Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 22 janvier

Pour la première fois depuis plus de 10 ans, je consacre environ 12 heures à revoir l’intégralité du Seigneur des anneaux selon Peter Jackson dans leurs versions longues (2001-03). Sur des scenarii co-écrits avec Philippa Boyens et son épouse Fran Walsh, la mise en scène de Peter Jackson est un modèle de fluidité et de clarté narrative. Sa vision est toujours aussi inspirée, à la fois sensible et épique, regorgeant de plans iconiques à l’extrême. Le gigantesque casting est un sans-faute, et au sein de carrières remarquables et variées, Ian McKellen, Viggo Mortensen, Elijah Wood ou Andy Serkis trouvent le rôle de leur vie. Andy Serkis tiens ! À l’époque, Gollum fait date dans l’histoire des effets-spéciaux au cinéma. Froidement, on pourrait dire aujourd’hui que ceux-ci ont pris un petit coup de vieux. Ce serait là pinailler devant la preuve éclatante de l’apparition d’une poésie des effets surannés, quand ceux-ci sont mis au service de la force dramatique d’un des plus beaux personnages (le plus beau ?) d’une très impressionnante galerie. De ce fait, et à l’instar du film préféré de Peter Jackson, le King Kong de Merian Cooper et Ernest Schoedsack (1933), si la patine de l’opus magnum de Peter Jackson est un marqueur de son temps, sa réussite cinématographique traverse les âges avec une classe folle (à condition de fermer les yeux sur les blagues à propos de lancers de nains).


Vendredi 24 janvier

On apprend que le président de la dixième cérémonie des Magritte – l’équivalent des césars à la sauce Bruxelloise – sera Pascal Duquenne. L’acteur porteur du syndrome de Down (trisomie 21) avait ému la croisette en 1996 pour son rôle dans Le Huitième jour de Jaco Van Dormael, devenant ainsi le premier acteur belge à remporter le prix d’interprétation masculine sur la croisette (ex aequo avec Daniel Auteuil dans le même film).
Le deuxième long-métrage de Jaco Van Dormael avait reçu une longue et chaleureuse ovation et permis à son acteur de réaliser son rêve, lui qui fait du théâtre depuis qu’il est enfant. En Belgique, Le Huitième jour reste à ce jour le film le plus vu en salles pour une production belge francophone (750.000 entrées). Pascal Duquenne a accompagné  Jaco Van Dormael durant toute sa carrière puisqu’il était à l’affiche du premier film du cinéaste,  Toto le héros (1991),  mais aussi de Mr Nobody (2009) et du dernier en date Le tout nouveau testament (2015).

Donner cette opportunité à Pascal Duquenne est réjouissant et prometteur d’une mentalité plus ouverte pour le cinéma belge. Côté cérémonie, Duelles (Olivier Masset-Depasse), Le jeune Ahmed (Jean-Pierre et Luc Dardenne), Lola vers la mer (Laurent Micheli), Nuestras madres (César Diaz) et Seule à mon mariage (Marta Bergman) se disputeront le titre du meilleur film alors que les quatre premiers cités tenteront de décrocher la récompense du meilleur réalisateur. Qui d’autre que Pascal pouvait présider une cérémonie au pays de l’absurde ?
Et s’ il remplaçait aussi le roi Philippe pour gouverner le plat pays ?
J’oserais parier qu’il ne ferait pas moins bien. 
Duquenne premier ministre !


Samedi 25 janvier

Après l’hommage, l’étonnement. J’apprends en ce jour – apparemment avec deux ans de retard – qu’Olivier Assayas aurait du mettre en scène Idol’s Eye un long-métrage de genre américain adapté d’un article de Playboy avec Robert De Niro. Remplacé ensuite dans le rôle titre par Sylvester Stallone et accompagné, entre autres, par Robert Pattinson et Rachel Weisz. L’annonce et le casting paraissent bien étonnants dès lors qu’on a vu les précédents thrillers du cinéaste, généralement assez peu enclins au dynamisme, à la castagne et surtout à une recherche d’efficacité typiquement hollywoodienne. Mais l’idée paraît peut être moins étonnante dès lors que l’on sait l’attirance du cinéma mondial pour ce réalisateur français à la singularité évidente mais pas toujours parfaitement maîtrisée. Le projet  – stigmate pour Assayas – semble bien embourbé dans les limbes hollywoodiennes. Faute de gros sous pour racheter une pré-production antérieure à celle du réalisateur.


Dimanche 26 janvier

La mort est inéluctable mais les accidents qui parfois la causent ne semblent jamais porter que le sceau de l’absurdité. Il y a quelques jours, Kobe Bryant est mort lors d’un accident d’hélicoptère. Il était l’idole marquant mon adolescence, comme celle des fans de basketball de tous bords mais aussi – star des Los Angeles Lakers qu’il était – de nombreux acteurs, réalisateurs et artisans de cinéma. Si c’est bien sûr une unquantifiable émotion qui fait danser les doigts du rédacteur de ses lignes, c’est cette même émotion qui le poussera à tordre un peu l’hommage pour correspondre à une certaine idée éditoriale: son amitié et sa collaboration avec Spike Lee dans Kobe Doin’ Work, fascinant documentaire tant sportivement que cinématographiquement, ses apparitions dans de nombreuses et inégales réclames parfois tournées par les plus grands, l’importance du conte dans l’histoire du sport et particulièrement dans le basket moderne… Toutes ces pistes auraient pu s’offrir en sujets. Mais c’est surtout l’abrupt avortement de cette carrière de storyteller (avec son studio Gravity) qui m’aura le plus marqué, ainsi que la possibilité de relecture testamentaire et donc particulièrement émouvante du magnifique Dear Basketball réalisé par l’immense Glen Keane (2017). Mis en musique par John Williams et écrit, produit et interprété par le Black Mamba, le court-métrage d’animation leur aura valu l’Oscar du même nom (le seul à ce jour donné à un athlète) et ressemblait autant à un dernier acte sportif qu’à un premier cinématographique: « Je ne peux t’aimer de façon aussi obsessive que pour quelques instants encore. […] Ce n’est pas grave. Je suis prêt à te voir partir. »


Lundi 27 janvier

Après le succès dantesque – commercial on s’entend –  du dernier Roi lion (9,7 millions d’entrée en France) et en attendant le Pinocchio de Robert Zemeckis ou le prequel des 101 Dalmatiens avec Emma Stone, Disney annonce travailler à un remake live action de Bambi. Le remake en live action est entre les mains de deux scénaristes: Lindsey Beer et Geneva Robertson-Dworet. La première est créditée de Sierra burgess is a loser (Ian Samuels – 2018), la seconde du Tomb Raider de  Roar Uthaug (2018). Ensemble, elles signeront également le scénario de Silver Sable, prochain spin-off de Spider-man centré sur le personnage féminin prêtant son nom au titre.
Devant cette multiplication de remakes, reboots et autres spin-offs, on est en droit de s’interroger:  est-ce vraiment le signe d’un studio de cinéma tourné vers l’avenir ? L’empire Disney est-il aujourd’hui attiré par autre chose que le montant de ces recettes et l’assurance de ramener en salles un maximum de monde ? Pour défendre le projet, la firme aux grandes oreilles mise – comme pour Le Roi lion – sur la technologie d’images de synthèse photoréalistes, notamment pour recréer un univers forestier immersif. Ainsi, le jeune faon maladroit apparu sur les écrans en 1942 s’offrira une seconde jeunesse puisqu’il est annoncé dans une « 3D révolutionnaire ». L’occasion également de retrouver Panpan le lapin plus vrai que nature. Tout cela ne sent-il pas déjà la mouffette ? Réponse en 2022…


Mardi 28 janvier

Saisons des prix oblige, les français ont maintenant leurs Golden Globes (sans le versant séries, étrangement…) soit les prix « Lumières » décernés par les correspondants de la presse internationale à Paris. Au rayon des bonnes nouvelles, Noémie Merlant et Claire Mathon sont récompensées pour Portrait de la jeune fille en feu et Roschdy Zem pour Roubaix, une lumière !. Au rayon faisandé, Roman Polanski est distingué pour la mise en scène de J’accuse et les scénaristes des Misérables repartent également les mains pleines.

Plus sérieusement, une vraie bonne nouvelle, la Mosfilm, soit la société de production cinématographique fondée après la nationalisation des moyens de production soviétiques, met une bonne partie de son catalogue en accès libre sur YouTube, en versions sous-titrées et en relativement bonne qualité (ici). S.M. Eisenstein, E. Klimov, N. Mikhaïlkov… De quoi rattraper quelques classiques. Une stratégie de distribution somme toute logique quand on envisage le grand cinéma comme un bienfait qui doit bénéficier à tous les hommes et toutes les femmes du peuple !


Sur ce bonne semaine cinéphile à tous !

Olivier Grinnaert, Lucien Halflants et Julien Rombaux

Retrouvez ici, tous les épisodes de La Dernière séance

Chèr-e-s auditrices et auditeurs cinéphiles,

Après l’heure du bilan, celle des espoirs renouvelés.

Notre 37ème épisode marque notre entrée dans une nouvelle décennie, que nous espérons pleine de films prompts à entretenir la flamme de notre passion et que nous nous évertuons à transmettre. Pour 2020 notre ambition grandit encore d’un cran et nous vous invitons, chers auditeurs, à participer davantage à notre grande aventure cinéphile podcastable, placée sous un prisme éditorial qui, tel un vin de garde, s’affine d’année en année. En toutes lettres, les œuvres mises en lumière par vos humbles serviteurs transportent une vision personnelle, forte et singulière, tout en restant satisfaisantes en termes de spectacle, de narration, de personnages.

En témoigne notre programme de ce jour ! 1917 gageure technique, mais aussi l’un des travaux les plus intimes de Sam Mendes, réalisateur irrégulier, mais auteur des Noces rebelles (2008), élu récemment par le magazine Vulture comme le film le plus effrayant de tous les temps (ici), et ça se défend. Enchaînement avec le bien nommé Adoration, récit initiatique pas comme les autres, signé d’un auteur-réalisateur belge pas comme les autres: Fabrice Du Welz. Acte III, chant du cygne sur les bords du Lac aux oies sauvages de Diao Yinan, troisième film chinois à notre programme en moins d’un an, confirmant une vitalité sur laquelle nous maintenons notre attention.

Mais, comme énoncé plus haut, notre vœu le plus cher pour cette nouvelle année c’est d’entendre enfin votre voix chère auditrice, cher auditeur ! Notre site internet, notre page facebook ou notre compte twitter n’attendent que vous pour attiser les débats, porter les discours à ébullition, pour finalement éclabousser et embraser la toile tous azimuts ! Que la passion transmise gagne de nouvelles légions prêtes à porter haut les couleurs d’un cinéma généreux et exigeant ! Amen.

Bonne écoute et belle année cinéphile à toutes et à tous !

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00:00 : Intro 
O3:54 : 1917 de Sam Mendes
20:37 : Adoration de Fabrice Du Welz 
34:17 : Le lac des oies sauvages de  Diao Yinan 
48:58 : Conseils 

Tous nos podcasts actu, c’est par ici


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Mercredi 15 janvier

Estampillée « Netflix original », alors qu’elle est née sous l’égide de la BBC, la nouvelle version de Dracula sous forme de mini série en 3 épisodes est à la fois une excellente surprise et une petite déception. Comme ils l’avaient fait précédemment avec Sherlock, Gattis et Moffat revisitent de fond en comble la figure de Dracula pour en proposer une relecture érudite et ludique qui dépoussière le mythe sans jamais le dévoyer. Affûté comme les canines du saigneur des Carpates, l’écriture du duo fait des merveilles tant dans les dialogues que dans le soin maniaque apporté à la résurrection de cette grande figure du fantastique.
Après près de 30 ans perdu à errer dans un labyrinthe d’adaptations hasardeuses (le dispendieux Dracula de Francis Ford Coppola) ou ratées (Van Helsing, Dracula 2000 et le récent Dracula Untold), le comte Dracula retrouve ici de sa superbe sous les traits d’un Claes Bang impérial et ultra charismatique. L’éternel combat entre le comte et Van Helsing trouve ici un écho tout particulier tant dans le choix de son interprète (l’actrice Dolly Wells) que dans son ultime affrontement avec le monstre, où Gattis et Moffat redéfinissent les règles du jeu – la peur de la croix et de la lumière du jour- pour mieux rétablir le mythe dans toute sa modernité. Un choix audacieux et inédit qui risque de faire grincer les dents de quelques puristes mais qui résonne comme une profession de foi à l’heure où l’industrie peine à donner une seconde vie à tout un pan de la culture populaire.
Seule ombre au tableau, si à l’écran la lutte entre la lumière et les ténèbres brille par la haute tenue de son écriture, la mise en scène reste largement en deçà de ce que l’on aurait pu attendre d’un telle refonte du mythe. Si l’on appréciera dans sa première partie la volonté de retour aux sources au travers d’une imagerie gothique très largement associée au genre, le dernier tiers pâtit d’une esthétique impersonnelle qui tend à minimiser la portée symbolique du récit et aurait peut être gagné à opérer son dernier virage narratif en deux épisodes au lieu d’un seul. Pourtant réalisateur de certains des meilleurs épisodes de la série Sherlock (Le grand jeu / Un scandale à Buckingham) Paul McGuigan peine à trouver le ton juste pour clore cette nouvelle anthologie qui finit par laisser un goût de trop peu pour tous ceux qui en attendait un peu plus d’une telle refonte du mythe.
Après à vous de voir si vous préférez boire le verre à moitié vide ou à moitié plein.

Mark Gattis et Steven Moffat discutant autour d’un délicieux chianti

Jeudi 16 janvier

Si lorsque l’on évoque une série comme Dracula ou encore Sherlock, la signature de Steven Moffat tend à éclipser celle de son coscénariste Mark Gattis, il convient pourtant de souligner l’apport évident de ce dernier dans l’une des grandes réussites de ce Dracula millésime 2020. Plus ancrée dans une tradition de la littérature et du cinéma d’épouvante, la plume de Gattis est un parfait contrepoint à la vision plus moderne de Moffat. Une mise en tension entre tradition et modernité au cœur même de la dynamique qui habite le binôme Sherlock/Watson ou Dracula/Van Helsing.
Tourné en partie dans les studios de la Hammer et en Slovaquie sur les traces du Nosferatu de Murnau, l’esthétique très réussie des deux premiers tiers de cette nouvelle série doit beaucoup à cet amour de Gattis pour une certaine tradition du cinéma de genre.
Une passion partagée par Gattis dans deux excellents documentaires consacrés à l’histoire du cinéma horrifique, la mini-série A history of horror with Mark Gattis et Horror Europa with Mark Gattis où l’interpréte de Mycroft Holmes arpentait déjà le pavé du château d’Orava, théâtre du classique intemporel de Friedrich Wilhelm Murnau.


Vendredi 17 janvier

Il y a quelques semaines, nous partagions notre tristesse et notre regret de voir la disparition de deux émissions chères à notre cœur de cinéphile : Opération frisson et Le grand frisson animées respectivement par Yannick Dahan et Julien Dupuy. C’est donc avec un vif intérêt que nous accueillons l’arrivée sur France Télévision de Zine ! Zine ! le nouveau magazine culturel de Julien Dupuy consacré à l’actu des 9 -12 ans. Un regard plus enfantin qui pourra dérouter aux premiers abords les habitués du Grand frisson mais qui témoigne du même engagement à porter haut et fort les couleurs de la culture populaire. À l’heure où l’emprise de Disney plane au-dessus de toutes les petites têtes blondes, Zine ! Zine ! incarne une proposition rare et solide d’alternative à l’uniformisation de l’imaginaire incarnée par la firme aux grande oreilles. Un outil salutaire de résistance pour continuer à éveiller la curiosité des plus petits aux derniers soubresauts de la pop culture.
Malheureusement, à contrario du Grand frisson disponible en replay en dehors le France, il faudra faire preuve d’une certaine forme d’inventivité pour contourner les frontières du web afin d’apprécier cette nouvelle émission (aucune crainte, votre enfant de 9 ans devrait pouvoir vous guider dans cette périlleuse opération).

En route vers le pays de l’imaginaire

Samedi 18 janvier

Présent au sommaire du premier épisode de Zine ! Zine ! le coffret dvd/bluray Le monde animé de Grimault regroupant 8 courts-métrages de Paul Grimault en versions restaurées est un enchantement de chaque instant. Odes à l’émerveillement et à la poésie, traversés de doux rêveurs et d’autant de motifs que l’on retrouvera des années plus tard dans son chef-d’œuvre Le roi et l’oiseau, cette galerie de courts-métrages dresse un portrait émouvant et vivifiant de cet artiste iconoclaste et farouchement antimilitariste qu’était Paul Grimault.
Dans l’attente d’une édition plus complète des courts-métrages de Grimault, cette anthologie centrée autour de sa collaboration avec Jacques Prévert et le scénariste Jean Aurenche (La traversée de Paris / Jeux interdits) est une introduction parfaite au cinéma de celui qui selon l’aveu même du regretté Isao Takahata fut décisif dans la décision du futur réalisateur du Tombeau des Lucioles de s’engager dans la voie du cinéma d’animation.


Lundi 20 janvier

Lundi soir à la Cinémathèque française se tenait la 74e cérémonie de remise des prix du Syndicat Français de la Critique de Cinéma. Une soirée qui aura récompensé l’excellente monographie de Philippe Garnier Sterling Hayden, L’irrégulier du prix meilleur album sur le cinéma, édité par La Rabbia, le label rétro du distributeur The Jokers. Une occasion parfaite – au delà de la somme de documents inédits et passionnants assemblée par Philippe Garnier- de revenir sur une facette encore trop méconnue de cette figure essentielle du film noir américain et de vous conseiller la lecture de ses deux formidables romans: Voyages et Wanderer publiés chez Rivages. Derrière l’image imposante de ce géant aux pieds d’argile se révèle un écrivain accompli, d’une sensibilité à fleur de peau, tout droit sorti d’un roman d’Hemingway ou de Robert Louis Stevenson.
Un homme qui -comme dans la préface de Wanderer signée James Ellroy- avant d’être un « très bon comédien, était meilleur encore quand il prenait la plume pour écrire un roman ou bien ses mémoires. La vie en mer – et la mer en tant que métaphore du combat et de la transcendance – tel était son thème majeur ».


Sur ce bonne semaine cinéphile à tous !

Manuel Haas

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Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Mercredi 8 janvier

Puisqu’il paraît que cette rubrique n’est pas tout à fait involontairement inspirée de la revue Positif – dans l’idée, pas dans la forme, hein – nous allons lui rendre hommage de manière plus délibérément flamboyante. Le dernier édito de l’illustre Michel Ciment, dans la revue de décembre dernier, fait du bien. Il questionne, et offre quelque peu réprobation, à une forme de culture de la censure qui renaît dans une France aux velléités identitaires de plus en plus mouvantes, incertaines. Il est bien délicat dans le contexte actuel de comparer Roman Polanski aux plus talentueux réalisateurs chinois tant les formes de censures à leurs égards sont bien différemment fondées (on parlera d’ailleurs de boycott concernant Polanski) mais Monsieur Ciment ose le parti pris et développe son propos sans la moindre vulgarité. Expliquant, entre autres, que Positif, dans ses jeunes années, a connu la censure étatique et autre forme de boycott et que – fidèle à une certaine morale dite « de gauche » – ils s’y refusent catégoriquement. On ne peut que louer l’initiative. De son côté Stéphane Delorme, rédacteur en chef de l’ennemi : Les Cahiers du Cinéma, dans un édito du même mois questionne – comme nous le faisons régulièrement et le ferons probablement encore aujourd’hui – la bonne volonté des studios hollywoodiens et par là-même, la tectonique des plaques d’un cinéma américain, parangon autrefois proche d’un certain idéal cinégénique.

Lien vers l’éditorial en question: http://www.revue-positif.net/n707_files/edito.pdf

Pour parfaire leur collection , les transmetteurs recherchent ce numéro.
Merci de contacter la rédaction.

Jeudi 9 janvier

Cette semaine,  Frozen II  est devenu – avec près de 1,5 millard de dollars – le deuxième film d’animation à passer ce cap symbolique, ceci devant son prédécesseur, l’inénarrable Frozen et derrière les 1,656 du remake du Roi Lion. Dans nos vies de cinéphiles aventureux (et un peu masochistes), nous avons pu en voir des suites cyniques et mal branlées entre deux ventes de peluches, de premiers rejetons déjà plus que bancals. Mais ce deuxième plus gros succès du cinéma d’animation avec ses visuels tout pétés, ses personnages inexistants, ses références appuyées au cinéma de Besson et aux propres inepties de son premier volet (en prenant bien soin de le rabaisser, faudrait pas que les mioches continuent à préférer celui dont il a déjà le blu-ray imprimé sur le front) sans absolument rien lui ajouter en terme d’enjeux narratifs ou artistiques, si ce n’est un propos politique totalement aléatoire à base d’indiens d’Amérique expropriés du Danemark ainsi que quelques chansonnettes raclées dans un fond de marmite à moules. Alors, pour éviter de sombrer dans la dépression offerte par ce triste monde cruel, nous rappellerons que parmi ces rois du box-office se trouvent aussi – outre Les Minions, Moi, Moche et Méchant 3, Shrek 2 ou L’Age de Glace 3 et 4 (pour ne citer que ceux-là) – des chefs-d’œuvre tels que Le Monde de Némo, Le Roi Lion (l’original), Toy Story 3 ou Les Indestructibles 2.


Vendredi 10 janvier

Il y a presque exactement 24 ans, sortait l’un de films les plus importants de l’histoire du cinéma. Il n’est pas un polar depuis ce jour de février 1996 qui ne lui soit pas plus ou moins directement référencé. Qui n’avance pas à genoux devant la majesté de cet ode lyrique à la beauté animale de deux hommes liés à la vie, à la mort ? Deux hommes avançant en équilibristes sur un fil brodé de néons lumineux. À l’époque, la majorité de la presse – francophone, en tout cas, et pas les moins recommandables – n’avait daigné y voir qu’un polar porté par un duo d’acteurs inégalables sans y déceler l’absolue perfection de cette offrande Shakespearienne dotée d’une vertigineuse portée philosophique et émotionnelle. Il y a presque exactement 24 ans sortait Heat, poème à la sécheresse lyrique construite d’asphalte et d’acier. Et certains avaient préféré passer leur chemin.


Samedi 11 janvier

Florence Pugh (Flowansse Peuh !, l’exclamation détient tout le secret de la juste prononciation), décroche sa première nomination aux Oscars pour son rôle dans le dernier film de Greta Gerwig, la quarante-septième adaptation du classique Les Filles du Docteur March. Dans la plus simple intimité, Florence l’annonce sur la toile, photo à l’appui. Au saut du lit, des smileys avocats sur les tétons pour satisfaire Instagram et sa gueule de Tartuffe. Ça flaire bon la sincérité et presque pas la mise en scène. D’une certaine manière, c’est même touchant. Tout à fait à l’image de Flo : simple, sincère, souriante… Presque simultanément, ressortent du plus profond des entrailles de l’ogre Youtube, une dizaine de vidéos de la belle minaudant quelques tubes pop. C’est simple, sincère, joli. Flo dans toute sa splendeur… Si un instant nous avons craint d’apprendre sa nomination pour l’abominable Midsommar, c’est surtout l’étrangeté d’un star-system s’écartelant entre starification précoce systématique et dévoilement intime de ses joyaux qui nous interrogent. Ternie ou enjolivée par cette proximité inaccessible, cette éternité au bout des doigts, la jeune et talentueuse madame Pugh est peut-être née, restera et continuera à vivre dans les limbes d’internet, mais gageons que c’est sur un écran bien plus grand et par son talent qu’elle brillera plus fort et plus longtemps.


Dimanche 12 janvier

Et en ce cinquième jour, Steven Soderbergh ne se reposa pas sur sa douce folie :


Lundi 13 janvier

Que reste-t-il de nos amours ? Que reste-t-il de ce cinéma américain qui – s’il a toujours recyclé ses carcans – a souvent dynamité la redite en travaillant ses propres codes, son propre imaginaire pour offrir un renouvellement régulier à l’émerveillement ? Que reste-t-il de tout cela à l’annonce par HBO d’un prolongement télévisé de Parasite écrit par Bong Joon-Hoo, lui-même, épaulé par Adam McKay ? Sans pouvoir mettre en cause les qualités de la proposition, il ne nous semble pas inopportun de questionner la véritable nécessité de la démarche. Que reste-t-il quand une série cachetée CBS et centrée sur Clarice Starling, l’héroïne du Silence des Agneaux est mise en route par les noms bien moins prestigieux d’Alan Kurtzman et Jenny Lumet ? Que reste-t-il quand la Walt Disney Company réadapte chacun de ses succès – de Aladdin au Livre de la Jungle en passant par Le Roi Lion – parfois plan par plan, en prenant bien soin de sucer le moindre centigramme d’âme y subsistant pour le recracher en boulettes de pognon sur son propre ventre graissé d’acédie et d’avarice ? Que reste-t-il quand les mêmes têtes puantes se refusent à laisser mourir une saga culte qui semble ne quémander – debout sur ses moignons ensanglantés – que la mort et la pitié ? En l’état, il semble bien compliqué de donner une quelconque réponse à la question mais force est de constater que le fossé (nous parlions de tectonique plus haut) entre art et rentabilité ne fait que se creuser, laissant une frontière de plus en plus difficile à franchir pour tous les créateurs et contrebandiers d’Hollywood.

En attendant le nouvel épisode HBO de Parasite

Mardi 14 janvier

Thierry Frémaux et Pierre Lescure – qui semblent bien moins préoccupés par l’état du cinéma ricain que nous (en vrai, on exagère un peu, jetez à nouveau un œil à notre top de l’année 2019) – l’ont annoncé : Spike Lee sera le prochain président du jury du festival de Cannes. Entre 2010 et 2020, six présidents du jury furent états-uniens : Spike Lee, les frères Coen, Steven Spielberg, Robert De Niro et Tim Burton (si si, ça fait six, comptez bien) et trois autres auront largement œuvré pour cette même nation de cinéma : Alejandro González Iñárritu, Cate Blanchett et George Miller. Au-delà de ce que cela peut raconter de l’éternelle suprématie cinématographique du pays, nous sommes bien contents pour Spike Lee qui n’aura pas hésité – et à raison – à teinter la fumée blanche d’une de ses célèbres saillies politiques: il sera le premier président issu de la diaspora africaine de ce si renommé jury. Et si nous avons beaucoup aimé son cinéma, mu par une urgence et une dualité des plus intéressantes, nous ne pouvons nous empêcher d’afficher notre égal contentement quant à la très forte improbabilité de la sélection de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino cette année (Spike Lee ayant par le passé boycotté la sortie de Django Unchained et attaqué Clint Eastwood sur l’absence de soldat noir dans le diptyque Mémoires de nos pères/Lettres d’Iwo Jima). Car dans ce petit monde du cinéma de festivals, on imagine sans peine bien des passifs humains avoir influencé bien des palmarès.

On parie sur un smoking coloré pour les galas en Mai prochain ?

Sur ce bonne semaine cinéphile à tous !

Lucien Halflants

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Mercredi 1er Janvier

Bonne année cinéphile à tous !

Bonnes résolutions 2020 pour l’équipe de Transmission : poursuivre La Dernière séance, publier 12 numéros d’actualité mais aussi quelques numéros spéciaux destinés aux ressorties, devenir plus populaires, plus influents, plus puissants, voire maîtres du monde. D’un strict point de vue cinématographique, si 2020 a de faibles chances d’égaler le très haut niveau de 2019, nous pouvons dire en avant-première et sans trop nous mettre en danger que cette année nous parlerons de : Adoration de Fabrice Du Welz, 1917 de Sam Mendes, Une vie cachée de Terrence Malick, Richard Jewell de Clint Eastwood, Soul de Pete Docter, Tenet de Christopher Nolan, Benedetta de Paul Verhoeven, Mank de David Fincher, Last Night in Soho d’Edgar Wright, West Side Story de Steven Spielberg et bien d’autres encore.


Jeudi 2 Janvier

Paris Match (!) publie une longue interview de Manuel Chiche, fondateur de la société de distribution The Jokers qui, forte du succès de Parasite de Bong Joon-Ho, se lance dans la production et promeut la sortie prochaine d’Adoration de Fabrice Du Welz. Précis et inéluctable sur son métier au sein de l’industrie du cinéma français, l’homme se fait clairvoyant lorsqu’il évoque les mutations des modes de consommation, mais au cœur de chacune des problématiques, trône la question de la ligne éditoriale. Quant à la distribution : « Ce qui va être déterminant dans les années à venir, c’est justement ce que représente votre marque, si c’est un label de qualité avec une ligne éditoriale cohérente qui pousse les gens à se dire : c’est un film Jokers, je vais le voir. ». Plus loin, Manuel Chiche anticipe déjà l’après chute de Netflix suite à l’arrivée de Disney+, Apple+ et tutti quanti : « Je crois aussi que vont émerger des micro-plateformes spécialisées dans le cinéma d’horreur etc. Je trouve que c’est une démarche intéressante de se spécialiser dans un genre donné. (…) Je pense que l’on va assister à une nouvelle forme de consommateur qui alternera en fonction des catalogues. » En imaginant de m’abonner à trois plateformes restreintes mais garantes d’une ligne éditoriale forte que j’aurais privilégiée, j’entrevois une nouvelle forme de partage cinéphile, où, en fonction des abonnements (et donc des goûts, des choix) de mes collègues, je me procurerai chez eux les œuvres qui m’intéressent, mais visibles uniquement hors de mes abonnements. Une nouvelle manière de rencontrer, d’échanger, de débattre… Autrement dit d’entretenir la passion cinéphile.

Manuel Chiche.

Vendredi 3 Janvier

«Pourquoi s’en prendre à quelque chose d’inéluctable ?», disait hier Manuel Chiche à propos de l’essor des plateformes, aujourd’hui, c’est au tour de Paul Schrader, interviewé par Marcos Uzal pour Libération, de jouer au grand prêtre de la raréfaction programmée de l’exploitation des films en salles: « Vous savez, si les cinémas ont été créés, ce n’est pas parce que leurs propriétaires trouvaient qu’il était mieux de voir les films collectivement et sur grand écran, mais parce que ça rapportait beaucoup d’argent. Aujourd’hui, on a trouvé une manière d’en gagner plus et plus facilement : ne plus montrer les films en salles. On ne peut pas combattre ça. ». Quelques mois après le décalque maladroit de son scénario de Taxi Driver par Todd Phillips pour Joker (à ce propos, après révision récente du chef d’œuvre de Martin Scorsese, une analyse comparée des deux films axée autour de la question empathie spectateur-personnage attend des hordes de doctorants), le Forum des images de Paris consacre du 8 Janvier au 2 février une rétrospective / carte blanche / cycle de conférences à Paul Schrader, scénariste émérite, mais aussi réalisateur de 21 longs métrages de Blue Collar en 1978 à First Reformed en 2017. Outre ces deux titres, l’équipe de Transmission vous recommande Hardcore (1979) remake déguisé de La Prisonnière du désert de John Ford (1956) avec un Georges C. Scott impérial, Mishima (1985) inspiré de la vie et des écrits de Yukio Mishima ou encore le rare Patty Hearst (1988), retraçant quant à lui l’itinéraire de Patricia Hearst, fille de William Randolph, enlevée par un groupuscule terroriste d’extrême gauche américain en 1974 avant de se rallier à leur cause.


Samedi 4 Janvier

Apparues il y a quelques années, les sympathiques « boîtes à livres » se multiplient. Récemment, l’une d’entre elles a fait son apparition dans le hall d’accueil de mon immeuble. Alors que je la croyais destinée uniquement aux livres pour enfants dans une copropriété pleine de jeunes parents, quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver un combo DVD/Blu-Ray de La Vie Passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minnelli (1956) ! Fier de ma découverte inespérée d’un film que je ne connais pas encore, mais réalisé par l’homme qui signa Les Ensorcelés (1952), Tous en scène (1953) et Comme un torrent (1958), c’est un peu honteux que je déposai illico en échange mon doublon DVD de Taxidermia, coup d’éclat non-renouvelé du hongrois György Pálfi en 2006, un film que j’ai aimé à sa sortie sans le revoir depuis. Des semaines plus tard, je glisse le trésor inespéré dans le lecteur. Et là, c’est le drame : le film de Vincente Minnelli m’apparaît aussi palpitant qu’un cours d’histoire de l’art délivré par un professeur de secondaire sous anxiolytiques, la mise en images souvent sans relief ni inspiration (à l’exception peut-être des scènes dans la maison d’Arles), ponctué de matte-paintings ratés, et interprété par un Kirk Douglas dont la gestuelle outrancière me fait regretter l’anémie de Jacques Dutronc chez Maurice Pialat. Aujourd’hui, si ma copie de Taxidermia n’a toujours pas trouvé preneur, mon embarras a quant à lui complètement disparu.


Dimanche 5 Janvier

Le 26 février prochain, sortira Dark Waters, nouveau long-métrage de Todd Haynes. Peu attendu et peu excitant sur le papier, le film met en scène Mark Ruffalo en avocat seul contre tous qui tente d’attaquer le puissant groupe agro-alimentaire DuPont (industrie au centre de l’excellent Foxcatcher de Bennett Miller (2013) déjà avec l’acteur susmentionné). Auteur-réalisateur intéressant mais inégal, Todd Haynes a signé l’un de ses meilleurs films avec Safe en 1995. Sans doute né en partie du traumatisme des «années sida» sur un auteur ouvertement homosexuel (certains personnages y deviennent littéralement allergiques aux besoins essentiels à la survie et se réfugient sous une enveloppe plastique), Safe a gagné à l’aube de 2020 une aura quasiment prophétique. Gazs toxiques, paranoïa alimentaire, tests d’allergies longs comme des annuaires, perte de sens face à l’impasse capitaliste, biens commandés pour livraisons à domicile, sociétés new-age pseudo-bienveillantes mais vraiment culpabilisantes… Cauchemar d’anticipation domestique d’une clairvoyance rare, au générique de début préfigurant celui de Mulholland Drive (David Lynch – 2001), Safe nécessite d’urgence une réédition Blu-Ray blindée de bonus, qui rendrait justice à sa direction artistique glaciale, à sa photo aseptisée, à sa partition synthétique, ou encore à la prestation géniale et subtile d’une Julianne Moore en pleine ascension. Ceci pour enfin l’établir à sa juste place, celle d’un film incontournable des années 90.

Le fan-art comme signe extérieur de culte en devenir.

Lundi 6 Janvier

Sans surprise, et toujours pour notre plus grand plaisir, Bong Joon-Ho remporte le Golden Globe du meilleur film étranger pour Parasite, créant encore un précédent pour un film coréen. Malicieux, le génial réalisateur se permet une petite flèche à l’honorable assemblée : « Une fois que vous aurez franchi la petite barrière des sous-titres, tellement d’autres films merveilleux s’offriront à vous ! ». Il y a quelques mois, le plaisir intense de cinéma que m’a offert le film en général, et la scène du « plan peau de pèche » en particulier, m’a fait pleurer comme un enfant. Merci au réalisateur de la chaîne YouTube Nerdwriter1 pour sa brillante vidéo intitulée « Parasite’s perfect montage », qui décortique quelques uns des secrets de cette séquence d’anthologie, et me rappelle l’émotion éprouvée alors, proche de mes premiers émois cinéphiles.


Mardi 7 Janvier

L’arlésienne dure depuis plus de cinq ans dans le monde de l’analyse cinématographique francophone, mais cette fois-ci il semblerait bien que ce soit la bonne ! L’information est tombée aux micros de François Angelier et Philippe Rouyer lors de l’excellente émission Mauvais Genres de France culture du 21 décembre 2019 consacrée en partie à la luxueuse réédition du Dernier des Mohicans (1992) par E.S.C. : le livre-somme sur le travail de Michael Mann par Jean-Baptiste Thoret devrait être disponible avant l’été. Déjà auteur d’un livre indispensable sur le cinéma américain des années 1970, l’ex-critique, devenu historien et réalisateur, jouit aujourd’hui d’une certaine aura dans un milieu cinéphile actif sur le web, et notamment pour une bonne partie de notre rédaction. Parmi ses compétences visibles pour un tel ouvrage, Jean-Baptiste Thoret a réalisé une interview de Michael Mann à l’occasion de son documentaire We Blew It (2017), ou encore une conférence passionnante consacrée à Miami Vice (2006) au Centre des Arts d’Enghien (France), et visible ci-dessous.


Sur ce, belle semaine cinéphile à tous !

Olivier Grinnaert.

Auditrices, auditeurs,

Alors que le solstice d’hiver s’éloigne et que les jours commencent à rallonger, vos amis transmetteurs bouclent leur belle année cinématographique. Entre le foie gras, la bûche et ce champagne qui leur ait cher, ils se réunissent une dernière fois en 2019 pour étreindre l’année défunte autour des films qui les auront marqués et prennent même le temps de parler plus longuement de l’un de ceux-ci : Le Traitre de Marco Bellocchio. Pour accompagner l’octogénaire italien – pourtant plus jeune et dynamique que jamais – deux challengers se présentent : Edward Norton, acteur génial qui n’a plus rien à prouver devant la caméra et qui signe avec Brooklyn Affairs sa seconde réalisation ainsi que Mati Diop qui débarque avec Atlantique et un grand prix du jury de Cannes. Programme déséquilibré mais intéressant, donc, pour une année qui aura tenu toutes ses promesses cinématographiques et qui laisse la place à une décennie qui, on l’espère vivement, nous offrira autant de grands moments de cinéma.

Bonne année et à bientôt,

L’équipe de Transmission .

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00:00 : Intro et Top 10 2019
O2:58 : Le Traître de Marco Bellochio
22:49 : Motherless Brooklyn d'Edward Norton
39:22 : Atlantique de Mati Diop
50:50 : Conseils 

Tous nos podcasts actu, c’est par ici

Chèr(e)s lectrices, lecteurs, auditrices, auditeurs,

En ce dernier jour de la décennie, nous avons choisi d’offrir à vos yeux assoiffés d’images une liste de dix films, pour nous, particulièrement marquants de la défunte période.

Et si nous aimerions faire passer cette publication avant même celle de l’équivalent pour l’année 2019, pour un trait de caractères des indécrottables empêcheurs de tourner en rond que nous sommes, sachez qu’il s’agit avant tout d’un tour sibyllin des internets.

En attendant un retour de nos amis de chez Mixcloud. Et, par là-même, en attendant la publication de notre trente-sixième épisode comprenant la fameuse liste des dix films que nous avons choisi de mettre en avant en 2019. Voici – dans un ordre alphabétique dû à une morale anarchiste – la liste bien sûr exhaustive la plus représentative des envies, des désirs, des nécessités, des équilibres et déséquilibres, des goûts, des fantasmes, des visions, des signes de vie ou de mort, des introspections d’auteurs, d’époques, des explosions sensitives, philosophiques, lacrymales, etc… Bref, des plus grands coups de cœur de la rédac’.

Bonne lecture, bonnes révisions et surtout bonne année à tous ceux qui nous suivent depuis plus de trois ans (et même aux autres),

En espérant vous retrouver de plus en plus nombreux au cours de l’année 2020,

Votre dévouée et passionnée équipe de Transmission.


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 4 décembre

Après une vidéo que lui a consacré Le Ciné-Club de Mr Bobine, c’est au tour de nos complices du cinéma Kinograph à Bruxelles de consacrer un cycle de projections à l’année cinéma 1999. Si la bien-aimée chaîne YouTube analyse l’année qui mit fin au siècle dernier comme une succession invraisemblable de « sleepers » (sorties non attendues qui raflent la mise au box-office – pas le film avec Jason Patric), les programmateurs du Kino choisissent trois films regroupés sous l’axe de la révélation d’une « réalité alternative »: celle que le spectateur découvre à la fin du Fight Club de David Fincher, celle que Néo va pénétrer en choisissant la pilule rouge dans Matrix des Wachowski’s ou enfin le monde en proie aux pulsions dans lequel s’aventure le gentil Bill dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Sixième sens de M. Night Shyalaman, deuxième plus gros succès de 1999 après La Menace fantôme eut pu se joindre à ce corpus. Chaque projection sera précédée d’une rencontre avec un expert et/ou un philosophe.

N.B.: Matrix le 11 décembre à 20h – Eyes Wide Shut le 19 décembre à 20h.


Jeudi 5 décembre

Tous les chemins mènent au Rhum. Dans le numéro 706 de Positif (décembre 2019) on trouve un texte intitulé L’ouest, le vrai qui reprend le nom d’une collection de romans chapeautée par Bertrand Tavernier chez Actes Sud, dans laquelle sont réédités des romans westerns du milieu du XXème siècle, signés Niven Busch, W.R. Burnett, Alan Le May ou A.B. Guthrie. À la lumière de ces romans, le critique Frédéric Mercier lance quelques pistes pour une relecture de l’histoire du western américain au cinéma, soulignant notamment la complexité et l’ambiguïté du Vent de la plaine d’Alan Le May face au film plus univoque qu’en tira John Huston en 1960.

Quelques pages plus loin, Christian Viviani flatte l’analyse du même Frédéric Mercier dans les bonus de la nouvelle édition BluRay de Missouri Breaks (Arthur Penn – 1976) qu’il oppose aux « dithyrambes invertébrés que certains éditeurs arrachent à des blogueurs illuminés pour constituer, à peu de frais, des suppléments ». Certes, le rédacteur de Transfuge est souvent brillant, mais il nous semble mal venu d’apposer son nom à un commentaire lapidaire sur la blogosphère ciné. En effet, Frédéric Mercier longtemps podcasta lui-aussi son amour du cinéma au sein de Kaboom, L’émission et officia même un temps sur le site défunt Le Passeur critique, pour lequel les transmetteurs eux-mêmes suèrent sang et eau !

Moralité, l’activité de critique cinéma sur internet constitue aujourd’hui une voie comme une autre vers des sphères critiques plus « institutionnelles ». CQFD.


Vendredi 6 décembre

Découverte de la bande annonce des Enfants du temps, dernier long-métrage de Makoto Shinkai. Après Your Name (2016), l’auteur a renouvelé l’exploit de ce dernier film au box-office japonais, en dépassant à nouveau la barre des 10 milliards de yens de recettes. Les Enfants du temps sortira le 8 janvier prochain en France, mais aucune date de sortie n’est prévue pour le moment en Belgique.

Avec la disparition d’Isao Takahata et le soi-disant testament d’Hayao Miyazaki (Le Vent se lève2013), la dernière décennie a sonné la fin d’un âge d’or pour le studio Ghibli. D’un autre côté ces années ont vu l’avènement d’une relève prometteuse, incarnée par le phénomène Makoto Shinkai (dans sa première heure, l’ambition narrative de Your Name est vertigineuse) et surtout l’état de grâce de Mamoru Hosoda dont le spectaculaire triplé Les Enfants loups (2012), Le Garçon et la Bête (2015) et Miraï, ma petite sœur (2018), élève au rang de réalisateur majeur de la décennie passée. Malgré d’évidentes synergies thématiques (l’animisme, l’écologie) le commandant Miyazaki n’aura pas su ménager de place à bord de son vaisseau pour ce talent trop insolent. En effet Mamoru Hosoda fut le premier réalisateur à travailler sur le projet Le Château ambulant achevé par le maître en 2004.


Samedi 7 décembre

Victime de la hype et du mauvais temps, je me précipite sur Marriage Story depuis mon canapé, alors même que le film est projeté dans quelques salles pas très éloignées. Il fallait s’y attendre, le film de Noah Baumbach n’est pas le chef d’œuvre stratosphérique dont on nous chante les louanges un peu partout. Adam Driver et Scarlett Johansson y trouvent l’occasion de déployer une large palette de leur talent, et parviennent à rendre crédible cette trajectoire de l’amour partagé jusqu’aux pires vacheries, un chemin difficile à appréhender pour le néophyte en matière de divorce friqué. Fin dialoguiste et excellent directeur d’acteurs, Noah Baumbach laisse progressivement entrapercevoir la complexité de la situation, faisant sensiblement évoluer le point de vue du spectateur sur les personnages en cours de métrage.

Malheureusement, Marriage Story peine à trouver son équilibre entre ce nœud dramatique naturaliste et des personnages secondaires outranciers. Assez monotone visuellement (à base de plans-américains à la courte focale dans de petits intérieurs froids), le film recourt au gros plan avec parcimonie, notamment lors d’une mémorable engueulade d’une dizaine de minutes avec insultes et coup de poing dans le mur, point d’orgue du film. À croire que l’élève Noah Baumbach a pris bonne note des leçons du maître Brian De Palma : en effet, dans le documentaire que l’auteur new-yorkais a consacré au réalisateur de Blow Out (1981) ce dernier se plaint de l’usage abusif du gros plan dans le cinéma contemporain.


Dimanche 8 décembre

Nul n’a la cinéphilie infuse. À presque 40 ans, je consacre un dimanche après-midi pluvieux à visionner pour la première fois les 195 minutes de La Fille de Ryan (1970). David Lean et son scénariste Robert Bolt qui s’inspirent de Madame Bovary, les paysages spectaculaires de la péninsule de Dingle, contre-emploi pour un Robert Mitchum impérial en mari cocu, Sarah Miles impressionnante en blanc, en rouge, en jaune, en gris. La mise en scène est d’une admirable limpidité, le montage ou certains effets de lumière frappent par leur audace (la première rencontre entre l’héroïne et son amant), le film contient deux scènes de coïts mémorables primordiales à la compréhension. Surtout, La Fille de Ryan déchaîne une puissance tellurique qui semble avoir impressionné nombre de suiveurs, de Lars Von Trier (Breaking The Waves – 1995) à William Friedkin (la scène de la tempête me renvoie au pont suspendu de Sorcerer – 1977). Une rapide recherche m’apprend deux faits intéressants : en pleine montée de vague du « Nouvel Hollywood », La Fille de Ryan aurait été conspué par la critique américaine, sans doute en réaction au cinéma bigger than life de David Lean. Vingt-quatre ans plus tard, c’est aussi un assassinat critique qui accueillit Giorgino (1994). Inspiré du film de David Lean et désastre financier en son temps, le film de Laurent Boutonnat est resté longtemps invisible avant d’être réhabilité par quelques critiques francs-tireurs et ressorti en DVD en 2007. De quoi piquer ma curiosité cinéphile, à suivre donc…


Lundi 9 décembre

À l’heure du bilan d’une décennie de blockbusters franchisés placée sous la domination envahissante du géant Disney/Marvel, le retour sur le devant de la scène de Georges Miller et de son « road warrior » aura ravivé un instant la flamme d’un cinéma d’action que l’on croyait disparu. Max Rockatansky et son V8 Interceptor tout cabossé détonnaient dans un paysage cinématographique de plus en plus aseptisé et alignant les scènes d’action interchangeables. Sans jamais  ralentir la cadence et avec une économie de dialogue salutaire, Miller réussissait l’exploit de faire avancer son histoire tout en suggérant un univers aux ramifications encore plus étendues. Un pari formel et narratif célébré par une partie de la critique et du public mais aussi vivement fustigé d’autre part autour de l’éternel débat du fond et de la forme, reprochant au film son absence de scénario ou d’enjeux, alors même que par essence au cinéma -art visuel par excellence -la forme égale le fond. Quatre ans plus tard, alors que la suite de Mad Max Fury Road (2015) se fait attendre, l’annonce du nouveau projet de Georges Miller sonne comme un pied de nez aux détracteurs de son dernier exploit. Intitulé 3000 Years of longing (un titre voisin de celui du documentaire de Miller consacré au cinéma australien 40 000 Years of dreaming) et annoncé comme « très visuel, mais presque à l’opposé de Fury Road… se déroulant essentiellement en intérieur avec beaucoup de conversations » ce film énigmatique porté par Idris Elba et Tilda Swinton n’est pas sans évoquer l’idée convoquée par James Cameron à la sortie d’Avatar d’un huis clos dramatique tourné en 3D afin d’asseoir l’idée que la 3D était avant tout un outil au service de la narration. Deux grands conteurs pour une même idée du cinéma qu’il nous tarde de retrouver sur grand écran après une décennie 2010 repliée sur elle-même et qui aura – à quelques exceptions près – été incapable de nous donner à voir le visage du cinéma de demain.


Mardi 10 décembre

Les voies du C.N.C. sont impénétrables. Il y a quelques semaines, je m’étonnais du choix de préférer Les Misérables au Portrait de la jeune fille en feu pour les pré-sélections aux Oscars. Depuis quelques jours, fleurissent ça et là sur la toile des critiques américaines dithyrambiques à l’égard du film de Céline Sciamma. Dans la foulée, Claire Mathon est distinguée meilleure directrice de la photographie par le cercle des critiques de Los Angeles (devant Roger Deakins excusez du peu) tandis que le film obtient d’excellents résultats d’audience dans les quelques salles new-yorkaises et californiennes qui le projettent. Voilà pour me conforter largement dans mon opinion quant au choix du C.N.C. !

Quand soudain, à ma grande stupeur, les nominations aux Golden Globes sont annoncées : le film de Céline Sciamma y figure dans la catégorie « Meilleur film étranger » aux côtés… des Misérables de Ladj Ly ! Définitivement, je ne comprends rien aux règles de sélection des statuettes américaines, mais croisons les doigts pour qu’un parcours international remarquable vienne laver l’accueil glacial réservé par le public hexagonal au plus beau film français sorti en 2019.

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !


Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 27 novembre

9h du matin entre le café et les croissants, Martin Scorsese débarque sur Netflix. Une sortie mondiale calée sur l’agenda cinéma de la France et de la Belgique, rares pays à privilégier le mercredi pour accueillir l’arrivée de nouveaux films dans les salles (les États-Unis ou l’Angleterre optant eux pour le vendredi en prélude au week-end). Un symbole fort pour le géant américain qui par le passé jouait la concurrence directe avec le calendrier ciné US. Signe qu’avec The Irishman la stratégie de Netflix cherche à frapper un grand coup sur le sol français. Sans surprise, le film de Scorsese est au centre de toutes les discussions cinéphiles reléguant A couteaux tirés et son casting quatre étoiles au rang de direct-to-video de luxe. Un beau pied de nez à la grande Fédération Nationale des Cinémas Français qui en 2017 déclarait avec assurance qu’un « film ne sortant pas en salle n’était pas une œuvre cinématographique ». Bloqué dans l’impasse juridique de la chronologie des médias qui interdit à la plateforme d’exploiter un film de son catalogue durant 17 à 30 mois en cas de sortie en salles, les exploitants jouent une partie de poker menteur avec Netflix dont le cinéma est le seul perdant aujourd’hui. Autre pays, autre législation, la Belgique aura choisi de sortir le film de Scorsese avec une exclusivité de 15 jours sur son exploitation VOD (à l’instar de Marriage Story et The Two Popes), permettant à l’équipe de Transmission de découvrir The Irishman dans des conditions optimales. Un pari d’ouverture plutôt que du repli sur soi qui laisse à penser que l’avenir de la salle de cinéma a plus à gagner d’une telle synergie que d’une stratégie de l’affrontement. Après la déconvenue récente de l’exploitation de Gemini man, 2019 s’achève donc sur un nouvel espoir.


Jeudi 28 novembre

Scorsese encore et toujours. Alors qu’avec l’apparition de Netflix, la mode est au « binge-watching », The Irishman et ses 3h30 semblent poser problème à certains utilisateurs de la plateforme qui proposent de visionner le film sous forme de mini-série en 4 épisodes (avec guide de découpe à la clé).

Au delà de l’hérésie profonde qui trahit le rythme interne du film, la proposition est révélatrice d’une nouvelle pratique du cinéma qui relève plus de la consommation courante que de l’expérience singulière. Si Netflix a depuis des années tenté d’étoffer son catalogue autour d’un nombre croissant de réalisateurs prestigieux (Cuarón, Scorsese, les frères Coen et bientôt les prochains Michael Bay et David Fincher), afin de s’acheter une respectabilité, la pratique du service du streaming induit aussi un rapport au temps qui diffère en tout de l’expérience propre au cinéma. Relié à internet pendant toute la durée de la projection, l’utilisateur peut à loisir consulter ses mails, répondre aux notifications de son téléphone ou afficher un très tendance «je suis en train de regarder The Irishman » sur Facebook ou Twitter, là où la salle de cinéma impose d’éteindre son téléphone, de s’abandonner à l’obscurité pour se fondre dans la vision unique et indivisible du réalisateur.


Vendredi 29 novembre

Suite du dernier numéro. Votre ami transmetteur ayant commencé son week-end sur un breuvage profondo rosso, il opte donc pour la découverte d’une version restaurée d’Opéra de Dario Argento, sorti en 1987. Le film est introduit par le cinéaste Bruno Forzani qui, à raison, souligne la nervosité tranchante du montage de Franco Fraticelli (pour sa 10ème et ultime collaboration avec l’auteur-réalisateur). Si dans ses meilleurs films, Dario Argento fait le funambule entre les cimes du sublime et les abysses du grotesque, ici il glisse régulièrement de la corde, notamment dans un épilogue dispensable qui remercie ostensiblement la coproduction suisse-allemande. Dans Opera, sublime et grotesque se côtoient parfois au cœur d’une seule et même séquence, notamment lors de 15 minutes de terreur domestique avec Christina Marsillach et Daria Nicolodi bloquées dans un appartement (scène comprenant le fameux plan de la balle de revolver à travers le judas). Sur l’ensemble, le réalisateur transalpin reste un fou furieux créateur d’images. Baroques surchargées d’effets, de couleurs, d’éléments de décors et d’accessoires, elles se dévoilent au cours de mouvements d’appareil rapides, amples et vertigineux. Opéra donne le mal de mer, heureusement, je n’avais bu qu’un seul verre.


Samedi 30 novembre

Si la fin de l’année approche avec son lot de top ten cinéphiles consacrés à la décennie qui s’achève, il y a vingt ans, l’année 1999 proposait un podium d’exception avec les sorties conjointes de Fight Club, Matrix et Eyes Wide Shut. Accompagnés par l’émergence du format dvd, les films de David Fincher et des Wachowski ont depuis lors dévoilé bon nombre de leurs secrets, là où le film de Kubrick revêt encore son aura de mystère entretenu par la mort du cinéaste et le secret qui entourait le tournage de chacun de ses films. L’entêtant livre-enquête d’Alex Cadieux, Le dernier rêve de Stanley Kubrick, revient avec passion sur ce film posthume. Au travers d’une soixantaine de témoignages, où s’entremêlent paroles de comédiens, figurants et techniciens, l’ouvrage dresse un portrait kaléidoscopique d’un des plus grands artistes de la fin du XXIème siècle au crépuscule de sa vie. Fascinant et émouvant, le livre évite le piège de l’anecdote pour plonger au cœur de la méthode Kubrick. De la genèse d’Eyes wide shut (Kubrick a acquis les droits de la nouvelle dès la fin des années 60) aux dernières modifications apportées par ses plus fidèles lieutenants après sa mort, se dessine en creux l’image d’une œuvre en constante gestation et qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets.
Un ouvrage indispensable pour tout cinéphile qui se respecte et souhaite à nouveau arpenter les ruelles sombres de ce labyrinthe kubrickien.


Dimanche 01 décembre

Dans un marché de la vidéo physique de plus en plus menacé par la concurrence des services de VOD, quel intérêt y a-t-il encore à débourser quelques euros pour découvrir un énième film d’horreur à petit budget ? C’est la bonne question que s’est posée l’éditeur cinéphile Badlands avec la sortie de Hell’s Ground, slasher pakistanais réalisé en 2007 par Omar Kahn. Bien plus que le film en lui-même, sympathiquement gauche mais éminemment sincère proposé ici en double programme avec Dracula au Pakistan, c’est dans les bonus inédits propres à cette édition que réside tout le sel ce Hell’s Ground.
Revenant en moins de 40 minutes sur l’histoire du cinéma d’exploitation pakistanais de ses origines à nos jours, le documentaire Aux Racines du Fantastique Pakistanais remet brillamment en perspective le film d’Omar Kahn dans toute sa singularité et le contexte politique complexe de sa création. En substance, avec son tueur à burka et ses clins d’œils assumés à Massacre à la Tronçonneuse et Evil Dead, Hell’s Ground documente aussi en creux sur l’état de déliquescence d’un pays sous l’emprise du régime des talibans. Une belle manière de découvrir ou de redécouvrir ce film étonnant sous un nouveau jour.


Lundi 02 décembre

De toutes nos forces, nous nous réjouissons de la diversification des regards dans le cinéma mondial. Derrière leurs micros, les quatre transmetteurs furent, à divers degrés, élogieux quant au travail de Lynne Ramsay, de Kathryn Bigelow, de Céline Sciamma ou d’Andrea Arnold, sans toutefois leur accorder de traitement de faveur eu égard à leur sexe (en cela, ce n’est pas Maïwenn qui nous jettera la pierre). En off, nous déplorons souvent l’absence de voix féminine au sein de notre émission et sommes prêts à accueillir toute candidature. Bref. Quelques mois après les accusations nonsensiques portées à l’égard de Once upon a time in… Hollywood (était-ce une blague, au fond ?), voilà qu’une journaliste accuse Martin Scorsese et Steven Zaillian sur le peu de répliques du personnage de Peggy, incarné par Anna Paquin, dans The Irishman. Sublime cas d’école, cette accusation ne peut-être le fruit que d’une lecture tronquée d’un film vu à travers le filtre d’un militantisme déformant, tant le mutisme de Peggy fait partie intégrante du projet du film et renforce le personnage, construit en opposition à la logorrhée verbale de Russel Bufalino (Joe Pesci) ou Jimmy Hoffa (Al Pacino) au sein de la grande œuvre scorsesienne.

Mardi 03 décembre

La sortie très médiatisée de… The Irishman est l’occasion parfaite pour revenir sur le très recommandable Hoffa réalisé en 1992 par Danny de Vito pour la Fox. Tourné deux ans après ce petit bijou d’humour grinçant qu’est La Guerre des Rose, ce portrait haut en couleur de la figure très controversée de Jimmy Hoffa frappe encore aujourd’hui par l’élégance de sa mise en scène qui fait regretter l’absence derrière la caméra de De Vito depuis l’échec d’Un Duplex Pour Trois. Porté par un scénario brillant et imparable de David Mamet, le film avance comme un longue marche funèbre. Un choix de narration reconduit chez Scorsese (le film est lui aussi narré sous forme de flashbacks et raconté du point de vue d’un homme de main de Jimmy Hoffa). qui accentue le sentiment d’inexorabilité du destin tragique de Hoffa. Incarnation du mal absolu dans son unique rendez-vous avec le cinéma de Scorsese, Nicholson compose ici un Hoffa plus sombre et ténébreux que celui incarné avec brio par Pacino dans The Irishman. Deux facettes d’une même pièce pour sonder l’insondable d’une grande gueule dévorée par son ambition et sa soif de puissance.

Sur ce, bonne semaine cinéphile à toutes et à tous.

Manuel Haas avec l’aimable collaboration de Olivier Grinnaert

Retrouvez ici, tous les épisodes de La Dernière séance

Chèr(e)s lectrices et lecteurs cinéphiles,

À programme exceptionnel, émission exceptionnelle. Un peu tardif, ce 35ème épisode est plus long qu’à l’accoutumée. Deux films américains s’y taillent la part du lion: The Irishman le requiem de Martin Scorsese et Le Mans 66 de James Mangold, sans doute l’un des meilleurs films américains de l’année. En forme de parenthèses, nous entamons en parlant de Les Misérables du Ladj Ly et terminons sur le J’accuse polémique de Roman Polanski.

Toujours à l’image de notre fier J.C.V.D., cette émission multiplie les grands écarts: entre vétérans et jeunes loups, Europe et Amérique, films de fin de carrière passionnants ou embarrassants. Mais le dernier paradoxe au sein de l’émission est sans doute le plus intéressant. Tentative d’explication.

Comme le dit une autre de nos gloires nationales, le spleen n’est plus à la mode. Au bout des 3h30 de The Irishman, c’est bien une forme de spleen qui nous saisit. Cela ne contredira pas la mimi-chansonneteuse: conté depuis un home au rythme d’un déambulateur, The Irishman n’est pas à la mode et c’est compliqué d’y être heureux. Cette oraison funèbre pour une génération de héros du 7ème art qui nous a marqué au fer rouge emplit notre cœur de tristesse, car c’est bien toute une idée du cinéma qui semble sur le point de partir avec eux.

Et pourtant, de l’espoir il y a ! Film de contrebandier (notion inventée par Martin Scorsese lui-même), exaltation du professionnalisme et de l’artisanat face à l’industrie, Le Mans 66 s’inscrit dans le sillage d’Howard Hawks, Clint Eastwood ou Michael Mann. Tel le phénix, le bolide rutilant de James Mangold donne envie de croire qu’un artisanat exigeant et populaire au sein même du cinéma américain pourrait bien renaître de ses cendres et que le règne mortifère des empires commerciaux, un beau jour, périclitera ! Sommet d’ironie, Le Mans 66 est produit par la Fox et distribué par Disney.

Sur ces bonnes paroles, bonne écoute à toutes et à tous !

L’équipe de Transmission.

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00:00 : Intro
O4:04 : Les Misérables de Ladj Ly
22:22 : The Irishman de Martin Scorsese
43:50 : Le Mans 66 de James Mangold
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