia. Un couple où les
mêmes actions, les mêmes répliques, peuvent prendre des teintes
radicalement différentes, au fil de l’évolution des personnages.
Idem/Différent
Evacuons la question d’emblée, The Duke Of Burgundy,
soit le « Duc de Bourgogne » est une espèce de papillon européen,
aujourd’hui en voie de disparition. Evelyn et Cynthia, les deux
personnages principaux du film, sont expertes dans le domaine des
insectes, plus précisément des papillons. De multiples cadres épinglant
des spécimens a priori identiques décorent les murs du bureau
de Cynthia. Dans l’espace fictionnel inconnu du film de Peter Strickland
(dont tout homme est exclu), cet intérêt pour les papillons fait partie
de la norme, à l’instar du sadomasochisme, deux passions auxquelles les
héroïnes consacrent le plus clair de leur temps. Au cours du récit,
Evelyn et Cynthia assistent à plusieurs conférences d’entomologie. Lors
de l’une d’elles, une conférencière leur détaille les subtiles
différences entre deux espèces, des subtilités qui ne se révèlent
qu’après une analyse attentive. Cette idée du détail qui fait toute la
différence, Peter Strickland l’applique à l’ensemble de son film. À ce
titre, le jeu de rôles de la servante soumise décrit plus haut revient à
diverses reprises dans le film : les mêmes actions et dialogues sont
répétés et même filmés de la même manière, avec les mêmes cadres, les
mêmes mouvements d’appareil. Seul le jeu des deux admirables comédiennes
propose des variations mais surtout, ce qui fait toute la différence,
c’est la perception du spectateur sur ces scènes a priori
identiques. Une perception qui évolue selon les clés de lecture que nous
a offertes le réalisateur, selon ce que nous savons de la relation
entre Evelyn et Cynthia.
Scènes de la vie conjugale
Par-delà toute son étrangeté, The Duke Of Burgundy
est avant tout une histoire d’amour. Malgré la gamme de coquetteries
sexuelles déployées (saphisme, sadomasochisme, fétichisme, voyeurisme,
urophilie…), Peter Strickland évite soigneusement de flirter avec le
sordide ou le racoleur. Ceci grâce d’abord au raffinement visuel de
l’ensemble, la direction artistique et la photographie diffusant de
délicieuses effluves gothiques. Mais c’est surtout la subtilité de
l’étude de couple qui élève The Duke Of Burgundy
au-delà de l’exercice de style glacé. Un couple déséquilibré (Cynthia
domine Evelyn intellectuellement et financièrement mais est assujettie
aux fantasmes sexuels de sa compagne) qui se heurte au problème de la
fin de la passion et de l’entretien du désir. Malgré l’artificialité
assumée de sa mise en scène, The Duke Of Burgundy
crée l’empathie du spectateur avec le personnage de Cynthia et
parvient à faire naître l’émotion. Un personnage qui se transforme, se
travestit, joue à quelqu’un d’autre de peur de perdre l’être aimé. Ainsi
les motivations, les émotions, les sensations sont familières des
spectateurs, mais déplacées dans un univers quasi-fantastique où les
représentantes en accessoires S.M. ressemblent à Jayne Mansfield et ont
plus de boulot que le père-noël en plein mois de décembre. C’est bien ce
décalage qui confère à l’ensemble sa drôlerie et son parfum si
singulier.
Chrysalide
Œuvre fascinante, à la mise-en-scène éminemment réfléchie, sensitive (multiples gros plans sur éléments et matières), aux montages expressionnistes (son et image), The Duke Of Burgundy est une promenade unique. Telle la balade en vélo du générique d’ouverture, c’est une flânerie où l’on retourne sur ses pas, où l’on s’attarde pour porter un regard différent sur des espaces déjà visités. Cela dit, et comme c’était déjà le cas dans Berberian Sound Studio, le système narratif de Peter Strickland finit par tourner à vide et le réalisateur recourt in extremis à une pirouette oniriquo-fumeuse un peu agaçante. Malgré cette réserve, l’auteur-réalisateur confirme ici son statut de franc-tireur passionnant. Croisons simplement les doigts pour qu’à l’avenir, il applique la même rigueur à ses scénarios qu’à sa mise en scène, et Peter Strickland achèvera sa métamorphose en grand cinéaste. Vivement la suite !
Olivier Grinnaert
NB : Critique précédemment parue sur Le passeur critique
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