Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 25 mars

Jean-Baptiste Thoret est, on le sait, une personnalité cinéphile unanimement appréciée au sein de notre rédaction. Il est donc tombé comme une évidence d’évoquer son entretien donné à Télérama il y a de ça une semaine. Mais c’est aussi et surtout l’occasion de revenir sur son excellent travail avec Make My Day l’édition de StudioCanal et sur certaines retrouvailles filmiques auxquelles il offre une nouvelle vie. Parmi elles, Canicule (Yves Boisset – 1984) et Mandingo (Richard Fleischer – 1975) dont il fut déjà question dans ces lignes et sur le(s)quel(s) nous pourrions revenir de vives voix. À bon entendeur, semble être l’expression adéquate. Et Thoret de clore l’interview par un tropisme qui pourrait lui être propre : connecter un événement cinéphile (ici, l’avènement de Netflix et le cinéma de flux algorithmiques) à son contexte sociétal. Comme souvent, passionnant. (Lire l’interview ici).

Jeudi 26 mars

La situation actuelle prouve et révèle de très nombreuses choses. Parmi elles, l’extrême importance d’un internet gratuit et accessible à tous, permettant plus que jamais aux horizons de s’étendre. Selon cette idée, nous ne pouvons que remercier le service cinéma d’Arte pour la très régulière mise en accès libre (ne fusse que pour un temps déterminé) de contenus documentaires de grande qualité. Melville, Le Dernier Samouraï fait partie de ceux-là. Entre pudeur virile et mise en scène intime de sa personne, le maître français s’y dévoile en prenant bien soin, maître de la lumière qu’il était, de laisser naître et s’éteindre les zones d’ombres. Deux choix paraissent cependant contestables : celui, frustrant, de flouter une partie de la liste des 63 metteurs en scène américains préférés du cinéaste et les interventions face caméra régulières de Taylor Hackford, par toujours parfaitement pertinentes.

Vendredi 27 mars

Cinéaste New-Yorkais par excellence, Abel Ferrara ne fait plus l’unanimité dans l’équipe de Transmission depuis quelques années. L’auteur de ces lignes garde cependant une féroce sympathie pour celui dont la sincérité continue de foutre le feu aux récents films, quand bien même ceux-ci seraient moins incarnés qu’auparavant. 4h44, dernier jour sur terre (2011), film catastrophe en creux, modeste dans son approche du genre, narre les dernières heures de l’humanité à travers le prisme du couple moderne. Tout le long de la vision, une question se pose : comment vivrions-nous nos dernières heures ? Confinés, abrutis d’agacement devant les journaux télévisés, à skyper nos proches, s’adonner à nos passions oubliées entre quelques rares sorties précisément réservées aux courses de denrées alimentaires et autres psychotropes ? 4h44 am, 4h44 pm, hier, avant-hier ou aujourd’hui, comme un sentiment de déjà vu.

Lundi 30 mars

Qui aime le cinéma aime forcément Orson Welles. Non ?

En ouvrant le livre En tête à tête avec Orson Welles – assemblage d’interviews d’Orson par Henry Laglom réalisées entre 1983 et 1985, publié chez Robert Laffont – je frétillais d’impatience à l’idée de lire les conversations passionnantes et passionnées sur le cinéma. Hors, sonne ici plutôt l’aigreur et le désenchantement d’un cinéaste qui n’est plus tout à fait en phase avec son époque.

Le livre s’apparente à une suite d’anecdotes mondaines plutôt qu’à des débats (de fond) cinéphiles. Le réalisateur d’Othello (1952) s’érige en véritable démiurge du cinéma : c’est selon ses dires lui qui aurait introduit une pléthore d’acteurs et de réalisateurs de talent (Marilyn Monroe, Charles Laughton et beaucoup d’autres) à Hollywood.

Si le cinéaste est attachant dans sa manière de conter les histoires et peut prêter à sourire dans la part de lion qu’il se taille à chacune de celles-ci, il ne ressort pas grandi du livre. Plus aidé par les studios qui sont devenus des machines à formater les films (quelques-unes des pages les plus intéressantes du bouquin), Welles est désabusé et dégaine alors sur tout ce qui bouge :  Spencer Tracy est haineux et jaloux parce qu’irlandais, Bogart un poltron qui ne savait pas se battre, Marlon Brando ressemble à une immense saucisse bête comme ses pieds, Katharine Hepburn et Grace Kelly couchent à tout va, Norma Shearer est l’une des femmes les moins douées ayant jamais été montrée sur écran, La Prisonnière du désert (John Ford – 1956) est un film horrible, et Howard Hawks une arnaque sans talent.

Trois cents pages d’historiettes inintéressantes s’accumulent pour seulement quelques feuilles où l’homme s’ouvre pour véritablement parler cinéma et avouer son amour à l’un.e ou l’autre acteur.rice. C’est dans ces passages humains que Welles apparaît à la mesure de son immense talent. Pour le reste, il sera préférable de (re)voir Citizen Kane (1936) ou La Soif du mal (1958).

Bon film.

Mardi 31 mars

Confinement oblige, je profite de mon temps libre pour découvrir des films qui m’ont échappé. Parmi eux, un film de l’un des maîtres du cinéma trop peu souvent cité car confronté à plusieurs chefs d’œuvres d’une filmographie monumentale : Le Temps de l’innocence de Martin Scorsese (1993). Tourné entre Les Affranchis (1990) et Casino (1995) notamment, il est passé quelque peu à la trappe.

Pourtant, le film, tout de travellings et de fondus enchaînés, est – comme toujours chez Marty –  virtuose. La voix off et la précision de la reconstitution rappellent Barry Lyndon (Stanley Kubrick – 1975) mais ce qui frappe ici, c’est la prodigieuse interprétation des deux comédiens principaux.

Michele Pfeiffer et Daniel-Day Lewis y sont remarquables. Rarement le désir frustré et la sensualité censurée n’auront été aussi palpables. Par un regard, un geste avorté, une bouche tendue ou une déglutition difficile, les deux comédiens montrent à voir l’impossible union de leurs corps et par là-même, un amour qui ne pourra jamais se vivre (probablement bien plus puissant et fantasmagorique qu’un amour consommé). C’est lorsqu’ils sont à l’écoute de leurs partenaires, dans le jeu non verbal et dans ce qui ne peut être prononcé qu’ils sont renversants : d’explosivité contenue, la simple tenue de leurs corps relate le poids d’une société engoncée dans ses conventions et ses principes.

En voyant cela, je ne peux que regretter de n’avoir vu davantage Michelle Pfeiffer et Daniel Day Lewis au cinéma. Bien qu’ils aient tous deux une belle carrière, j’aurais voulu que Michelle soit plus souvent dirigée avec sensibilité et subtilité. Quant à Daniel, j’aurais aimé qu’il fasse au moins 25 films supplémentaires tant il est pour moi l’un des acteurs les plus complets et élégants qu’il m’ait été donné de voir. Il ne me reste qu’à rêver aux films non réalisés dans lesquels ils excelleraient.

À mon tour de fantasmer, comme seul le cinéma m’en donne la possibilité…

Sur ce, belle semaine cinéphile à toutes et à tous !

Lucien Halflants & Julien Rombaux.

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 18 Mars

Cette rubrique n’aura jamais aussi bien porté son nom. Les cinémas sont fermés  – LES.CINÉMAS.SONT.FERMÉS – Quelle horreur.

Ma dernière séance était des plus ordinaires. Pleine des gestes qui nous manquent aujourd’hui. C’était le dimanche 8 mars. En pleine après-midi, je chevauchais ma bicyclette malgré les trombes d’eau qui tombaient du ciel. Sur ma route, se déroulait la manifestation pour le droit des femmes, je m’en suis voulu de ne pas faire partie du cortège, mais bon, j’avais rendez-vous avec Todd Haynes et Mark Ruffalo. Arrivé à 16h25 devant un sanctuaire bien connu des bruxellois. Pas beaucoup de monde dans la file, avant d’entrer, je prépare une pièce de monnaie pour l’ouvreuse. Et oui, l’établissement est old school. L’ouvreuse porte des gants en plastique, signe avant-coureur de l’invasion du sanctuaire à venir. La jeune fille déchire mon billet, je résiste à la tentation des sucreries. Les fauteuils sont rouges dans la salle, je prends place au milieu du 4ème rang. Je connais bien cette salle, il y a quelques années, bénévole pour un ciné-club, j’y ai pris la parole pour présenter Tel père, tel fils d’Hirokazu Kore-Eda (2013), Still The Water de Naomi Kawase (2014) et quelques autres… La salle n’est pas très pleine pour un dimanche de pluie, la paranoïa s’installe. Il y eut des réclames aujourd’hui oubliées, des bandes-annonces de films aujourd’hui repoussés, puis le voyage a commencé.

Un dernier plan-poitrine de Mark Ruffalo laisse place aux titres de fin, blancs sur fond noir. Quelques minutes pour redescendre. Malgré des réserves, Dark Waters m’a plu. Je me réjouis d’en débattre avec mes collègues transmetteurs. En sortant du sanctuaire, je remarque l’affiche d’Une grande fille de Kantemir Balagov annoncé pour tenir l’affiche 11 jours plus tard. J’ai hâte. Sur le chemin du retour, je repense au film, j’essaie de mettre des mots sur mon ressenti, de l’ordre dans mes idées. Ma compagne n’était pas avec moi aujourd’hui. Dommage, j’aime discuter d’un film avec elle. J’aime aussi quand elle ne vient pas, alors, je pourrai regarder un autre film avec elle dans la soirée, l’un contre l’autre dans le canapé.

Je n’ai toujours pas vu Une Grande fille et je ne sais pas si la sortie du film est repoussée ou annulée. Le canapé m’accueille depuis 10 jours, et probablement pour plus d’un mois encore. Marre du canapé. Les fauteuils rouges me manquent, même si je pourrais défendre que le système sonore est meilleur chez moi.

Et vous, votre dernière séance ?


Jeudi 19 mars

Ici même il y a quelques temps, je faisais un mini compte-rendu de ma découverte de Docteur Sleep de Mike Flanagan. Au nombre de vidéos YouTube qui s’y attaquent, je suis bien en retard, mais j’ai enfin découvert The Haunting of Hill House, série que le même réalisateur a « créée » pour Netflix (il en était le showrunner et a réalisé les 10 épisodes).

La série est une très libre adaptation du roman homonyme de Shirley Jackson paru en 1959, et qui a déjà donné lieu au meilleur – La Maison du diable de Robert Wise (1963) – comme au pire – Hantise de Jan De Bont (1999). Indéniablement, le travail de Mike Flanagan se situe plutôt du bon côté. Très aboutie thématiquement et narrativement, la série mise sur une construction de prime abord un peu laborieuse, qui se révèle assez vite une plus-value rythmique avant de faire complètement corps avec le propos dans la dernière longueur. Casse-gueule à souhait, le final de la série surprend par son sérieux, sa cohérence, son refus du sensationnalisme et l’éclairage subtil qu’il jette sur l’ensemble de l’œuvre.

L’épisode 6, Les deux tempêtes, est un must see, assez révélateur des points forts comme des points faibles du show en général et du travail de Mike Flanagan en particulier. Construit « en temps réel » en cinq longs-plans séquences tournés au steadycam, décors, comédiens et époques s’y entremêlent dans une joyeuse virtuosité, tandis que la volonté démiurgique de mouvement perpétuel imposée par le metteur en scène contraint parfois les acteurs à des déplacements acrobatiques, parfois encore ampoulés par des dialogues volontiers lourdingues.


Samedi 21 mars

Passés de statut de petits génies du système D dans les années 80 (Evil Dead, 1981 – Bad Taste, 1987), à crème de la crème des entertainers dans les années 2000 (trilogie Spider-Man d’un côté, Seigneur des anneaux de l’autre), Sam Raimi et Peter Jackson réussissaient à merveille le fameux grand écart entre cinéma d’auteur et pop-culture. Les vilaines années 2010 ont vu la disgrâce de ces deux héros (Le Monde fantastique d’Oz, 2013 – Trilogie Le Hobbit) avant l’éloignement progressif des plateaux. Devenus empêcheurs de tourner en rond dans un système où les studios ont repris les pleins pouvoirs devant les auteurs, ils nous manquent terriblement.

Du coup, je mire à nouveau Jusqu’en enfer (2009) avant-dernier film en date de Sam Raimi, écrit avec son frère et réalisé juste après le bras de fer perdu contre le producteur Avi Arad sur Spider-Man 3 (2007). Pas revu depuis sa sortie, à la fois cartoon grand-guignol et conte moral, Jusqu’en enfer est un film hétérogène et attachant, souvent très drôle, une sorte d’Evil Dead au féminin. Pour rappel, le film conte l’histoire de Christine, jeune employée de banque qui lorgne sur une promotion. Alors que son patron lui demande de montrer plus de nerfs, Christine refuse un crédit à une tzigane franchement dégueulasse. Humiliée, la vieille dame jette un sort à notre héroïne arriviste, dès lors tourmentée par un démon qui la poursuivra quelques jours avant de l’emmener en enfer.

Aussi consciencieux soit-il, Sam Raimi semble se foutre éperdument du decorum souvent très cheap cher à la sorcellerie (pentacles, séances de spiritisme, possession typée Buffy contre les vampires servie par des effets spéciaux pas au top), pour prendre un plaisir manifeste à faire étalage de fluides corporels à l’écran et surtout à sadiser un personnage principal ambivalent et fouillé, aussi charmant que repoussoir, tout comme pouvait l’être le stupide, orgueilleux et misogyne Ash. Incarnée par la brillante Alison Lohman (qui a par la suite tourné le dos à une carrière d’actrice pour se consacrer à sa famille), Christine Brown est le genre de personnage à propos duquel une bonne discussion vous apprendra beaucoup quant à la boussole morale tapie au fond des êtres qui vous sont chers. Voire sur vous-même.


Dimanche 22 mars

Deux interrogations nées du même film.

Ici et là, j’entends qu’Uncut Gems des frères Safdie serait une œuvre primordiale, en prise directe avec son temps. À me coller le doute. L’œuvre épileptique m’aurait-elle échappé précisément parce qu’elle me renvoie à mon refus de multiplier les tâches comme le font nombre de mes contemporains, capables de regarder à la fois un match de football sur une tablette et une série sur l’écran du salon, tout en chatant sur leur smartphone alors qu’ils disputent en direct une partie d’échecs. Et si le film des frères Safdie tente précisément de retranscrire cette frénésie, peut-être me renvoie-t-il justement à cette volonté de me mettre moi-même hors-jeu.

1) Faut-il comprendre l’air du temps, alors même qu’on tente d’y échapper, pour apprécier le cinéma de son époque ?

Un camarade cinéphile attire mon attention sur la chaîne YouTube baptisée 7 minutes de réflexion, qui contient justement une vidéo consacrée à Uncut Gems. Après un parallèle pertinent que je n’avais pas remarqué avec L’Exorciste (1973) (alors même que je vénère le film de William Friedkin), la vidéo me propose une clé de compréhension du film des frères Safdie en s’appuyant sur des notions d’histoire du judaïsme qui m’étaient jusque-là inconnues. Précisément, à la vision de film, j’ai été gêné de ne pas entendre le discours des auteurs sur la religion dans laquelle ils ont été élevés, alors même que très manifestement, le judaïsme tient une part importante dans leur propos.

2) Doit-on interpréter un film au prisme de son savoir, ou est-ce le travail du cinéaste d’incarner son propos sans requérir à des présupposés connus de l’audience ?

Suffisamment curieux, je reverrai Uncut Gems à froid, alors même qu’il s’agit d’un film dont la première vision m’a été désagréable.


Mardi 24 mars

Un héros s’en va. Albert Uderzo est mort. Apparemment, Albert Uderzo se serait assuré par voie légale pour que le dernier album en date, Astérix et la transitalique reste le dernier. La question demeure pour les droits audiovisuels, adaptations animées ou en prise de vues réelles. Si l’œuvre de René Goscinny et Albert Uderzo a été pillée, sabotée, sacrifiée, insultée au cinéma (et nous devrions malgré tout souffrir bien trop vite le 5ème volet Astérix et l’empire du milieu réalisé par Guillaume Canet), les adaptations des aventures des deux Gaulois en animation sont régulièrement humbles mais honnêtes, souvent drôles et respectueuses du ton des œuvres originales.

Alors que le premier long-métrage en date Astérix le Gaulois (Ray Goossens – 1967) a été produit par l’éditeur Charles Dargaud en Belgique à l’insu des auteurs (!) et que malgré leur implication artistique, le génial duo sera fortement déçu par la qualité de l’animation d’Astérix et Cléopâtre (signé Goscinny & Uderzo – 1968), Albert Uderzo, René Goscinny et Charles Dargaud tentent d’avoir un meilleur contrôle artistique sur la suite des opérations en centralisant la production à Paris. En 1973, les Studios Idéfix naissent, premier studio de création de longs-métrages animés en France depuis la fermeture des Gémeaux de Paul Grimault en 1952. Henry Gruel, réalisateur et designer sonore, et Pierre Watrin, animateur disciple de Paul Grimault, sont chargés d’en constituer les équipes techniques. De leur recherche de talents naîtra la fameuse école des Gobelins, réputée meilleure formation française en techniques d’animation.

En 1976, Les douze travaux d’Astérix sera le premier long-métrage estampillé studios Idéfix. Bien que ponctuées de défauts, la fluidité de l’animation et la caractérisation des personnages font un saut qualitatif, et le film est surtout une grande réussite scénaristique et publique. Multi-rediffusé, Les douze travaux d’Astérix  est une madeleine de Proust pour l’auteur de ces lignes, qui a dû le voir environ 878 fois. Merci pour les fous-rires, merci pour les aventures.


Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Olivier Grinnaert.

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 11 Mars

« Cliff Booth rides to Hollywood », la dernière vidéo en date signée du aussi digne d’intérêt que fraîchement découvert Philip Brubaker dure à peine plus de sept minutes et questionne, entre autres, la gestion du temps par le mouvement dans le dernier Tarantino. Démonstration visuelle de l’errance de Cliff Booth, protagoniste en creux d’un film qui résonne comme un poème autour… de l’errance et du temps, collision des époques. Vulgarisant autant Deleuze que les notions les plus élémentaires de diégèse et de découpage, Philip Brubaker prend bien soin d’adapter son propos aux méthodes tarantinesques, images à l’appui. Et prouve – si besoin encore était – que le talent de Q.T. ne se limite pas à sa capacité à compiler et réinterpréter les références musicales et cinéphiles mais évidemment aussi à les incarner jusque dans la plus grande maîtrise du temps et de l’espace, en somme, de la mise en scène.


Jeudi 12 mars

Pour les cinéphages ayant grandi dans les années 80 et 90 (soit toute l’équipe de Transmission), le visage de Max Von Sydow aura pris tout d’abord les traits d’un méchant de comic book, empereur fourbe dans l’adaptation sous LSD de Flash Gordon par Mike Hodges, puis roi vieillissant et mélancolique dans la miraculeuse relecture de Conan par John Milius (un rôle un temps envisagé pour John Huston ou Sterling Hayden). Bien avant de s’imposer dans notre imaginaire de cinéphile en gardien du temple bergmanien, Max Von Sydow aura incarné un certain idéal de cinéma, celui d’un acteur protéiforme, spécialiste du grand écart entre cinéma d’auteur et pop culture, aussi en l’aise dans sa langue natale que de l’autre côté de l’Atlantique et en France où il avait fini par élire domicile. Au delà de sa voix, au timbre si envoûtant et évocateur (le prologue en voix off d’ Europa de Lars von trier), ce géant au regard bleu azur était une authentique icône de cinéma, à la stature à la fois frêle et imposante qui aura su inspirer les plus grands, silhouette noire se découpant dans la brume chez Friedkin ou preux chevalier jouant aux échecs avec la mort chez Bergman. Deux images à l’aura mythologique, figées dans notre mémoire collective et qui se teintent aujourd’hui d’un nouvel éclat à l’annonce de la disparition de l’acteur.


Vendredi 13 mars

Si la carrière Max Von Sydow peut s’enorgueillir d’une fructueuse collaboration de 11 films avec Ingmar Bergman, Mark Walberg en est déjà à son cinquième film avec Peter Berg. Même si on est encore loin du Septième Sceau ou de L’heure du loup, on espérait à minima avec Spencer Confidential, que le duo continue dans la veine bourrine et décérébrée de leur précédent long métrage, le très peu recommandable mais très fendard 22 Miles. Pas de bol, cet actioner petit bras délaisse la violence décomplexée des exploits de Marky Mark pour un humour de maternelle affligeant et fainéant. Desservi par des scènes d’action toujours aussi illisibles et une intrigue qui ressemble à un version sous Lexomil d’un polar de Guy Ritchie, cette production Netflix est tout juste sauvée de l’oubli par l’abattage de la comédienne Iliza Schelinger, seul vrai grain de folie au sein de cette entreprise toute juste bonne à vous flinguer les neurones. 
Et à ce compte là autant vous ruer sur les stands ups de la demoiselle disponible sur la même plateforme qu’accorder encore un peu de crédit au nom de Peter Berg.


Samedi 14 mars

Avec Fighter, Happiness Therapy, American Bluff et Joy, David O. Russell se sera affirmé comme un des cinéastes américains les plus passionnants de années 2010, passant avec une aisance déconcertante d’un genre cinématographique à un autre avec une exigence de mise en scène sans commune mesure dans le cinéma contemporain. Cinq ans après Joy et l’annulation de sa série Amazon avec Robert De Niro et Julianne Moore, son nouveau projet signe également le retour derrière la caméra du talentueux Emmanuel Lubezki, lui aussi éloigné des plateaux depuis 3 ans et le tournage de Song to Song de Terrence Malick. Une rencontre au sommet qui sonne comme une évidence tant les deux hommes partagent une même sensibilité chorégraphique dans leur approches respectives du médium cinématographique.
Habitué du cinéma de David O. Russell, Christian Bale est annoncé au casting, accompagné des très en vue Margot Robbie et Michael B. Jordan, tandis que se murmurent des participations de Michael Shannon, Mike Myers et Robert de Niro.


Dimanche 15 mars

En l’espace de 2 films (Que dios nos perdone et El reino), Rodriguo Sorogoyen s’est imposé comme un réalisateur à suivre de très prés. Son nouveau film présenté hors compétition à Venise est annoncé comme un prolongement de son très remarqué court métrage Madre, thriller en un seul plan où une mère espagnole recevait un appel de son fils de six ans perdu et lui décrivait l’arrivée un homme étrange venant à son secours. Glaçant et anxiogène ce court-métrage sert aujourd’hui de prologue à un intriguant long métrage situé entre la France et l’Espagne, dix ans après les faits, où la jeune mère tente de refaire sa vie en travaillant comme serveuse sur la plage où son fils a disparu. Toujours coécrit avec sa partenaire Isabel Pena, le film était censé arriver dans les salles françaises le 22 avril, en espérant que l’actualité ne pousse pas son distributeur vers une sortie en catimini en VOD.


Lundi 16 mars

Outre les suspensions des tournages de Matrix 4 et Avatar 2 pour les raisons que l’on imagine, ainsi que les morts de Suzie Delair (actrice chez Clouzot, Clément, Visconti…) et Stuart Whitman (acteur chez Wise, Wellman, Curtis…) pour des raisons autres, on l’espère, j’apprends en ce jour le projet de e-cinema entrepris par le CNC. On sait l’établissement public parfois plus enclin à laisser rentrer l’argent pour l’offrir aux projets prémâchés et prédigérés qu’à investir dans la nouveauté et les projets plus risqués. Toujours en pourparlers, on imagine bien les négociations s’accélérer en ces temps de fermeture pour les « lieux récréatifs » en tout genre. Une grande mesure bousculant la fameuse chronologie des médias pour sauver « le cinéma » qu’un certain virus aurait rendu malade. Voilà qui devrait ravir les petites et moyennes salles d’exploitation qui ré-ouvriront d’ores et déjà les pieds les pieds dans l’eau, toujours un peu plus. Reste à espérer un réel désir de sorties culturelles lorsque la fièvre sera retombée.


Mardi 17 mars

On vous en parlait il y a déjà quelques semaines, le spin-off de The Big Lebowski consacré au personnage de Jesus Quintana incarné par John Turturro est devenu au fil des années un remake des Valseuses de Bertrand Blier. Si en ces temps de confinement généralisé on aurait pu espérer que cet étrange croisement de l’univers de Blier et des frères Coen vienne souffler un vent de liberté sur notre triste quotidien, le film de John Turturro se révèle incapable à transposer le ton libertaire et anarchiste de Blier. Remake au plan prés des Valseuses mais totalement vidé de la tonalité subversive de son modèle, ce Jesus Rolls est in fine un produit de consommation courante sans grande envergure à l’image de bien des remakes actuels qui finissent à transformer l’or en boue. Et puisque une image vaut mille mots, on vous réserve ci dessous le (dé)plaisir de la découverte :


Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous et prenez soin de vous !

Manuel Haas & Lucien Halflants

C’est affaiblis par le froid, les virus en tous genres, les girouettes politiques, la perspective de chômage technique et – avouons-le – un peu l’alcool, que nous avons enregistré cet épisode consacré au grand Samuel Fuller à travers l’un de ses plus célèbres films de guerre : China Gate (1957). Nous vous prions donc – compte tenu des conditions – de ne pas nous tenir rigueur de notre éventuelle mollesse.

Quoi qu’il en soit, en ces temps de confinement et d’ennui, synonymes de doute pour certains, d’inspiration pour d’autres, de chacun-pour-sa-gueule dans les rues et supermarchés, mais surtout en attendant de voir la suite, quoi de plus réjouissant que de pénétrer une œuvre de patrimoine, à l’humanisme sincère et gorgée d’espoir au-delà des sacrifices.

Bonne écoute, prenez-soin de vous,
L’équipe de Transmission.

Retrouvez nous sur vos réseaux :
Twitter – Facebook – Instagram – Spotify – PodCloud – iTunes – Youtube

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 26 février

Quand la pire idée du monde prend tout à coup un virage réjouissant. Le magazine Variety annonce que Steven Spielberg passe la main sur le cinquième volet de la saga Indiana Jones, pour confier la réalisation à James Mangold, fort de deux succès critiques et publics consécutifs, soit Logan en 2017 et Le Mans 66 l’année dernière. Autre bonne nouvelle, George Lucas n’est plus impliqué (même si son nom restera sans doute au générique). Plus inquiétant : a) au scénario l’habile David Koepp a jeté l’éponge et c’est Jonathan Kasdan – fils de Lawrence et auteur de Solo: A Star Wars Story (2018) – qui a été embauché par le légendaire trio Steven Spielberg/Kathleen Kennedy/Frank Marshall ; b) Harrison Ford revient (mais comment faire autrement) ?

En ce qui concerne la réalisation, le remake de West Side Story avec Ansel Elgort (Baby Driver – 2017) et toujours éclairé par Janusz Kaminski, est attendu pour le 18 décembre aux U.S.A., soit le jour où Steven Spielberg fêtera ses 74 ans. Le réalisateur devrait ensuite enchaîner sur un projet de film historique thématiquement plus personnel, The Kidnapping of Edgardo Mortara basé sur l’histoire vraie d’un enfant juif italien au milieu du 19ème siècle, baptisé en secret par l’entremise d’une servante de la famille lorsqu’il était nourrisson, puis enlevé à l’âge de 6 ans par les autorités papales pour être élevé dans la religion catholique. L’affaire fit grand bruit et mena en partie à la séparation du clergé et de l’état en Europe de l’ouest. Pour sa 4ème collaboration avec Steven Spielberg après Munich (2005), Lincoln (2012) et justement West Side Story, le dramaturge Tony Kushner (auteur de la pièce Angels in America) signe l’adaptation de l’ouvrage de l’anthropologue et historien américain David Kertzer: Pie IX et l’enfant juif: l’enlèvement d’Edgardo Mortara (1997). Mark Rylance a été annoncé dans le rôle du pape Pie IX.


Jeudi 27 février

Un communiqué de presse m’apprend la démission de l’intégralité de la rédaction des Cahiers du cinéma. Ceci suite à la reprise du magazine par un conglomérat de personnalités parmi lesquelles Xavier Niel (hommes d’affaires et actionnaire du Monde), Grégoire Chertok (banquier chez Rothschild) ou les producteurs Pascal Caucheteux (Deephan, Moi Daniel Blake) et Christophe Barral (Les Misérables). La nomination au poste de directrice de rédaction de Julie Lethiphu, organisatrice de la Quinzaine des réalisateurs, a été l’élément déclencheur pour les rédacteurs. Pour un magazine qui a récemment défendu les gilets jaunes ou Parcoursup, c’est de trop. L’illustre revue créée en 1951 entre autres par André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze afin de «faire la guerre au cinéma français dit de qualité, au cinéma à la papa» considère – à raison – que sa ligne éditoriale ne saurait être dictée par les actionnaires et qu’il serait suffoquant de continuer à écrire dans ces conditions.

Que l’on aime ou pas la revue, c’est un monument de la presse cinéma et une anthologie de la critique qui est aujourd’hui menacée d’extinction. Je parle ici d’une maison dans laquelle Jean Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette, Claude Chabrol, Eric Rohmer et bien d’autres encore ont agité leurs plumes critiques avant de passer derrière la caméra. D’une entité dans laquelle André Bazin ou Serge Daney ont officié en tant que rédacteurs en chef. En refusant la complaisance d’une direction impliquée dans le cinéma français, l’ensemble de la rédaction choisit de ne pas s’auto-mutiler, de ne pas se laisser imposer une ligne de conduite. Par cet acte, la rédaction des Cahiers dénonce les dangers de l’entre-soi et d’une critique complaisante où les rédacteurs seraient réduits à l’état de marionnettes actionnées par les sbires du cinéma français. Ils refusent que leur ligne éditoriale soit potentiellement dictée par les repreneurs et revendiquent leur liberté d’écrire et de penser le septième art.

Quand on sait que la majorité de la presse est détenue par des actionnaires millionnaires (Xavier Niel déjà, Bernard Arnault et le groupe LVMH pour ne citer qu’eux) on ne peut que respecter le geste radical que l’équipe des Cahiers jette à la figure de leurs récents propriétaires. Un geste clair, avec un doigt tendu au milieu de la main. Vive la liberté de la presse. Vive les Cahiers du cinéma !

La couverture des Cahiers pour janvier 2020. Pour une fois qu’on était d’accord…


Vendredi 28 février

Voilà, c’est arrivé. La 45ème cérémonie des césars a eu lieu. Bien sûr c’était un calvaire et c’était très loin d’être drôle.

Je suis un mâle blanc adulte, j’évolue dans la classe moyenne. Par chance, je n’ai jamais eu à souffrir d’agression sexuelle, de harcèlement hiérarchique ou de rapport de domination auquel je ne puisse pas dire stop sans risquer de perdre gros. Pour moi, il a été aisé de regarder cette mascarade jusqu’au bout sans être heurté dans ma chair.

Je suis cinéphile. Pour moi, il est aisé de subodorer qu’une grande partie des membres de l’académie des césars a très certainement voté dans son propre intérêt – et peut-être dans un réflexe de repli, de peur et/ou de protection – et non dans un geste d’honnêteté intellectuelle et d’exigence cinématographique.

L’infime once de dignité aura jailli quelques jours avant avec l’attaque d’une partie du monde du cinéma français à l’égard de l’académie, la démission de la direction et la promesse de réforme des statuts à venir. Cette cérémonie funeste n’étant – on l’espère – que l’émanation putride d’un cadavre encore chaud. Alors qu’une garde arriérée (en pensée) du cinéma français continue toujours de regarder de l’autre côté de l’Atlantique en se bouchant le nez, en cette année 2020, les Oscars auront fait une belle preuve d’ouverture, et alors qu’un équivalent paritaire était possible dans l’hexagone, nous n’avons eu droit qu’à cet odieux fiasco.


Samedi 29 février

Anniversaire de Superman et de Gérard Darmon.


Dimanche 1er mars

Le 70ème festival du film de Berlin se termine. Pour la troisième fois en 10 ans (après Une séparation d’Asghar Farhadi en 2011 et Taxi de Jafar Panahi en 2015), l’Ours d’or revient à un film iranien: There is no evil de Mohammad Rasoulof. Je me remémore avoir été durablement impressionné par le précédent film du cinéaste, Un Homme intègre (2017), source de sérieux ennuis pour son auteur dont un an de prison pour « propagande contre la république islamique d’Iran ». Aujourd’hui, Mohammad Rasoulof est interdit de sortie du territoire, ce qui l’a empêché de venir chercher sa récompense pour ce nouveau film, une succession de quatre segments distincts partageant la thématique commune de la peine de mort en Iran. Merci pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux.

Un passionnant sujet fut bien sûr les conséquences de l’arrivée de Carlo Chatrian au poste de sélectionneur. La marque qu’il a su apporter au festival de Locarno semble se retrouver dans une nouvelle sélection parallèle intitulée Encounters, qui multiplie les curiosités et les gestes forts. On y trouvait notamment Malmkrog, nouveau film du roumain Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu – 2005 ; Sieranevada – 2016) ou un intriguant film d’anticipation autrichien : The Trouble with being born de Sandra Wollner, qui repartent tous deux primés.

À part ça, en vrac, le film de Tsai Ming Liang Days a été présenté sans sous-titres, selon le souhait du réalisateur, et s’ouvre sur un plan de cinq minutes sur Lee Kang Sheng qui regarde la pluie tomber. Le nouveau film de Rithy Panh, Irradiés, est projeté sous forme d’un triptyque: trois écrans de même taille, se succédant horizontalement. Les réalisatrices indie américaines Kelly Reichardt (First Cow) et Eliza Hittman (Never, Rarely, Sometimes, Always – Grand Prix) ont à peu près charmé tout le monde, les patriarches à la gloire lointaine Abel Ferrara (Siberia) et Philippe Garrel (Le Sel des larmes) ont à peu près fait chier tout le monde. Mais ceci reste à vérifier.


Lundi 2 mars

Pas une semaine sans parler du héros de l’année : Bong Joon-Ho ! À l’occasion des 20 ans de ses débuts en tant que réalisateur (Barking dogs never bite – 2000), le magazine Sight & Sound a demandé à l’auteur réalisateur d’établir une liste de 20 réalisateurs.trices dont le travail lui fait entrevoir le futur du cinéma : « Quand nous visionnions Nos Années sauvages de Wong Kar-Wai (1990), nos esprits pouvaient déjà rêver d’In the mood for love (2000), ou la découverte de Sang pour sang des frères Coen (1985), donnait déjà un avant-goût de celle de No Country for old man (2007). ».

Voici la liste complète des artistes cités, elle comprend 12 hommes et 8 femmes: Ali Abbasi, Ari Aster, Bi Gan, Jayro Bustamante, Mati Diop, Robert Eggers, Rose Glass, Hamaguchi Ryusuke, Alma Har’el, Kirsten Johnson, Jennifer Kent, Oliver Laxe, Francis Lee, Pietro Marcello, David Robert Mitchell, Jordan Peele, Jennifer Reeder, Alice Rohrwacher, Yoon Gaeun, Chloé Zhao.

Monsieur Bong, j’ai mes accords, mes désaccords, mais ce qui me saute aux yeux à la lecture de cette liste c’est que nous, en Belgique, nous n’avons eu droit ni à Asako 1&2 de Ryusuke Hamaguchi, ni à The Nightingale de Jennifer Kent, pas de trace de Knives and Skin de Jennifer Reeder ou de The House of us de Yoon Gaeun…

Triste royaume pour les cinéphiles…


Mardi 3 mars

Une partie de l’équipe de Transmission passe à la radio !

Pour écouter, c’est par là !


Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Olivier Grinnaert & Julien Rombaux.

Auditrices et auditeurs cinéphiles,

L’heure est grave. Les transmetteurs sont irréconciliables. Par deux fois ce constat est fait lors de cet épisode 38, avant que dans la dernière longueur, une prétendue armistice laisse un goût de poussière en bouche, en tous cas pour ceux qui l’auront mordue. Toi, auditrice, auditeur, qui nous écoute et nous lit, pourras-tu déterminer qui se sort gagnant de la lutte fratricide qui nous oppose sur le deuxième film du programme, pourtant le chant d’amour élégiaque de Terrence Malick l’un des réalisateurs les plus clivants du cinéma contemporain, parvenant même à fissurer nos rangs d’ordinaire si serrés ?

Blague à part, Transmission et son équipe défendent un idéal artistique de mieux en mieux défini, un cinéma aussi satisfaisant en terme de spectacle qu’exigeant dans sa confection et dans la singularité de sa vision personnelle (pour citer Bong Joon-Ho citant Martin Scorsese « Ce qu’il y a de plus personnel est aussi ce qu’il y a de plus original »). De cette quête d’absolu cinématographique, des auteurs souvent nous rassemblent, et nous n’éprouvons que rarement des désaccords lorsque vient l’heure d’établir le programme mensuel. Par conséquent, nos débats sont souvent trop peu spectaculaires, tant nous nous accordons pour adorer ou abhorrer.

Si la tendance actuelle est d’aller vers le plus instantané, le moins spécialisé, le plus pré-mâché, Transmission emprunte le chemin opposé. À notre table, peu de clashes, pas de jugements à l’emporte-pièce, le débat de fond et d’idées sera toujours privilégié à la formule qui claque. Utilisant l’autre côté du spectre que nous offre le web, notre émission n’a pas pour vocation de rassembler, mais elle est clairement adressée à un public d’initiés. Point de gloire au bout du chemin, mais au mieux un peu de passation, de contamination, de fièvre, pour que le Cinéma compte et fasse débat, encore et toujours (des débats que nous vous invitons d’ailleurs à poursuivre dans les espaces de discussion ci-dessous).

Dans le (long) épisode d’aujourd’hui quelques films de leur temps et beaucoup de vertige : Clint Eastwood et Le Cas Richard Jewell, Une Vie cachée de Terrence Malick, Uncut Gems de Joshua et Benny Safdie et enfin Les Enfants du temps de Makoto Shinkaï.

Bonne écoute à toutes et à tous !

Retrouvez-nous sur vos réseaux préférés

Twitter Facebook Instagram Spotify PodCloud iTunes Youtube

00:00 : Intro
O4:18 : Le Cas Richard Jewell de Clint Eastwood
26:25 : Une Vie cachée de Terrence Malick
45:35 : Uncut Gems de Joshua et Benny Safdie
01:03:40 : Les Enfants du temps de Makoto Shinkaï
01:16:25 : Conseils 

Tous nos podcasts actu, c’est par ici


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 19 février

Surfant sur la vague des Oscars, les Razzie Awards ont annoncé la primeur de leur sélection 2020. Une cérémonie dans l’air du temps et dans le sens du vent qui se voudrait iconoclaste mais continue d’embrasser le même prêt à penser qui préside aux Oscars. Sans s’en douter, la petite bête noire de cette nouvelle cérémonie est Sylvester Stallone et son Rambo : Last Blood nommé dans les catégories pire film, pire acteur, pire réalisateur, pire scénariste ou au « Razzie du mépris inconscient pour la vie humaine et les biens publics ». Au fil des décennies et des nominations, aussi diverses que Paul Verhoeven, Michael Cimino ou John Mac Tiernan se virent élevés au rang de « pires réalisateurs », les Razzie auront montré à défaut d’impertinence toute leur absence de pertinence critique. Premiers sur la ligne de départ pour hurler avec la meute sur des films déjà condamnés au box office (Last Action Hero, Showgirls ou La Porte du paradis), il n’est donc guère étonnant de les voir aujourd’hui s’acharner avec la même constance sur Rambo : Last Blood. Loin de nier les nombreux défauts que l’on peut prêter au film (direction photo dégueulasse, montage incohérent et seconds rôles insignifiants), ce Last Blood et le spectacle gore totalement décomplexé qu’il propose apparaît comme un doigt d’honneur salutaire face à une industrie où règne le conformisme le plus mortifère. En revendiquant haut et fort les racines d’un cinéma d’exploitation pur et dur, en ne cherchant jamais à conformer son personnage à son époque, ce dernier opus de la saga est l’antithèse parfaite du cinéma super-héroïque actuel.
Alors qu’en près de quinze ans de règne de Marvel, les Razzies n’ont jamais porté leur attention sur les demi dieux en collants de l’empire Disney, leur acharnement sur un Stallone vieillissant semble tenir davantage de l’imposture que de la posture héroïque.


Vendredi 21 février

Triste à dire, mais le caractère hautement inflammable de la 45ème cérémonie des Césars me donne (un peu) envie d’en suivre la retransmission vendredi soir en direct, et ce pour la première fois depuis plus de 15 ans. Alors que les suites de la démission collective de la direction de l’académie ne sont attendues que pour le printemps (renouvellement des dirigeants et réforme des statuts qui devrait aller vers plus de transparence et de parité), la soirée pourrait effectuer de réjouissants dérapages si les membres de l’académie en venaient à multi-récompenser le J’Accuse de Roman Polanski, tête de gondole avec douze nominations.

Point de langue de bois ou de truchements politico-financiers, chez les bénévoles de Transmission, « Le Cinéma règne » comme disait François Truffaut. Ainsi, dans un monde parfait, point de statuette pour le film de Roman Polanski, et sûrement pas pour ses décors, sa photographie, son scénario ou sa mise en scène. À la limite un Jean Dujardin méritant pourrait tirer son épingle du jeu (même si on ne lui souhaite pas de devoir monter seul sur scène pour défendre le bazar), mais il devra faire face à l’impérial Roschdy Zem de Roubaix, une lumière. Pour nous, c’est bien Portrait de la jeune fille en feu à qui nous voulons jeter des presses-papiers (quatre au bas mot : film, réalisation, photographie et espoir féminin pour Luàna Bajrami). Malheureusement, une victoire du film de Céline Sciamma serait probablement entachée de soupçons de manœuvres politiques en réaction aux orages de ces dernières semaines.

Mais alors que Les Misérables de Ladj Ly raflera sans doute la mise vendredi prochain, la pauvre Céline Sciamma pourra toujours se consoler avec l’accueil très favorable de son film aux États-Unis ou dans les bras de Bong.


Samedi 22 février

STEROIDS, l’émission vidéo consacrée à l’exégèse du cinéma d’action a désormais droit à sa déclinaison en format podcast. Pour ce premier numéro introductif, Stéphane Moissakis et Yannick Dahan reviennent en détails sur Hobbs & Shaw le spin off de la saga Fast and Furious mettant à l’honneur les anciens nageurs et catcheurs Dwayne Johnson et Jason Statham. L’occasion en 35 minutes de dresser le constat désabusé du cinéma d’action contemporain, où le cynisme et la bienséance ont pris le pas sur l’esprit fun et décomplexé qui devrait présider à ce type d’entreprise.


Dimanche 23 février

Les connexions synaptiques des cerveaux cinéphiles sont impénétrables et pleines de surprises. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans les tréfonds de ma mémoire pour me donner envie de revoir, le même jour, Mort ou vif (1995) et Barry Lyndon (1975) ? À priori, pas grand-chose à voir entre le western outrancier, concis et ultra généreux de Sam Raimi et la précision maniaque de la tragédie picaresque de Stanley Kubrick. Et pourtant ! Les deux films répètent significativement une situation à la fois grotesque et hautement dramatique, capable de réveiller jusqu’aux spectateurs endoloris du J’Accuse de Roman Polanski : le duel !

À l’instar des Duellistes de Ridley Scott (1977), Mort ou vif et Barry Lyndon organisent leur dramaturgie autour d’une succession d’affrontements à un contre un. Dans le western, un des genres fondateurs du cinéma américain, cette figure constitue régulièrement le climax du film (en guise d’exemple canonique, penser à L’Homme qui tua Liberty Valance, John Ford – 1962). En cinéaste moderne et véritable entertainer, Sam Raimi met en scène un concours de duels, transformant son film en succession de morceaux de bravoure, s’obligeant dès lors à déployer des trésors d’inventivité pour renouveler constamment l’intérêt visuel de situations similaires dans leur implantation (une rue, deux personnages, un clocher) et organiser la gradation des événements dramatiques de son récit.

Sans compter les mano a mano ou les affrontements à l’épée, le destin de Redmond Barry se scelle par trois fois autour d’un duel au pistolet : la mort de son père dans le plan d’ouverture, le duel avec John Quint qui le fera quitter son village, et enfin l’affrontement pathétique avec Lord Bullingdon au terme duquel il perdra sa jambe. Dans le roman original de William Makepeace Tackeray, ce dernier duel n’a pas lieu, et Redmond Barry – devenu Barry Lyndon – se fait éconduire suite au désastre de sa gestion financière de la fortune qu’il s’est appropriée. Dans ce film qu’il scénarise également, Stanley Kubrick recourt à l’idée du duel au pistolet, dynamisant son récit et achevant de transformer cette figure en symbole de la destinée de son personnage principal, faite de fierté mal placée, d’opportunités, de hasards et souvent, de tricheries.

En haut Mort ou vif (Sam Raimi, 1995)
En bas Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975)


Lundi 24 février

Gemini Man dernier film d’Ang Lee est – on en a beaucoup parlé sur nos ondes imaginaires – tourné en 3D native, 4K et surtout à une vitesse de défilement de 120 fps. L’avancée technique est certaine et le film, érudit et assez sûr de ses moyens, semble nous rappeler la fascination que connurent les premiers spectateurs devant L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière en 1895. D’autant que l’enjeu pour le protagoniste Will Smith, dès la première scène, est d’éliminer un personnage à bord d’un TGV alors que lui même n’y est pas, Ang Lee s’amusant d’entrée à redéfinir le principe même de vitesse et de mouvement à l’écran (à travers la vitesse du TGV, les visions à l’œil nu ou à la double lunette du sniper de Will Smith, l’abolition du flou de mouvement, la redéfinition des différentes profondeurs de champs, etc.). Est-ce le hasard ou la chance mais Youtube nous propose depuis plusieurs jours une remasterisation du film estampillé Light Bros. dans des conditions identiques à celles du film d’Ang Lee, si l’on excepte la 3D. À nous d’y voir une mise en perspective grisante des avancées technologiques face à la stylisation désormais normée du réel qu’est le 24fps, dans le but de questionner un certain retour des salles à une splendeur technique sans égale et ainsi retrouver le pouvoir de fascination, d’attraction foraine qu’elles ont toujours porté.


Mardi 25 février

20h, j’attends un sujet intéressant pour combler l’actualité cinématographique moribonde du jour lorsque j’apprends la culpabilité votée à l’unanimité de l’ex-producteur et co-directeur de Miramax Harvey Weinstein pour agression sexuelle et viol au troisième degré. Bonne nouvelle si ce n’est que ce troisième degré d’infraction (correspondant à un non consentement clairement exprimé) lui permettra, selon la justice américaine, d’échapper à la perpétuité. À peine cinq minutes plus tard, je lis dans une interview de Mark Ruffalo que Kevin Feige aurait flirté avec la porte du studio Marvel car jugé trop adepte d’inclusivité et de diversité genrée et ethnique par Isaac Perlmutter, CEO de Marvel Entertainment. Loin de moi l’idée de défendre la politique de Feige et encore moins de classifier ou sectoriser ces faits selon leur « degré de gravité » mais ces exemples – un peu « deux poids, deux mesures » – me semblent plus que jamais prouver la nécessité absolue de continuer à porter les combats et à creuser les débats, respectivement plus haut et plus profond.


Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Olivier Grinnaert, Manuel Haas, Lucien Halflants.


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Après une semaine de deuil cinéphile noyé dans l’alcool et le chagrin à regarder en boucle la filmographie de Kirk Douglas, nous voici de retour pour un nouveau numéro de la Dernière séance.

Mercredi 12 février

Alors que le générique de fin de Mandingo de Richard Fleischer défile sur l’écran de mon ordinateur, j’apprends avec tristesse le décès de Kirk Douglas avec lequel Fleischer avait collaboré sur 20 0000 lieues sous les mers et Les Vikings. Nés à un jour d’intervalle, ces deux natifs de l’état de New-York se croisaient une dernière fois dans mon imaginaire cinéphile ouvrant une parenthèse enchantée entre leurs filmographies respectives. Deux carrières entamées en 1946, avec Child of Divorce poignant premier long métrage de Fleischer et L’emprise du crime où le jeune Kirk Douglas partageait l’écran avec la grande Barbara Stanwyck. Les années 50 et 60 furent fructueuses pour les deux hommes. Au sommet de son star-system, l’acteur tourne avec Billy Wilder, Howard Hawks, Vincente Minnelli, Robert Aldrich ou Stanley Kubrick alors que Fleischer entre dans la cour des grands avec le succès phénoménal de 20 0000 lieues sous les mers, premier film live des studios Disney, et enchaîne les réussites artistiques et commerciales de premier plan (Les Vikings / Le voyage Fantastique). C’est à l’aube des années 70 que leurs routes vont se séparer. Un moment de bascule du cinéma américain merveilleusement retranscrit dans le Once Upon a time in… Hollywood de Quentin Tarantino, Fleischer accompagnant l’émergence du Nouvel Hollywood, tant d’un point de vue formel que thématique, là où Kirk Douglas verra sa carrière progressivement décliner au cours de la décennie. Il y tournera cependant deux films majeurs : Furie de Brian De Palma et Le Reptile de Joseph Mankiewicz.
Point d’orgue de cette période, Mandingo clôt de manière glaçante un chapitre passionnant de l’œuvre de Fleischer. Film terminal sur l’esclavage auxquels les récents Django Unchained et 12 Years a slave doivent énormément (Tarantino faisant un renvoi direct à une scène clé du film de Fleischer). Mandingo explore sans fards et sans afféteries toute la crudité de la traite des noirs dans une inversion totale de l’imagerie sudiste d’Autant en emporte le vent. Longtemps invisible et censuré, ce dernier coup d’éclat de Fleischer ne perd rien de sa puissance prés de 50 ans plus tard, à l’image de l’ensemble de la filmographie son auteur.

Jeudi 13 février

Kirk Douglas encore et toujours, l’excellente émission Total Trax dédiée à la musique de films et animée par David Oghia, Rafik Djoumi et Olivier Delbrosses consacre un numéro hors-série à Kirk Douglas. Une playlist de plus de 2 heures articulée autour de films emblématiques de la carrière du grand Kirk, avec un focus sur les réalisateurs et les compositeurs qui ont accompagné la carrière du monsieur. Au programme le trop souvent oublié Le Gouffre aux Chimères de Billy Wilder, L’homme qui n’a pas d’étoile, Chaîne Conjugale, L’arrangement, La Captive aux Yeux Clairs ou Les Ensorcelés, soit un voyage éveillé au travers de 50 ans de cinéma qui enchantera autant les mélomanes que les cinéphiles.

Un épisode spécial à écouter ici

Vendredi 14 février

J’aime les chiens. Et j’aime aussi Harrison Ford. Parfois, j’imagine même leur trouver des qualités semblables. Quelques soient les circonstances, ils apparaissent toujours comme de vieux copains, inchangés, rassurants et diablement agréables à caresser. En fouillant mes fondements psychanalytiques, on pourrait certainement trouver différentes raisons à ces amours. Mais ce serait bien sans mettre en avant leurs conséquences désastreuses. Outre quelques cicatrices, résidus d’embarrassantes embrassades canidées, c’est surtout un certain nombre de films plus que dispensables avalés pour combler ces passions qui me questionnent. J’hésite donc à me fader la nouvelle adaptation de LAppel de la Forêt – œuvre phare de Jack London publiée en début de siècle passé – dans laquelle Harrison Ford incarne le célèbre John Thornton aux côtés d’Omar Sy (dans le rôle du chien, si l’on en croit l’affiche). Chris Sanders n’est pas Wellman – mais reste l’auteur du très bon Dragons – et passer après Clark Gable, Charlton Heston ou encore Rutger Hauer dans un rôle aussi iconique n’est pas chose aisée mais voir Sy, Ford et un clébard se faire des papouilles sur grand écran, ma foi, pourquoi pas ?!

Samedi 15 février

À l’heure des Oscars, on saluait le début de tournage de Nightmare Alley, nouveau film de Guillermo Del Toro, deux ans après la consécration de La forme de l’eau. Une occasion de revenir sur ce petit diamant brut du film noir signé Edmund Goulding, réalisateur inégal mais qui aura fait briller Bette Davis dans Une certaine femme, La Vieille fille et Dark Victory . Avec son histoire de médium érigé en faux prophète, le film de Goulding évoque un croisement étrange entre le Freaks de Tod Browning, Elmer Gantry de Richard Brooks et La Caravane de l’étrange, la série avortée de Daniel Knauf. Bonimenteur de fête de foraine qui de l’illusion bascule progressivement dans la criminalité en s’associant à une psychiatre, Tyrone Power y trouve l’un de ses meilleurs rôles, et l’on devine aisément tout ce qui a pu attirer Del Toro dans cette relecture. Entre sa figure de « geek » érigé en attraction foraine et le désir de respectabilité et de pouvoir de son personnage principal, cette nouvelle cuvée du mexicain pourrait s’imposer comme son Huit et demi (ou son Ready Player One pour ceux qui lisent entre les lignes), interrogeant à nouveau les notions de croyance et de foi, qui irriguent le cinéma de Del Toro.
Pour savoir si mes prévisions relèvent du sixième sens ou de la mystification, il faudra se donner rendez-vous dans les salles en 2020 ou 2021.

Quel sera le geek 2020 selon Del Toro ?

Lundi 17 février

Pierre Lescure se présente pour un troisième mandat en qualité de président du festival de Cannes. Le successeur de Gilles Jacob, homme d’affaires et de médias, ancien patron du PSG rempilera-t-il pour un nouveau mandat ? Rien n’est moins sûr. L’élection se serait vue reportée et la fine équipe du président – de l’état, lui – Emmanuel Macron en aurait profité pour opter avec insistance pour une représentante féminine pour présider (souvent honorifiquement) le plus grand festival cinématographique du monde. En ces « années #metoo, post-Weinstein », rien ne paraissait plus réjouissant, ni attendu jusqu’à ce que les premiers noms sortent dans les journaux. Outre Véronique Cayla, Isabelle Giordano ou encore Laure Adler, plus ou moins à leurs places (parfois moins que plus), c’est Mercedes Erra, plus spécialisé dans les stratégies de Danone et McDo que dans le ciné, qui tiendrait la corde. Quand on vous dit que l’industrie finira bien par littéralement nous vendre des bidons de lessive.

Pourquoi ne pas proposer directement Brigitte ?

Mardi 18 février

Plus efficace, moins politiquement lissé par les hautes instances, le Geena Davis Insitute of Gender in Media œuvre depuis 2004 a dénoncer les inégalités, les stéréotypes, et le déséquilibre entre les genres dans les médias et particulièrement le cinéma. Le peu d’intérêt porté à la cause il y a encore quelques années ne semblait pas avoir servi l’organisation. On imagine cependant mal la gloire perpétrée comme unique but pour tous ses influents membres qui organisent un congrès tous les deux ans travaillant à aplanir l’oscillogramme vacillant de la domination masculine. Demain, mercredi 19 février 2020, sortira Tout Peut Changer ! Et si les Femmes comptaient à Hollywood ? Un documentaire de Tom Donahue mettant à l’honneur la star de Thelma et Louise et toute la fine mais maigre fleur du Hollywood féminin. En espérant que les idéaux gorgés d’envie gardent le cap – mais comment pourrait-il en être autrement ? – afin que ce genre d’initiatives ne résonnent plus en évidentes nécessités.

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous !

Manuel Haas et Lucien Halflants

Retrouvez ici, tous les épisodes de La Dernière séance

En 1980, Paul Verhoeven déclenchait le scandale dans sa Hollande natale avec Spetters, chronique réaliste des adolescents de Rotterdam. Etude de moeurs caustique et frénétique, le long métrage, cru et cruel, vaudra à Paul Verhoeven de violentes critiques. Près de quarante ans plus tard, nous profitons de sa ressortie chez BQHL Editions, pour nous replonger dans le film, point d’orgue de la première partie de carrière du « hollandais violent ». L’occasion de parler motos, coupes de cheveux et frites bataves. 

Bonne écoute

L’équipe de Transmission

Twitter – Facebook – Instagram – Spotify – PodCloud – iTunes – Youtube


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 29 janvier

Ancien directeur artistique du festival de Locarno, l’italien Carlo Chatrian annonce sa première sélection à la tête de la Berlinale, qui se déroulera du 20 février au 1er mars. Globalement, la sélection annonce peu de noms prestigieux, et semble accorder une place de choix à des formes artistiquement risquées, hybrides et exigeantes, qui ont fait la réputation de Locarno au cours des années 10. Malgré tout, la vieille garde y sera représentée par Abel Ferrara (Siberia) ou l’inoxydable Philippe Garrel (Le Sel des larmes), l’Asie par Hong Sang-Soo (The Woman who ran, avec sa muse Kim Min-Hee) ou encore Tsai Ming-Liang, ancienne gloire des nineties, qui revient avec un film intitulé Days, toujours avec son acteur fétiche Lee Kang-Sheng. Les transmetteurs suivront de près les premiers retours sur Irradiés du documentariste Rithy Panh, First Cow de l’américaine Kelly Reichardt (La Dernière piste – 2008 ; Certaines femmes – 2016) ou encore Undine de l’allemand Christian Petzold (Barbara – 2012 ; Phoenix – 2014). Enfin, notons une nouvelle adaptation du roman d’Alfred Döblin Berlin Alexanderplatz (après notamment la fameuse série de R.W. Fassbinder en 1980), cette fois transposé de nos jours sur fond de crise migratoire et de néons fluos, le tout réalisé par le réalisateur germano-afghan Burhan Qurbani, remarqué avec Shadada en 2010.


Jeudi 30 janvier

Je n’osais vraiment y croire. L’idée saugrenue, dépourvue d’incarnation visuelle ne s’était pas encore cristallisée dans mon cerveau reptilien. Et puis, comme dans Paris-Match, le choc d’une photo. The Jesus rolls, le spin-off de The Big Lebowski des frères Coen (1998) est bien un pseudo-remake des Valseuses de Bertrand Blier (1974). D’un coup, l’imagination s’affole : Bobby Cannavale et John Turturro besognant une Audrey Tautou frigide ou reniflant des petites culottes pour deviner l’âge de leurs propriétaires, Isabelle Huppert reprenant son rôle de jeune vierge juste pour emmerder Eric Neuhoff… Probablement pas un chef d’œuvre, le film remplacera le traditionnel Las Vegas Parano (Terry Gilliam – 1998) lors de la prochaine soirée Pizza-Mescaline avec les collègues transmetteurs.

Le choc des photos.

Samedi 1er février

Un peu plus de deux ans après le succès de La Forme de l’eau (2017), Guillermo Del Toro a commencé il y a une dizaine de jours le tournage de Nightmare Alley, l’histoire d’un escroc faisant équipe avec une psychiatre. Co-écrit par le réalisateur avec Kim Morgan, collaborateur régulier du franc tireur canadien Guy Maddin, le script est adapté d’un roman de William Lindsay Gresham originellement paru en 1946, édité en français par Série Noire en 1997 sous le titre Le Charlatan (avec une postface de Philippe Garnier). Ce texte a déjà été adapté à l’écran en 1947 par Edmund Golding avec Tyrone Power dans le rôle principal. Il s’agit apparemment d’un diamant méconnu du film noir, entretenant une filiation avec Freaks (1932), Boulevard du crépuscule (1950) et Mulholland Drive (2001), il a été réédité sur support numérique au milieu des années 2000 et jouit d’une solide réputation chez les cinéphiles. La photographie de la nouvelle adaptation par RealGDT sera signée Dan Laustsen pour leur quatrième collaboration (après Mimic – 1997, Crimson Peak – 2015 et le précité La Forme de l’eau). Bref, tout ceci semble du taillé sur mesure pour l’auteur-réalisateur du Labyrinthe de Pan (2006). Petite ombre au tableau, la direction d’acteurs n’est pas toujours le point fort de l’auteur mexicain: aux côtés de l’estimable Cate Blanchett, le sympathique mais fort lisse Bradley Cooper a été retenu pour le rôle principal masculin. Leonardo Di Caprio, acteur originellement pressenti aux fréquents éclairs de génie (malgré ses sorties de piste) eut été un choix plus enthousiasmant.


Dimanche 2 février

Le festival de Gerardmer couvre de prix Saint-Maud (Grand Prix, Prix de la critique, Prix du jury jeunes). Premier long métrage écrit et réalisé par la britannique Rose Glass, autrice de plusieurs courts, Saint-Maud met en scène une infirmière à domicile trop pieuse pour ne pas être dérangée. À l’odeur alléché, je me précipite sur la bande-annonce, mais c’est une douche froide qui m’attend. Le film arbore fièrement le logo de la société de production new-yorkaise A24, qui s’est fait ses dernières années une spécialité de films « de genre » un tantinet prétentieux et aux emballages plus jolis que la substance, globalement peu appréciés par notre rédaction. Sur plus de 2 minutes, rares sont les plans qui impriment ma rétine et le recours à un morceau chanté par Billie Eilish dans la bande-son achève de faire de ce trailer le plus hypster-tendance-2020 qu’il m’ait été donné de voir à ce jour. Saint-Maud sortira fin juin en France, la date de sortie en Belgique est inconnue, mais accorder le bénéfice du doute nous devons.


Lundi 3 février

Rien ne va plus sur la planète de la critique ciné podcastable ! Alors que je me gausse que Le Masque et la plume se fasse taxer de racisme et de misogynie dans une enquête signée Médiapart, j’apprends que le plus recommandable No Ciné sur Binge audio, animé par Thomas Rozec, est quant à lui purement et simplement suspendu. Dommage, l’émission plus qu’hebdomadaire proposait une ligne éditoriale proche du cinéma que nous défendons à Transmission, débattue avec passion, précision et érudition. Soit en contresens total avec les jeux de mots poussifs, les assertions condescendantes et le mépris du cinéma comme art-spectacle de la cathédrale moisie de France Inter (avec tout le respect que je dois à Michel Ciment). Ceci étant dit, Radio France propose moult programmes hautement recommandables, de Mauvais Genres sur France Culture à Plan Large sur… France Culture.

No Ciné dans l’au-delà.

Mardi 4 février

Bouclage de cette semaine décidément très festivalière par l’évocation de deux films projetés au dernier festival de Sundance, l’ex-Mecque du cinéma américain dit « indépendant », devenu depuis la fin des années 90 un cliché à lui tout seul, désignant des films un peu grisâtres, souvent sous-écrits, parfois empruntés d’un spleen existentiel qu’on retrouve chez pas mal d’auteurs de comics américains en vogue (Daniel Clowes, Chester Brown, Seth ou Adrian Tomine). Soit tout le contraire des Bêtes du Sud sauvage de Benh Zeitlin, qui y fut pourtant révélé en 2012. Malheureusement et comme on pouvait le craindre au vu de sa bande-annonce, l’auteur-réalisateur ne semble pas reproduire le miracle sur Wendy. Cette année, le Grand Prix échoit à Minari, long métrage écrit, produit et réalisé par l’américain d’origine coréenne Lee Isaac Chung, déjà auteur de 4 longs-métrages. Centré sur l’intégration d’une famille d’origine coréenne qui s’implante en Arkansas, Minari est notamment interprété par Steven Yeun qui tenait l’un des rôles principaux du Burning de Lee Chang Dong (2018). Le film est produit par Brad Pitt via sa société PlanB et distribué par… A24 ! Probable rendez-vous sur la Croisette en mai prochain (à la Quinzaine ou à la Semaine ?).

Minari de Lee Isaac Chung.

Sur ce bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !