Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 20 novembre 2019

Alors que le temps semble n’avoir jamais fini de s’écouler et le dernier sommeil d’accourir… Et que, peut être plus important encore, sortira bientôt notre trente-cinquième épisode. Alors que l’on y traitera, entre autres, du dernier Scorsese et de l’indéniable utilité narrative et de la justesse technique – à défaut de vraisemblance – de son deaging. Et alors que Fincher truste, à raison, les premières places du réalisateur le plus important de la décennie mourante, j’entrevois l’opportunité d’évoquer un film magnifique et mésestimé : The Curious Case of Benjamin Button. Mais si l’idée n’est pas tant de traiter de l’infinie poésie de ces scènes qui font la vie qui nous est montrée et qui à tout instant questionnent la nôtre ou la beauté d’un projet cherchant à conter l’amour uniquement à travers le prisme de la mort – et sans revenir sur ses rares défauts – c’est bien de la perfection des techniques de modification des âges dont il sera question ici. Du fameux rajeunissement numérique proposé par la firme Lola vfx aux prothèses en passant par l’animatronique, le pitchage des voix ou la performance capture – proposée par Digital Domain – du visage de Brad Pitt intégrée sur le corps d’un acteur plus petit, c’est bien la pluralité qui crée l’évidence. On en attendait, à l’époque, pas moins du perfectionnisme de Fincher, peut être aurait-on pu en attendre un peu plus de The Irishman.


Jeudi 21 novembre 2019

Al Pacino, Tom Hanks, un même métier, deux talents, deux styles, deux visions. Si Tom Hanks pourrait s’imaginer en réincarnation moderne de l’immense Jimmy Stewart, Al Pacino, lui, est un monument à lui tout seul que l’on serait bien gênés de comparer. Peut-être existe-t-il une analogie possible avec Jack Nicholson dans l’unique sens qu’eux seuls peuvent se permettre de tels cabotinages sans jamais se délester de leur génie ?! Bref, Al Pacino et Tom Hanks sont tous deux sortis dans la presse expliquant pour l’un (Pacino) que si la qualité de ses films récents regardait plutôt vers le bas, c’est qu’il les choisissait pour le challenge. Relever et tenir à lui seul une œuvre vacillante pour principal cahier de charge, donc. Hanks, lui avoue connaître son incapacité à inspirer une quelconque peur ou malaise chez qui que ce soit. Il ne jouera que des gentils et c’est autour de cet axe central là qu’il continuera d’articuler sa carrière. Laissons donc poindre la question, sans pour autant s’ébattre avec l’insolubilité de celle-ci : par quelle face du joyau un acteur brille-t-il ?


Vendredi 22 novembre 2019

Alors que le film semble accuser le coup au box-office, signant un des plus mauvais démarrage de la saga, Terminator Dark Fate est pourtant très loin du vilain petit canard que la presse étrille sans ménagement depuis plusieurs semaines. Après trois épisodes qui oscillaient de l’insignifiant (Renaissance/Le soulèvement des machines) au catastrophique (Genisys), le film de Tim Miller paye près de trente ans d’attentes et de désillusions de fans qui attendaient peut être un peu trop de ce nouvel épisode censé remettre les compteurs à zéro. Oui, Tim Miller n’est pas James Cameron et les scènes d’action pâtissent d’une mise en scène souvent confuse et assez peu inspirée (une scène en zéro gravité aussi anecdotique que celle de La momie) mais le film transpire la passion et l’amour du genre. Loin du « yes man » servile, Tim Miller s’amuse des attentes du public pour mieux les détourner et proposer un dernier baroud d’honneur en forme de passage de flambeau entre deux générations (la vieille garde incarnée par Linda Hamilton et Arnold Schwarzenegger associée au binôme Nathalia Reyes/ Mackenzie Davis).

A contrario d’un Genisys, exercice de style assez vain qui ne cherchait plus à raconter grand chose et se contentait d’aligner les motifs narratifs et formels de la saga en les vidant de leur sens, ce Dark Fate dénote par sa volonté évidente de bien faire et de rendre hommage aux films de Cameron, tout en proposant quelque chose de personnel et de résolument inédit. Impérial, Schwarzenegger illumine le film de sa présence et prouve qu’à 72 ans son T-800 est certainement vieux mais loin d’être obsolète. Nouvelle venue dans la franchise, Mackenzie Davis est la révélation de ce nouvel épisode et s’impose comme un nouveau modèle de femme forte dans la filmographie de Cameron, aux côtés d’une Linda Hamilton bouleversante.

Assurément bordélique et souffrant d’une production chaotique, ce Terminator n’a certainement pas une gueule de porte-bonheur mais c’est un blockbuster qui a du cœur et rien que pour cela, on vous invite à ne pas bouder votre plaisir et à lui laisser une seconde chance.


Samedi 23 novembre 2019

Ca n’aura pris que 17 ans. Le 18 décembre prochain, Millenium Actress trouvera finalement le chemin des écrans français, grâce soit rendue au distributeur Septième factory. Deuxième long-métrage du regretté Satoshi Kon, réalisé entre Perfect Blue (1997) et Tokyo Godfathers (2003), l’ambitieux Millenium Actress conte l’histoire d’un journaliste chargé d’interviewer Chiyoko Fujiwara, star de cinéma vieillissante, des années après le terme mystérieux qu’elle a mis à sa carrière. Du point de vue de son admirateur, le récit de vie de Chiyoko se mêle aux images des films ayant jalonné sa carrière, dans lequel le fan transi s’improvise petit à petit une place de choix. Ample, fougueux, enchâssant les structures de récit comme des poupées russes (figure récurrente chez l’auteur de Paprika – 2006), ponctué d’hommages au chambara ou au maître Kenji Mizoguchi, Millenium Actress entretient au moins un point commun avec l’un des (le ?) plus beau film de 2019, Once upon a time…in Hollywood : définitivement le cinéma y est plus beau que la vie. Immanquable.


Dimanche 24 novembre

Quelle chance de résider à proximité de la merveilleuse Cinémathèque Royale de Belgique, dite CINEMATEK, barbarisme bilingue et bel exemple de fameux « compromis à la belge ». Jugez plutôt: le soir du vendredi 29, en fonction du produit qu’ils auront choisi pour commencer leur week-end, les cinéphiles auront le choix entre une copie restaurée de Belladonna Of Sadness d’Eichi Yamamoto (1973) ou une autre d’Opéra de Dario Argento (1987), diffusés simultanément dans les deux salles. Une bonne occasion de se procurer le nouveau programme trimestriel qui annonce fièrement pour janvier prochain une carte blanche, un cycle et une masterclass consacrées à Fabrice Du Welz. Parmi une programmation de six longs-métrages, on se réjouit que le réalisateur belge privilégie le méconnu L’Échine du diable de Guillermo Del Toro (2001) et on a hâte de découvrir sur grand écran le rare Désir meurtrier de Shohei Imamura (1964). En effet, récemment remis à l’honneur grâce entre autres à la collection Cinéma Masterclass, le travail foisonnant et provocateur du cinéaste nippon ne cesse d’impressionner.


Lundi 25 novembre

Le quotidien Le Soir publie un article d’une page intitulé : « De plus en plus de films, de moins en moins de cinéma ». Son auteur y déplore l’inflation et l’uniformisation des films de cinéma, soumis au diktats de la télévision. Si la thèse peut-être défendable, l’argumentation est bourrée de raccourcis d’un autre âge. Extrait : « Or les effets visuels n’ont jamais autant dominé les films. Cette inflation des plans repousse l’idée maîtresse du point de vue, la singularité, une vision spécifique et c’est le rôle de l’auteur qui s’en trouve détruit. » Quel rapport entre les effets visuels, le nombre de plans et le point de vue d’un auteur ? Dziga Vertov ou Tsui Hark multiplient les plans, Georges Méliès ou James Cameron innovent dans les effets-spéciaux, ces réalisateurs sont-ils pour autant exempts d’une vision propre ? Contresens absolu, la journaliste se réfère aux propos récents de Martin Scorsese et qualifie The Irishman de grande œuvre alors que ce dernier film articule son propos et sa narration sur un pari technique qui de fait, le pousse à multiplier les plans truqués ! Plus loin: « Combien de productions qu’on pourrait cataloguer des «films de rien» comme Rambo : Last BloodJoyeuse retraiteAngry birds : copains comme cochonsLa Vérité si je mens, les débutsLe Dindon, ou Docteur Sleep» En 2019, alors que le populisme pullule et que le fossé entre catégories sociales s’élargit de jour en jour, n’est-il pas déplacé voire dangereux de lancer des propos assassins et non-argumentés avec une telle suffisance ? Quel autre résultat que de renforcer des stéréotypes sur l’intolérance d’une auto-proclamée élite culturelle ? Personnellement, je n’ai vu qu’un seul des six films cités (qui, sans être un chef d’œuvre, est défendable en bien des points), par conséquent, il ne me viendrai pas à l’idée de porter publiquement un jugement méprisant sur l’un ou l’autre film sous prétexte qu’il serait «populaire». Heureusement, quelques lignes plus loin, le cinéaste belge Frédéric Sojcher rattrape un peu la sauce en reposant une question au cœur de l’art si onéreux qu’est le Cinéma : « Comment faire des films singuliers tout en étant grand public ? ».

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.

Lucien Halflants, Manuel Haas et Olivier Grinnaert

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Mercredi 13 novembre

L’annonce d’une deuxième saison du Seigneur des Anneaux par Amazon Prime avant le tournage – par Juan Antonio Bayona – de la première, m’offre l’occasion rêvée d’investir une œuvre littéraire monumentale. Je commence donc mon déchiffrage de Tolkien par Le Hobbit. Me questionnant depuis longtemps, comme beaucoup, sur les qualités plus relatives des adaptations par Peter Jackson en comparaison avec sa précédente trilogie, j’opte pour une lecture comparative avec mon souvenir assez frais de cette prélogie. Outre les qualités évidentes de celle-ci, je me rappelle une impression de lourdeur dans la narration et de sous-intrigues un peu étonnantes, et pour cause. Tolkien, aussi génial et apôtre de Stakhanov soit-il, me semble être un bien piètre structuraliste. Ellipsant des scènes d’une parfaite cinégénie, proposant un récit d’une linéarité infroissable, caractérisant ses personnages par des détails insignifiants et contant les actions les plus dantesques et leurs achèvements parfois improbables en quelques mots… L’œuvre semble bien compliquée à ne pas trahir pour un réalisateur de l’ambition lyrique et formelle de Jackson. Outre le désastre qu’aura été le tournage, les libertés de réécriture me paraissent dès lors plus évidentes voir imposées par le bouquin originel lui-même. Pour le meilleur comme pour le pire…


Jeudi 14 novembre

Il y a quelques années, Arte avait produit et diffusé La Volupté de la Destruction et La Mémoire des Vaincus, les deux premiers volets d’une excellente série documentaire de Tancrède Ramonet nommée Ni Dieu ni maître : une histoire de l’anarchisme. Le titre et le lien ci-dessous en disent long, je vais donc faire court. Arte et ses instances comptables – finançant pourtant d’excellents contenus – semblent préférer laisser ce magnifique courant social et (a)politique là où ils l’avaient laissé : dans un noir et blanc tremblant comme s’il n’avait plus lieu d’être aujourd’hui. Bien sûr, ils se trompent mais si c’est cela qu’ils veulent… Après de long mois de bataille intestines, ceux pour qui ce projet compte vraiment ont récupéré les droits de « Des Fleurs et des Pavés » et de « Les Réseaux de la Colère » les deux opus suivants, et retournent en salle de montage. Manque une chose essentielle, un budget. Pour boucler celui-ci et offrir une allumette à la vivacité brulante d’un mouvement qui aura survécu à toutes les morts annoncées et à toutes les récupérations, l’équipe lance un crowdfunding. À vous de rendre de la couleur à l’insurrection filmique de ceux qui longtemps se sont masqués de noir.


Vendredi 15 novembre

Disney tue le cinoche épisode 2736599604. John Lasseter et Lee Unkrich partis (entendez foutus dehors), Jim Morris, président de Pixar Industry annonce calmement qu’une partie non-négligeable de leurs meilleurs auteurs est priée d’aller voir ailleurs et que – quand on sait que lors de sa fabrication, le cerveau d’un artiste est doté d’une date de péremption – cela est tout à fait normal. Si l’on tend bien l’oreille, dans certaines contrées enfouies de notre monde et lors de nuits calmes, on pourrait entendre les applaudissement fiers et approbateurs d’Eastwood et Miyazaki au delà des voiles de l’oubli et de leurs retraites à 65 ans. De son côté, mécontent de ne pouvoir offrir un étage supplémentaire à la tour Mickey qu’il compte construire au sommet de l’Empire State Building, Bob Iger aurait décidé de retirer James Cameron de la production des suites d’Avatar au profit des frères Russo et de bruler toutes les copies de How Green Was My Valley de John Ford et All About Eve de Joseph Mankiewicz pour se concentrer sur leur diffusions en copies restaurées spécialement pour le prochain iphone.

Jim Morris ou l’histoire d’un mec de 60 ans qui dit à des mecs de 50 ans qu’ils sont trop vieux

Samedi 16 novembre

C’est la vraie bonne nouvelle de la semaine pour tous les cinéphiles passionnés d’univers méta. Nicolas Cage va incarner Nicolas Cage dans un thriller où Nicolas Cage luttera contre un Nicolas Cage nineties. Dans la diégèse du film, ce dernier en voudra à son lui futur de laisser sa filmographie partir à vau-l’eau. En parallèle d’une carrière à la CIA, l’acteur contemporain ferait tout pour s’offrir un rôle dans un film de Quentin Tarantino. Au vu des carrières des noms associés à l’écriture et à la mise en scène du projet et malgré le titre « Le Poids Insupportable du Talent Massif » faisant ouvertement référence à l’un des chefs-d’œuvre de Milan Kundera, pas sûr que cela nous passionne d’un point de vue cinématographique. Nous restons cependant curieux d’un pur point de vue psycho-médical.


Dimanche 17 novembre

Canal + et BBC proposent deux nouvelles adaptations de la Guerre des Mondes. N’en ayant vu ni l’une, ni l’autre, nous n’en parlerons pas. Mais, cinéphiles que nous sommes – et lorsque nous n’en avons pas un fermé et l’autre vissé dans la visière d’un sniper braqué sur les têtes pensantes (si l’on peut dire) d’une industrie cinématographique boiteuse – nous voyons d’un bon œil toute opportunité nous permettant de parler de nos cinéastes favoris. Et qui dit La Guerre des Mondes dit Steven Spielberg mais dit aussi et surtout Orson Welles. Évidence absolue, dès lors, de signer quelques lignes sur  Ils M’Aimeront Quand Je Serai Mort, documentaire proposé par Netflix sur le tournage de De l’Autre Côté du Vent, dernier et inachevé film de l’immense Orson. Soit un plaisir absolu d’accompagner la bonhomie et la volonté à toute épreuve de l’un des plus grands artistes qui soient, trainant le poids d’une première œuvre inégalable, en enchainant des projets tous plus fous, grandioses et mutilés, comme son désir sans limite pour tout ce qui le fait jouir, ses amitiés dévastatrices mais inébranlables avec le tout aussi gigantesque John Huston et le jeune Peter Bogdanovich, etc… Serge Daney disait à Claire Denis qu’il était plus simple d’aimer l’intelligence d’Howard Hawks à la fougue romantique de Nicholas Ray tant l’un filmerait un typhon dans un plan large d’une magnifique précision là où l’autre plongerait en son cœur avec la caméra fixée au corps. Huston et Welles, eux, pourraient briller par leur synthétisme de ces deux symboles.


Lundi 18 novembre

En ces temps où l’on débat de la nécessité ou non de boycotter le cinéma des auteurs impurs, l’immense Robert Towne (Chinatown, Shampoo et …. Mission Impossible 2 ou Jours de Tonnerre) annonce son projet d’adapter en série le chef-d’œuvre de Roman Polanski dont il était déjà le scénariste. Et comme si la nouvelle manquait d’audace et d’intérêt, le film lauréat de l’oscar du meilleur scénario original en 1975 se verrait attacher le nom de David Fincher à la réalisation. L’accord serait d’ores et déjà signé entre les deux artistes et devrait être rendu possible par Netflix, décidément le portefeuille préféré des grands auteurs. Avant, peut être, que la plateforme n’appose son gigantesque nom au Mank du même Fincher avec Gary Oldman tournant lui aussi autour d’un film emblématique de l’histoire du cinéma : Citizen Kane.


Mardi 19 novembre

Le grand Emmanuel Macron aurait dit être « bouleversé par la justesse » des Misérables de Ladj Ly et aurait sonné son gouvernement de « trouver des idées et d’agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers. » Voilà qui en dit long sur le pouvoir émotionnel et politique du cinéma (quel qu’il soit, nous n’avons pas encore vu le film) et sur l’implication du président dans les plus belles variétés et profondeurs du pays qu’il représente. On entendrait d’ailleurs dire que, dans sa grande cinéphilie, le président ferait le pressing auprès de Todd Philips et Joaquin Phoenix pour que la version longue comprenant la scène coupée – dite « la scène folle du bain » – du Joker soit envoyée au plus vite à l’Élysée et qu’il pourrait lui-même délier les cordons de la bourse nationale pour en produire la suite. Oui oui, une suite « aux mêmes résonances thématiques » flotte bien dans le cerveau liquéfié du réalisateur de Very Bad Trip 3. Après tout, un milliard de dollars – qu’il engraisse un studio ou un état – ça nourrit l’industrie.

Emmanuel Macron grand admirateur de l’œuvre de Victor Hugo

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.

Lucien Halflants

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À l’occasion de sa ressortie dans une sublime copie par l’éditeur et distributeur POTEMKINE, dialogue autour du film de Mikhaïl Kalatozov, Palme d’Or 1958, prix de la commission supérieure technique pour le légendaire chef-opérateur Sergueï Ouroussevski et immense succès public.

Notre discussion (qui aborde en vrac mélodrame, travellings, lyrisme, Soy Cuba et courtes-focales) marque un nouvel épisode dans notre grand feuilleton « À la recherche de notre ligne éditoriale ». En effet, le camarade Halflants y tente une définition de « pur cinéma », et l’étend même à l’ensemble des œuvres que nous souhaitons défendre et mettre à l’honneur.

Bonne écoute à toutes et à tous !

ERRATUM: Après vérification, le film n’a pas obtenu l’oscar du meilleur film étranger mais le disparu « Prix Selznick » du meilleur film en langue étrangère aux Etats-Unis.

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Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Mercredi 6 novembre

Il y a quelques semaines, l’ultime plan de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma marquait et questionnait. Au sein de Transmission, nous en débattions: l’actrice était-elle juste ? La durée du plan était-elle juste ? Dans tous les cas, ce mouvement avant sur le visage d’Adèle Haenel, culminant en gros plan, marquait notre année cinéphile. Et pourtant, en cette fin 2019, il semble qu’un autre plan du visage de l’actrice se substitue provisoirement à nos mémoires. Face à Edwy Plenel, les yeux ronds, le regard intense, les joues creusées et la bouche tordue, Adèle Haenel tente d’exorciser sa colère.

En 2017, après l’affaire Weinstein, un(e) ami(e) travaillant alors pour les hautes instances du cinéma français me confiait : « Les gens ont peur, des têtes pourraient tomber ». Depuis, la plainte de la peu populaire Sand Van Rooy à l’encontre de Luc Besson a été classée sans suite. Et plus rien ou si peu. Aujourd’hui, nous saluons le courage d’Adèle Haenel de profiter de sa notoriété justement acquise pour mettre sur la table un débat nécessaire, dont les implications s’étendent bien au-delà du spectre de nos humbles activités en ligne.


Jeudi 7 novembre

Flash-Back. 2012. L’affaire Mohammed Mehra, le naufrage du Costa Concordia, Twilight à toutes les sauces. Au milieu de ce tableau apocalyptique, Hushpuppy, une gamine de 6 ans à la tignasse en furie, se tient debout contre Les Bêtes du sud sauvage. Improbable mix de conte fantastique, de récit initiatique et de critique sociale, ce long-métrage transcendé par un lyrisme d’une sincérité confondante est l’œuvre de Benh Zeitlin, auteur-réalisateur new-yorkais d’à peine 30 ans. Après ce coup d’essai stratosphérique, on était en droit d’attendre le meilleur.

2019. Une très longue attente prend fin avec l’affiche et la bande-annonce de Wendy, deuxième long-métrage de Benh Zeitlin. Au vu des premières images, tous les éléments qui faisaient le charme des Bêtes du sud sauvage semblent répondre à l’appel. À tel point que la suspicion s’éveille. Après un tel succès, suivi d’une attente si longue, un renouvellement difficile semble malheureusement pointer le bout de son nez… De tout cœur, on espère se tromper.

On se console avec la très belle affiche.

Vendredi 8 novembre

Victime de la hype et admirateur du court-métrage Schizhein, je me précipite en salles pour découvrir J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin. Déçu à la sortie, je me promets d’accorder une deuxième chance au film, une fois l’excitation retombée. D’un point de vue narratif, les deux récits parallèles peinent à résonner ensemble, et la structure éclatée paraît être le cache-misère d’un propos minimal mal assumé par son auteur. Au-delà de cette objection (certes sévère), certaines scènes sont véritablement saisissantes, en particulier celles liées au parcours de la main seule. Évoquant à la fois film d’évasion et survival, empruntant volontiers à L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold, ces séquences parfaitement rythmées et visuellement dynamiques balancent entre des sommets de brutalité inattendus (mention spéciale à un assassinat de pigeon pas piqué des vers) et des bouffées de tendresse salvatrice (la scène avec le nouveau-né). En parallèle, l’intrigue centrée autour du jeune homme s’articule autour de belles idées romantiques, un peu gâtées par une couche de spleen urbain un peu stéréotypé, déjà présent dans les courts-métrages du même auteur. Malgré mes réserves, Jérémy Clapin confirme son statut d’auteur-réalisateur prometteur. Espérons que ce premier long-métrage ambitieux trouve son public, facilitant la suite de son aventure sur le chemin tortueux du cinéma d’animation français (Michel Ocelot, Jean-François Laguionie, Thomas Szabo & Hélène Giraud, qui d’autre?).

J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin.

Samedi 9 novembre

La messe était dite depuis le début de l’été, après respectivement quinze ans et un peu plus de cinq années d’existence Opération frisson et Le grand frisson vivaient leurs dernières heures sur la toile et les réseaux. Deux émissions placées sous le même signe du partage et de la défense d’un cinéma populaire et exigeant. Avec son franc parler toulousain, ses envolées lyriques, son amour pour un cinoche libre et décomplexé, Yannick Dahan avait su fédérer et accompagner toute une génération de cinéphiles curieux d’explorer de nouvelles frontières et de nouveaux horizons. Louant avec éclectisme et sans cynisme les vertus du cinéma des frères Coen, de Ringo Lam, de Michael Mann ou de…Steven Seagal, son « cinéclub » était un espace de résistance culturel, jouissif et rigolard.

Dans son sillage, Julien Dupuy avait lui aussi su relever haut la main le pari casse-gueule d’une émission d’actu ciné et de reportage, sans jamais verser dans l’exercice promo assujetti à la chronique hebdomadaire des sorties salles. Avec la même profession de foi qu’ Opération frisson, Le grand frisson n’avait de cesse d’attiser notre appétit cinéphile, en mettant en lumière avec une passion communicative les coulisses de l’industrie au travers d’interviews passionnantes et érudites.

Ce samedi, ces deux grandes boussoles culturelles auront une dernière fois indiqué le nord, en célébrant notamment le pari technologique et narratif du Gemini Man d’Ang Lee.

Une aventure se termine mais la flamme est toujours là. Merci pour cette merveilleuse parenthèse enchantée. « Live long and prosper » et on espère à très bientôt !

Manuel Haas


Dimanche 10 novembre

Découverte de Martin Eden adaptation de Jack London par Pietro Marcello. Martin Eden c’est l’histoire d’un oubli. Oubli du héros qui, cherchant tant à devenir écrivain, finira par oublier ses origines, ses idéaux. Et l’oubli possible de l’œuvre originelle, tant le cinéaste s’en éloigne pour n’en garder que la sève (et uniquement la sève): un propos politique questionnant les tiraillements du protagoniste entre d’une part son individualisme forcené mis à l’épreuve d’une morale socialiste populaire, et de l’autre ses velléités inconscientes de s’attacher uniquement à un imaginaire qu’il chérit. Garder, en somme, l’immense récit politique fait d’ambivalences et de paradoxes. Mal compris en son temps, ce propos emprunté à Jack London trouve ici une incroyable résonance dans l’actualité d’un modèle sociétal qui ne change que trop peu (même transposé, au-delà d’un océan, aux faveurs napolitaines, italiennes, occidentales et sur la vague durée d’un siècle). Pietro Marcello attache sa mise en scène à un acteur de génie (Luca Marinelli), lui offre toutes les latitudes pour en faire une statue de charisme à détruire, tant le héros romantique des débuts s’écroulera en éclats d’aigreur cynique. Pietro Marcello semble aimer infiniment ce personnage sans toutefois ne jamais adhérer ni à son point de vue, ni à son parcours. «Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n’ai rien d’autre à opposer que moi-même, ce qui en réalité n’est pas rien.», c’est en ouverture du métrage et par la citation qu’est donné le programme: il est donc question – dans ces deux grandes œuvres – de rencontres impossibles !

Lucien Halflants


Lundi 11 novembre

Conclusion d’un week-end de trois jours par une projection de Docteur Sleep de Mike Flanagan, réalisateur pour Netflix d’une adaptation sérielle du roman de Shirley Jackson Maison hantée qui fut la source de La Maison de diable de Robert Wise (1963). Ici, il s’agit de l’adaptation du roman Docteur Sleep signé Stephen King, donnant suite aux événements décrits dans son roman Shining, l’enfant lumière de 1977. Cela est connu, l’auteur-star déteste le film de Stanley Kubrick, cette adaptation qui, entre autres libertés, modifie la fin du récit (en effet, dans le roman, l’hôtel Overlook finit détruit par le feu).

Et pourtant, le film de Mike Flanagan axe son récit (sans parler de sa promotion) autour d’un hommage appuyé au film de 1980, son dernier acte se déroulant entièrement dans les fameux décors de l’Overlook ! Cette révérence pousse le bouchon très loin et personnellement, j’éprouve un peu de peine compassionnelle pour les comédiens chargés de reprendre les rôles (et les costumes) de Jack et Wendy Torrance, l’actrice allant jusqu’à tenter de reproduire certaines caractéristiques du timbre si particulier de Shelley Duvall. À l’ombre bien trop imposante du grand film qui le précède, les quelques qualités de Docteur Sleep paraissent bien insignifiantes…

Un étrange appendice donc, hautement dispensable, foutraque et hétérogène, mais pas exempt d’idées sympathiques trop peu exploitées. À la tête d’une famille de bad guys sous influence vampirique, trône une simili-sorcière échappée d’un bouge crasseux de la Nouvelle-Orléans incarnée par l’excellente Rebecca Ferguson, repérée en Ilsa Faust dans les deux derniers Mission : Impossible. Avec une jubilation communicative, l’actrice suédoise se sort même la tête haute d’une variation sympathique de la fameuse montée d’escaliers « Je ne vais pas te faire de mal, je vais simplement te défoncer la gueule » de Jack Nicholson, il y a près de 40 ans de cela.


Mardi 12 novembre

Le magazine français La Septième obsession lance le branle bas de combat du jeu aussi idiot qu’irrésistible du top 10 de la décennie. Comme nous l’anticipions dans cette même rubrique il y a quelques semaines, Under The Skin de Jonathan Glazer trône en tête de peloton. Parmi les anomalies les plus évidentes: l’absence de Mad Max Fury Road et la présence de la série Twin peaks: The Return.

Rien à voir. Une manifestation féministe devant le cinéma Le Champo à Paris mène à l’annulation d’une projection du J’Accuse de Roman Polanski (qui sera abordé en audio sur ce site au tournant novembre/décembre). Quelques jours plus tôt, au festival de La-Roche-sur-Yon, la susmentionnée Adèle Haenel proposait que malgré le contexte actuel, le film ne soit pas censuré mais « encadré d’un débat sur la différence entre l’homme et l’artiste ainsi que sur la violence faite aux femmes ». La parole encore et toujours.

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.

Olivier Grinnaert

Avec la complicité de Manuel Haas et Lucien Halflants

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Mercredi 30 octobre

Dolemite is my name, c’est la bonne pioche du mois sur Netflix. Biopic de Rudy Ray Moore, figure mineure et attachante de la blaxploitation, Dolemite is my name marque le retour d’Eddie Murphy aux fondamentaux de ses débuts, ceux de Delirious et surtout de l’immense Raw (un des plus grand one man show comique de tous les temps).
Film hommage à tout un pan du cinéma d’exploitation, ode aux marginaux et aux doux rêveurs, Dolemite is my name résonne comme une célébration du cinéma dans toute sa dimension artisanale et collective. Une réussite éclatante qui doit beaucoup à la somme de talents réunis pour l’occasion : du scénario de Larry Karaszewski et Scott Alexander (Ed Wood, Larry Flynt, Man on The Moon), à la réalisation du trop rare Craig Brewer (Hustle & Flow, Black Snake Moan). Huit ans après son sous-estimé remake de Footloose, Brewer renoue avec son amour des laissés pour compte de l’Amérique et nous rappelle combien son cinéma nous a manqué.

Craig Brewer et Eddie Murphy se retrouveront sur le suite d’ Un prince à New York

Jeudi 31 octobre

Focus Craig Brewer à l’occasion de Dolemite is my name.
Footloose reste surtout dans les mémoires cinéphiles comme la mise en orbite du jeune Kevin Bacon. Avec sa Volkswagen jaune et sa cravate à la James Dean, Kevin Bacon déchaînait les passions, séduisait la fille du pasteur et combattait la loi en vigueur depuis l’accident de voiture qui avait emporté le fils du révérend de la ville.
Loin de jouer la carte du divertissement rétro et du clin d’œil complice aux fans nostalgiques des années 80, le remake 2.0 signé Craig Brewer creuse le sillon du film original, en le modernisant et en offrant à chaque personnage une véritable épaisseur psychologique. Pas de caméo au programme, Kevin Bacon laisse la place au danseur professionnel Kenny Worlmad dans le rôle de l’intrépide Ren McCormack, tandis que sa partenaire féminine  Lori Singer se substitue à la belle Julianne Hough. Derrière la romance c’est l’histoire de deux êtres en souffrance que nous brosse Craig Brewer, la danse n’étant ici que le lien métaphorique unissant leurs douleurs. L’accident de voiture, déclencheur du climat de terreur dans la ville de Bomont est désormais montré à l’écran dans toute sa violence dès le début du film et accentue la tonalité tragique du métrage. Brewer assume l’héritage de son modèle mais s’en distingue par un travail de mise en scène et un sens du détail absent du film d’Herbert Ross. La comparaison est cruelle et met en lumière l’esthétique télévisuelle du cinéma des années 80, entre abandon de la profondeur de champ et des compositions complexes à plusieurs personnages.

Un instantané d’Americana que ne renierait pas Michael Bay


Vendredi 01 novembre

Après Rudy Ray Moore et Dolemite is my name, un autre biopic me vient en tête, celui de Paul Naschy alias Waldemar Daninsky. Fasciné par l’âge d’or du cinéma fantastique des studios Universal, l’ancien catcheur Paul Naschy aura dédié l’ensemble de sa carrière à la célébration des plus grandes figures de l’épouvante. De Dracula au Fantôme de l’Opéra, celui que la presse surnommait le Lon Chaney ibérique pour son goût prononcé du travestissement aura marqué de son empreinte indélébile le cinéma de genre espagnol des années 70 dans le rôle du loup garou Waldemar Daninsky et mériterait lui aussi un biopic à son effigie.


Samedi 02 novembre

Alors que l’ouverture officielle des tops de fin d’année n’est pas encore déclarée, voilà que Quentin Tarantino grille toutes les formalités en annonçant son favori 2019, le très recommandable Crawl d’Alexandre Aja. Survival horrifique en milieu aquatique, cette excellente série B renoue avec le haut du panier de la filmographie du petit frenchie. Avec une économie narrative bluffante, Aja multiplie les points de vues autour de son monstre pour décupler l’impact de chacune de ses attaques. Après une incursion douloureuse du côté du cinéma d’horreur indépendant (Horns, La Neuvième Vie de Louis Drax), Crawl démontre qu’Aja n’est jamais aussi bon que lorsque son cinéma se définit entièrement dans l’action. Servi par un casting de première bourre (l’inusable Barry Pippers et l’énergique Kaya Scodelario), Crawl n’est peut être pas le film de l’année de la rédaction de Transmission mais assurément une des meilleures séances ciné de 2019.


Dimanche 03 novembre

Au cinéma, les légendes ne meurent jamais. Ce 03 novembre, Charles Bronson aurait eu 98 ans, l’occasion de revoir De la part des copains de Terence Young. On pourrait faire l’inventaire de tout ce qui ne fonctionne pas dans le film, comme par exemple l’alchimie toute relative du couple Bronson/Liv Ullmann (la muse d’Ingmar Bergman venue se perdre un temps sur la Riviera) ou les ressorts dramatiques improbables qui sous tendent la scène de confrontation finale mais là où De la part des copains marque des points et s’affirme comme une pierre angulaire dans la carrière de Bronson, c’est justement dans la manière dont la star va progressivement emmener le film dans une autre direction à celle attendue par l’histoire, heroïsant un personnage somme toute assez lâche. Alors au top de sa forme physique, tout en décontraction et muscle saillant, le Bronson de De la part des copains apparaît comme le prototype de celui qu’il incarnera devant la caméra de Richard Fleischer dans Mr. Majestyk quelques années plus tard. À l’opposé des rôles plus tourmentés et psychotiques qu’il interprétera chez Michael Winner (The Mechanist, le premier Justicier dans la ville ) ou Roger Corman (Machine Gun Kelly), ce Bronson cuvée 1970 est un sommet de coolitude à consommer sans modération.

Une course poursuite endiablée de dix minutes réglée par Rémy Julienne.

Lundi 04 novembre

Cycle polar encore et toujours avec la découverte de Sans mobile apparent de Philippe Labro, où armé d’un fusil à lunette, un tueur énigmatique sème la terreur sur la ville de Nice en éliminant méthodiquement différents membres de la bourgeoisie locale. Sans être un sommet du polar français des années 70 (Labro s’emmêle un peu trop les pinceaux dans un final convenu et attendu), cette adaptation de Ten Plus One du grand Ed McBain reste, près de 50 ans plus tard, un témoignage vibrant de la vivacité du cinéma populaire français de l’époque. Admirateur de Melville, Labro travaille sa mise à scène à l’épure, notamment autour des scènes de meurtre, faisant le choix d’ellipser le moment fatidique de l’impact de la balle pour ne retenir que le dernier geste de la victime. Dans le rôle de l’inspecteur Carella, flic arrogant, cynique et désabusé, Jean-Louis Trintignant bouffe littéralement l’écran aux côtés de Dominique Sanda, Stéphane Audran et Jean-Pierre Marielle. Au carrefour du giallo et du polar « hard boiled », le film évoque tout autant le Dirty Harry de Don Siegel que le giallo remis goût du jour par Argento dans L’oiseau au plumage de cristal, deux films tournés la même année que Sans Mobile apparent.

Découvrir le film aujourd’hui tiens presque d’une forme d’« inception » cinématographique tant le physique du Trintignant de l’époque semble épouser les contours de l’actuel président de la république française : Emmanuel Macron. L’analogie s’arrête là puisque à la fin du film Jean Louis Trintignant écœuré rend les armes, Emmanuel Macron apeuré lui continue à les distribuer.


Mardi 05 novembre

Dans une tribune ouverte publié dans le New York Times Martin Scorsese revient sur ses propos polémiques qui ont enflammé la toile durant la promotion d’Irishman début octobre. Loin des étiquettes de « hater » ou de « vieux con » suggérés par les gardiens du temple Marvel, Scorsese met bien l’accent sur le changement de paradigme que constitue l’hégémonie du cinéma de super héros. Une logique de production qui tend à effacer toute notion de risque artistique comme le déplore le réalisateur de Taxi Driver :

« Le secteur du cinéma a changé au cours des 20 dernières années. Mais le changement le plus inquiétant s’est opéré sournoisement, à l’abri des regards : l’élimination progressive mais régulière de toute notion de « risque ». Aujourd’hui, de nombreux films sont des produits parfaits fabriqués pour une consommation immédiate. Beaucoup d’entre eux sont bien faits par des équipes talentueuses. Néanmoins, il leur manque quelque chose d’essentiel au cinéma : la vision unificatrice d’un artiste. C’est justement parce que ce point de vue singulier – propre à la vision de l’artiste – constitue le plus grand facteur de risque. »

Et lorsque que l’on souvient comment Disney a sacrifié la sortie salle d’un John Carter ou d’un Tomorrowland au profit de franchises plus établies, on ne peut que souscrire aux propos éclairés de l’ami Marty.

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et tous !

Manuel Haas

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Discussion à bâtons rompus autour du film de Kim Ki-Young, auquel Bong Joon-Ho fait de multiples références dans son chef d’oeuvre Parasite, et qui marqua au fer rouge toute une génération de réalisateurs coréens.

Attention spoilers, tant sur La Servante que sur Parasite.

Et si vous en voulez davantage, notre dossier Autour de « Parasite » vous attend.

Bonne écoute à toutes et à tous !

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Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Attention, toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 23 octobre

Après celui du festival de Locarno, Vitalina Varela de Pedro Costa remporte le Grand Prix du festival international de La-Roche-sur-Yon, qui valorise les expériences cinématographiques les plus aventureuses. Cinq ans après Cavalo Dinheiro, le réalisateur portugais filme à nouveau les réfugiés cap-verdiens de la banlieue de Lisbonne. Un ami m’en parle comme d’un chef d’œuvre qui lierait les drames migratoires contemporains aux mythes antiques. Ce sera difficile d’en juger: aucune distribution n’est prévue pour le moment, que ce soit en Belgique ou en France. Dommage, cela donnerait l’occasion aux réseaux de salles dites «art et essai» de faire leur travail.


Jeudi 24 octobre

Revue de bonnes nouvelles:

1 – On en parlait déjà il y a deux semaines, Jonathan Glazer reprendra le chemin des plateaux de tournage en 2020 (si tout va bien). Le projet est une adaptation du roman La Zone d’intérêt du gallois Martin Amis, dont l’action se déroule à Auschwitz. Diversement apprécié par les éditeurs et les critiques, l’ouvrage adopte les points de vues de deux personnages S.S. et aussi celui d’un Sonderkommando. On a le droit d’être sceptiques, tant le talent visuel, métaphorique et sensoriel de l’auteur d’Under The Skin semble peu adapté au sujet le plus casse-gueule du monde.

2 – Kirsten Dunst rejoint Paul Dano et Benedict Cumberbatch au casting de The Power of the dog que Jane Campion tournera en 2020 (si tout va bien). Si Bright Star, son précédent film, date de 2009, la réalisatrice a entre-temps travaillé sur deux saisons de la série Top of the lake. Encore une fois, The Power of the dog est une adaptation, d’une œuvre cette fois acclamée de l’américain Thomas Savage parue en 1967, la tragédie d’une fratrie détruite par l’homosexualité refoulée de l’aîné, le tout dans un décorum de western. Un projet 100% emballant, tant la réalisatrice néo-zélandaise a déjà excellé à transfigurer les élans des cœurs par l’exaltation des éléments.


Vendredi 25 octobre

Après la découverte amère de Les Fantômes d’Ismaël en 2017, je me souviens avoir souhaité qu’Arnaud Desplechin se sépare un temps de son comédien fétiche, et qu’il s’écarte à nouveau d’une veine autobiographique qui a pourtant donné de grands films (Comment je me suis disputé… ou Trois souvenirs de ma jeunesse). La mise en chantier de Roubaix, une lumière ! annoncé comme un polar sans Mathieu Amalric a donc comblé mes attentes. Après une première vision, le film reste une bonne nouvelle pour les amoureux du cinéaste roubaisien, même s’il s’agit assez clairement d’une semi-réussite. Le principal défaut incombe à la jeune recrue campée par Antoine Reinartz (pas mauvais au demeurant), un personnage-véhicule de l’auteur, de ses figures et de son univers, à l’intérieur même du genre qu’il investit. Comme si le réalisateur cherchait à légitimer sa présence dans un univers qui lui est étranger. De plus, le personnage est éclipsé par la figure du commissaire Daoud, incarné par un Roschdy Zem impérial en flic humaniste et sociologue.

Dans le dernier tiers du film, les deux personnages incarnés par Sarah Forestier et Léa Seydoux témoignent: séparément, puis ensemble, avant de rejouer encore les faits dont on les accusent. Par cette description répétée, froide et minutieuse d’un crime ordinaire, les monstres s’effacent, et l’humanité est mise à nu. C’est ainsi que se révèle le fond du projet d’Arnaud Desplechin, comme souvent proche de la littérature, il renvoie violemment à De sang froid le chef d’œuvre de Truman Capote.

L’un éclipse l’autre. Saurez-vous deviner lequel ?

Samedi 26 octobre

Joe Neff est programmateur au cinéma Drexel, à Colombus, en Ohio. Pour Halloween, Joe a voulu proposer un double bill avec La Malédiction de Richard Donner (1976) et La Mouche de David Cronenberg (1986). En leur temps, les deux films ont été produits par la 20th Century Fox. Pour rappel, en mars de cette année, Walt Disney Pictures a racheté la Fox, pour la coquette somme de 71,3 milliards de dollars. Aujourd’hui Mickey détient donc les droits de Damien l’enfant maléfique et de Jeff Goldblum qui s’arrache les ongles. Et cette année, Mickey a décliné la demande de Joe, qui ne pourra donc pas diffuser les films dans sa modeste salle.

Pendant des décennies, la stratégie de Disney à l’égard des classiques de son catalogue (de Blanche-neige et les sept nains au Roi Lion, en passant par 20.000 lieues sous les mers) fut d’en contrôler strictement l’exploitation, quitte à les rendre invisibles pendant des années, ceci afin de créer l’événement à chacune de leurs ressorties ou de la mise en vente de copies limitées sur supports physiques. En imposant une logique protectionniste sur l’immense catalogue qu’elle vient d’acquérir, la multinationale aux grandes oreilles tend-t-elle à appliquer la même recette à toute une flopée de classiques bien-aimés ? Ou cherche t-elle simplement à garder une exclusivité provisoire pour mieux lancer en grande pompe le mastodonte de la VOD Disney+ dont l’arrivée est imminente ?

En cette époque de transformation majeure dans l’industrie cinématographique, il s’agit en tous les cas d’un très mauvais signal. En effet, on observe depuis quelques années que l’exploitation du cinéma dit « de patrimoine » pourrait devenir un des facteurs clés de la survie d’un réseau de petites salles, là où la passion cinéphile continue à se partager et à se vivre en communauté.

Le cinéma Drexel à Colombus, Ohio, déclaré lieu d’intérêt historique en 2015.

Dimanche 27 octobre

Producteur emblématique du cinéma américain des seventies, Robert Evans décède à l’âge de 89 ans. Enfant des quartiers huppés de Manhattan, il débute devant la caméra en 1957 en incarnant le rôle du mythique producteur de la M.G.M Irving Thalberg dans L’Homme aux mille visages. Un rôle prémonitoire pour celui qui propulsera la Paramount aux sommets du box-office au tournant des années 60 et 70 (Rosemary’s Baby 1967, Love Story 1970, Harold et Maud 1971, Le Parrain 1972, Serpico 1973) avant de devenir producteur indépendant, d’abord pour d’autres succès (Chinatown-1974), puis le film-débordement(s) (Cotton Club-1984) avant les bides des nineties (The Phantom en 1996 qui tenta d’installer Billy Zane en tant que star de premier plan, certes une drôle d’idée).

Personnage controversé et narcissique, aussi célèbre pour son flair (lancer Roman Polanski aux Etats-Unis ou engager F.F. Coppola sur la seule foi des Gens de la pluie) que pour ses méprises (vouloir écarter Al Pacino ou Gordon Willis après les premiers jours de tournage du Parrain), son autobiographie The Kid stays in the picture (1994) a été adaptée sous la forme d’un documentaire hagiographique quoique informatif en 2002.


Lundi 28 octobre

Revue de (moins) bonnes nouvelles:

1 – Jadis, Guillaume Canet réalisait les audacieux Mon Idole et Ne le dis à personne ou co-signait un scénario avec James Gray. Aujourd’hui, on l’annonce aux commandes d’un cinquième épisode live des aventures d’Astérix, tandis que le scénario a été confié à Philippe Mechelen et Julien Hervé, déjà auteurs des opus 2 et 3 des aventures de la famille Tuche. Pour autant, Guillaume Canet ne semble pas retourner sa veste. En effet, sur une photo parue le même jour, il semble plutôt l’avoir échangée contre des braies.

2 – Alors que leur dernier film Hors normes fait un démarrage canon en France, le grand algorithme de recommandation affiche les réalisateurs Olivier Nakache et Eric Toledano partout sur mes pages web les plus fréquentées. Définitivement, ils sont devenus une marque, des visages reconnus et sans doute un ton et une forme de savoir-faire. N’ayant pas compris l’engouement autour de leur précédent film Le Sens de la fête, je décide de faire l’impasse sur Hors normes quitte à (encore) passer pour un snob lors des repas de famille de fin d’année.


Mardi 29 octobre

Lors d’une cérémonie organisée par l’Académie des Oscars, David Lynch, 73 ans et toujours vert grâce à la méditation transcendantale, reçoit un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Son discours est particulièrement concis : « Thank you. You have an interesting taste.».

Après les honneurs, Kyle McLachlan et Laura Dern, ses interprètes de Blue Velvet partagent un selfie hautement retweeté. Décidément, au XXIème siècle, le curseur d’intimité que nous entretenons avec les personnes publiques a bien bougé. En demande-t-on vraiment autant ?

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et tous !

Olivier Grinnaert

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Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Mercredi 16 octobre

Hit de vidéoclub et sommet de cinéma malaisant, Maniac ressort dans un somptueux coffret dvd & bluray chez l’éditeur cinéphile Le chat qui fume. Près de 40 ans après sa sortie, le film de William Lustig n’a pas pris une ride, et garde tout son pouvoir de fascination. Derrière les effets spéciaux brut de décoffrage de Tom Savini, et l’interprétation fiévreuse de Joe Spinell, Maniac étonne toujours par sa radicalité et son portrait sans fard du New York des années 80. Film mental sur la psyché d’un personnage malade, Maniac pourrait être vu comme le pendant horrifique du Taxi Driver de Martin Scorsese (la voix off de Travis Bickle laissant place à la respiration anxiogène de Frank Zito). Une parenté cinématographique que l’on peut trouver également avec le cinéma des débuts d’Abel Ferrara comme le souligne très justement le trop rare critique et scénariste Fathi Beddiard dans les bonus exclusifs à cette nouvelle édition. Un entretien exceptionnel où sont également évoqués en détails un projet de remake avorté de Maniac sous la direction de Gaspard Noé avec Jo Prestia et un autre de Maniac Cop par Fabrice Du Welz.


Jeudi 17 octobre

À chaque semaine sa polémique. Après les propos de Martin Scorsese sur les films Marvel qui ont enflammé la toile il y a quelques semaines, c’est au tour de Francis Ford Coppola invité d’honneur au festival Lumière de Lyon de déclarer lui aussi son désamour pour le Marvel Cinematic Universe et la galaxie des super héros qui domine le box office.

Des propos répétés en boucle, sur tous les sites d’actu et les fils twitter, comme si il était étonnant d’apprendre que cette génération de cinéastes ayant redéfini le paysage du cinéma américain des 70’s et des 80’s en cherchant à s’affranchir de la mainmise des studios, pouvait se réjouir de l’avènement du système de production Marvel. Celui d’un studio où le réalisateur est relégué au rang de kleenex interchangeable et où même certains acteurs en finissent par oublier leur participation aux dits films.

Plus qu’une aversion pour un genre en particulier – chose qui reste à prouver vu la versatilité de la carrière des deux cinéastes mis en accusation – c’est bien à la logique de production qui les a fait naître que semble se destiner les critiques de Scorsese et Coppola. Un système de production taylorisé ou chaque film ne semble devoir son existence que pour servir de produit d’appel au suivant.

Un constat partagé l’année dernière par Spielberg avec son Ready Player One, manifeste artistique et plaidoyer culturel contre une vision mercantile de l’imaginaire, dont le grand méchant incarné par Ben Mendelsohn ressemblait étrangement au patron actuel de Marvel : Kevin Feige.
Pour peu que l’on ajoute à ses propos les déclarations d’un Georges Lucas désabusé qui à la sortie de Star Wars : le réveil de la force comparait la vente de son bébé Star Wars à Disney à une vente aux esclaves pour de riches propriétaires blancs, on comprend mieux le désaveu de toute cette génération de cinéastes face au virage totalement mercantile du cinéma de divertissement.

De Scorsese, Coppola, Spielberg à Lucas un dernier grand barbu tarde pourtant à se faire entendre, se fait désirer. Alors même que la planète twitter attend avec fébrilité un nouveau nom à accrocher à sa liste des cinéastes à pendre ou à célébrer, il ne nous reste plus qu’a imaginer l’avis de Brian.


Vendredi 18 octobre

D’un côté la Cinémathèque française organise une exposition/rétrospective « Vampires de Dracula à Buffy », de l’autre le festival Lumière de Lyon récompense Francis Ford Coppola. C’est assez pour susciter le désir irrépressible de revoir pour la xième fois le Bram Stoker’s Dracula que le réalisateur d’Apocalypse Now signa en 1992. Au rayon des choses qui ne bougent pas: les costumes somptueux d’Eiko Ishioka (dont certains exposés dans l’exposition susmentionnée), la composition originale inspirée de Wojciech Kilar, Anthony Hopkins qui cabotine, Keanu Reeves régulièrement à côté de la plaque et Gary Oldman qui se donne comme si sa vie en dépendait. Lors de mes précédentes visions, j’avais trouvé les effets en caméra subjective franchement datés, rappelant aux cinéphiles des eighties le Razorback de Russel Mulcahy. Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre de manière tout à fait inattendue, et ces plans truqués rejoignent désormais les rangs des autres trucages optiques, de défilement, de surimpressions, d’ombrages et de caches, volontairement datés, avec lesquels Coppola s’amuse tout au long de son travail. Le film apparaît plus organique que jamais, un hommage au cinéma en lui-même (à la naissance contemporaine de celle du monstre des Carpates) maelström d’effets audacieux et de compositions alambiquées, qui tire une drôle d’unité de sa surenchère permanente.

Aperçu des costumes d’Eiko Ishioka à la Cinémathèque Française.

Dimanche 20 octobre

Dur d’être aimé par des cons. C’est sûrement avec cette pensée en tête et un pincement au cœur que les amateurs de Ken Loach ont dû accueillir la déclaration d’amour d’Alain Madelin au réalisateur britannique à propos de la sortie de Sorry we missed you.

Pourtant le baiser mortel de ce grand théoricien du libéralisme économique à la française, soutien d’Emmanuel Macron, devrait interroger sur la pertinence de Ken Loach et de son cinéma dans le paysage actuel, celui d’un cinéma social et contestataire devenu désormais bien trop consensuel.


Mardi 22 octobre

Sortie de la dernière bande annonce de Star Wars, épisode IX : L’Ascension de Skywalker couplé à une belle opération marketing de mise en prévente des places dans tous les cinémas de la galaxie. Un engouement et un record d’affluence qui me laisse toujours sans voix tant il me paraît inenvisageable d’espérer atteindre l’orgasme cinématographique après des préliminaires aussi laborieux. Si l’annonce d’une nouvelle trilogie avait pu à l’époque titiller ma fibre nostalgique, Le réveil de la force en 2015 et Les derniers Jedi en 2017, auront su doucher toutes mes attentes, enterrer tout espoir de renouveau tant tous les éléments constitutifs et fondamentaux de la saga ont été dévoyés sur l’autel d’un fan service érigé en arc narratif. L’espoir entretenu de voir la saga reprendre son envol, loin de Georges Lucas et de son horrible prélogie n’était qu’un rêve pieux face à la logique de capitalisation du studio Disney. La rébellion a perdu et l’empire Disney s’étend désormais à perte de vue.

Il semble lointain le temps où l’enthousiasme pour
Star Wars dépassait les limites de l’onanisme.

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous.

Manuel Haas et Olivier Grinnaert

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Transmission existe depuis près de quatre ans. Depuis, nous avançons au gré de nos envies, en essayant d’être réguliers et de nous améliorer. Ainsi, une ligne éditoriale se dégage de plus en plus clairement, un tableau de notre quatuor cinéphile affirme ses teintes et contours. Mais dans cet épisode 34, nos réactions autour du film événement de cet automne, soit le Joker de Todd Phillips,  nous placerons dans une galaxie, une « certaine tendance » de la critique cinématographique, et ce en nous séparant férocement d’une autre.

Nous sommes en 2019 après Jésus-Christ. Toute la planète des « influenceurs » ciné se pâme devant Joaquin Phoenix en Joker. Toute ? Non ! Un bastion d’incorrigibles critiques amoureux exigeants du cinéma populaire résiste encore et toujours à l’opinion générale… Sur la « webradio » Binge audio, les chroniqueurs du podcast NoCiné taillent un costard au film de Todd Phillips. Suffisamment pour qu’une foule d’internautes courroucés hurle à l’unisson: « Imposteurs ! Menteurs ! Peines-à-jouir ! SNOBINARDS ! ». Le mot est lancé, les détracteurs sont une élite bourgeoise !

Flash-Back. Au tournant fin des années 90-début des années 2000, la revue Mad Movies vivait une époque dorée. Y officiaient Yannick Dahan, Rafik Djoumi, Julien Dupuy ou Stéphane Moïssakis, aujourd’hui tous collaborateurs plus ou moins réguliers de NoCiné. À l’époque, il s’agissait bien d’une critique de la marge, de ceux qui défendaient la culture des vidéos clubs, John Mc Tiernan, le cinéma de Hong-Kong, Peter Jackson. Aujourd’hui la marge est passée au centre, des batailles ont été gagnées, la contre-culture d’hier a les honneurs de la cinémathèque française. Pour autant, les ouvriers de cette révision de paradigme devraient-ils forcément devenir les conservateurs obtus d’aujourd’hui ? Sont-ils devenus des vieux cons ou continuent-ils, 20 ans après, de frapper dans le mile en s’opposant à la commune pensée ?

Transmission a choisi son camp. Outre Joker, les films traités aujourd’hui nous inscrivent dans leur sillage (tout en gardant notre touch): le sous-vendu Gemini Man d’Ang Lee, Bacurau de Kleber Mendoçah Filho & Juliano Dornelles et ses hommages à John Carpenter ou enfin Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, qui cite explicitement Titanic de James Cameron.

En attente de la vindicte populaire, bonne écoute à toutes et à tous.

L’équipe de Transmission.

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00:00 : Intro
O3:16 : Joker de Todd Phillips
20:48 : Gemini Man d'Ang Lee
34:09 : Bacurau de Kléber Mendoça Filho et Juliano Dornelles
47:36 : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma
01:03:48 : Conseils 

Tous nos podcasts actu, c’est par ici


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Mercredi 09 octobre

En Belgique, on fête la non-sortie de Gemini Man, LE film maudit de 2019, non-vendu par un studio qui ne sait qu’en faire. Le film d’Ang Lee tourné en 4K 3D à une vitesse de défilement de 120 images par seconde n’intéresse ni la presse, ni les exploitants et le public ne sait pas de quoi il retourne. Avide d’expérimenter la seule avancée technique majeure susceptible de restituer au Cinéma son pouvoir d’attraction en 2019, l’équipe de Transmission a contacté un par un chacun des exploitants belges pour savoir dans quelles conditions le film serait projeté. Si le réseau Kinepolis a mis du temps à répondre avant de se réveiller brusquement après une interpellation publique sur Twitter la veille de la sortie du film, le groupe UGC lui n’a daigné communiquer que deux jours plus tard pour annoncer une sortie limitée en 3D dans un parc de salles restreint sans préciser la vitesse de défilement.

Résultat des courses, le film est visible dans les conditions techniques optimales voulues par le réalisateur (HFR 3D 120 fps) dans seulement 3 salles en Belgique, mais sans sa direction d’acteurs puisque le film est présenté en version doublée en français.

Trois jours plus tard, votre serviteur optera pour une version 2K 3D 60 fps au White Cinéma, seul cinéma bruxellois à diffuser le film en HFR. À la caisse , il apprendra que le film est désormais projeté en 2D sans qu’aucun affichage ne le précise à l’entrée. En effet, faute de spectateurs, Gemini Man a été retiré de la salle 3D après seulement deux jours d’exploitation. Vive le cinéma !


Jeudi 10 octobre

La hype autour de Joker de Todd Phillips prend des proportions phénoménales. Autour de la machine à café en semaine ou autour du gigot-patates-flageolets dominical, tes collègues ou ta mamy parlent de ce film « si actuel » avec « c’t’acteur qu’a perdu 62 kilos ». Là-bas, à Hollywood, on imagine la réunion des exécutifs DC/Warner: « Bon pour le prochain Batman, je propose un remake du Justicier dans la ville, avec des morceaux des Chiens de paille dedans ! Pattinson est déjà en salle de muscu. ».

Comme souvent, plus les admirateurs d’un film hurlent à l’unisson, plus ses détracteurs sont virulents. Aux micros de l’excellent podcast NoCiné, Julien Dupuy, Stéphane Moïssakis et David Honnorat, critiquent le film avec violence, et sont à leur tour cloués au pilori par un bataillon d’internautes en colère.

Un débat contradictoire avec un argumentaire de haute volée !

Très réservé sur le film, je me réjouis pourtant d’un retour du Cinéma dans les conversations quotidiennes. Et ce même si j’ai nettement préféré la polémique du mois d’août, autour du Once upon a time…in Hollywood de Quentin Tarantino, un chef d’œuvre pour le coup !


Vendredi 11 octobre

Dans le cadre de mon « vrai travail », j’accompagne une dizaine de personnes visiter les locaux de la R.T.B.F.. Nous y découvrons le nouveau « studio multimédia », voué à enregistrer des contenus destinés à la fois à la radio, à la télévision et au web. Après une vaste restructuration interne, le service public audiovisuel francophone se tourne lui aussi vers l’ère des « compétences » plutôt que des « métiers », et à l’avenir, les frontières entre les médias radio/télévision/web seront de plus en plus poreuses.

Cette politique interpelle. N’est-ce pas là nier la spécificité de chaque médium que de vouloir chercher à les homogénéiser ? Un animateur radio ne sera pas forcément à l’aise à l’image et inversement… La richesse de la forme radiophonique est-elle en danger ? C’est bien connu, aux débuts du cinéma sonore, la régression du 7ème art au niveau artistique et narratif fut spectaculaire. L’art du muet était libre, inventif, expressif. Le Chanteur de jazz chanta le début d’un retour en arrière qui emprisonna producteurs et spectateurs dans des conventions que nous souffrons encore aujourd’hui. Alors qu’Internet devient un outil de surveillance en lieu et place du moyen d’émancipation qui miroitait, nivellera-t-il par le bas tous les contenus médiatiques, alors même qu’un champ d’expérimentation gigantesque n’a pas même été entrevu ?


Samedi 12 octobre

On apprend la mort de l’acteur Robert Forster. À la fin des sixties, il débute chez John Huston, Robert Mulligan ou Georges Cukor. Les années 70 sont marquées par beaucoup de télévision (notamment la série policière Banyon située dans les années 30 et affectionnée par un certain Quentin Tarantino) mais les seconds rôles au cinéma se raréfient. Les enfants des années 80 le repèrent en figure récurrente chez William Lustig (Vigilante, Maniac Cop, Uncle sam) ou dans le péché mignon Delta Force avec Chuck Norris.

En 1996, alors que sa carrière est au point mort, Quentin Tarantino qui l’avait auditionné pour Reservoir Dogs, lui écrit sur mesure le rôle de Max Cherry dans Jackie Brown (1) adaptation miraculeuse du Rum Punch du grand Elmore Leonard. Visage buriné et regard doux, Robert Forster est parfait dans le rôle d’un homme ordinaire et honnête, qui va vivre un amour non-consommé avec l’héroïne incarnée par Pam Grier. La scène où tous deux évoquent leurs corps vieillissants au son d’un vinyle des Delfonics est l’une des plus tendres de la filmographie de Quentin Tarantino. Et ce n’est pas P.T. Anderson qui nous contredira :

Même sans jamais retrouver un rôle de cette envergure, il est apparu régulièrement au cours des années 2000 et 2010, intégrant notamment la galaxie David Lynch (Mulholland Drive, Twin Peaks: The Return) ou encore la fameuse série Breaking Bad et restera attaché à l’univers d’Elmore Leonard puisqu’il se verra confier le rôle du père de Karen Sisco dans l’adaptation télévisée de Hors d’atteinte dirigée par Kathryn Bigelow.

(1) Robert Forster avait été pressenti, pour incarner le père de Clarence Worley (alter-ego fictionnel de Tarantino) dans True Romance lorsque William Lustig était aux commandes du film.


Dimanche 13 octobre

Après le festival du film francophone de Namur, le festival du film fantastique de Sitges réserve un accueil enthousiaste à Adoration du cinéaste belge Fabrice Du Welz, qui repart de Catalogne avec quatre prix. Voilà que les planètes semblent s’aligner pour que le cinéaste de Calvaire, Vinyan et Alleluia obtienne enfin le succès public qu’il mérite et qu’il réclame, sans pour autant baisser les bras sur ses ambitions artistiques.

Sincère et touchant, il s’exprimait il y a quelques mois dans l’émission rennaise Le Cinéma est mort, revenant sur la réception d’Alleluia : « Les gens ont peur de ce film, il y en a qui ne veulent pas le voir. (…) Je me suis rendu compte que même si l’accueil critique a été très bon partout, il y avait un mur, les gens ne voulaient pas. Je désespère de ça, c’est un vrai problème pour moi, je ne veux pas être un cinéaste confidentiel. (…) Lukas Dhont (Girl, NdA) fait un film jusqu’au boutiste et qui en même temps fait l’unanimité, et pour le coup je trouve le film remarquable. Je suis admiratif de ce gamin de 26 ans qui a fait un film éminemment personnel et qui touche le plus grand nombre tout en étant profondément radical dans son propos. Au fond, je suis un peu envieux de ça. J’ai envie de goûter ça. Pas pour m’acheter une villa à Saint-Tropez avec une piscine mais parce qu’à un moment donné tu veux partager ton travail. »

C’est tout ce qu’on lui souhaite et on a hâte de découvrir Adoration dans les salles belges à partir du 15 janvier prochain.


Lundi 14 octobre

Depuis le festival international du film de Gand, on nous confirme tout le bien que l’on entend sur Monos, premier film argentin d’Alejandro Landes remarqué à la Berlinale puis à l’Étrange festival. On est impatients de découvrir cette variation sur Sa Majesté des mouches qui sortira en Belgique au mois d’avril 2020. Nos indicateurs ne tarissent pas d’éloges sur la bande son du film signée Mica Levi, qui ambiança Under The Skin.Sorti en 2013, le film de Jonathan Glazer s’accroche à bien des mémoires et s’apprête à truster les «tops de fin de décennie» qu’on verra déferler dès novembre.

Dans la même journée, double effet Glazer à la vision de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Si le film peine à m’emporter la faute à une projection calamiteuse de nos amis UGC, coutumiers du fait, il frappe régulièrement et suscite une immédiate envie de le revoir. En cours de projection, je pense à Call Me By Your Name de Luca Guadagnino, à The Duke of Burgundy de Peter Strickland, à Titanic de James Cameron et dans un dernier plan mémorable, au Birth de Jonathan Glazer, film mal aimé à sa sortie et qui n’en finit pas d’être cité aujourd’hui.


Mardi 15 octobre

En fin d’année, Roman Polanski et Martin Scorsese feront-ils mentir l’adage selon lequel les projets ruminés trop longtemps par de grands auteurs finissent toujours par décevoir ?

Découverte de la bande-annonce de J’accuse, que Roman Polanski essaie de monter depuis 30 ans. Au-delà du concours de postiches, le passionnant Jean Dujardin paraît à son avantage, par contre la photographie de Pawel Edelman semble assez terne, lui qui avait fait des miracles sur Le Pianiste. On espère un retour en forme de l’auteur de Cul de sac, ce que les premiers retours entendus depuis Venise laissent espérer.

Depuis quelques semaines, la rumeur autour de The Irishman est dithyrambique, un film que Martin Scorsese essaie de monter depuis 30 ans. Les premiers spectateurs français découvrent ce soir le film au festival de Lyon et à la Cinémathèque française. Il y a peu, nous apprenions que cette production Netflix sera visible en salles à Bruxelles au Cinéma Aventure. Ô soulagement, Ô impatience !

Toujours depuis le festival de Lyon, le sympathique et enthousiaste Philippe Rouyer multiplie les podcasts et reçoit du beau linge. L’ensemble est écoutable par ici : http://www.festival-lumiere.org/radio.html

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous.

Olivier Grinnaert

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