Entretien avec David Dufresne

Infatigable observateur des violences policières, David Dufresne a pendant plus de deux ans mis en lumière les dérives du maintien de l’ordre en France à l’encontre du mouvement des gilets jaunes. Deux ans à interpeller sur twitter le gouvernement à propos de cet inquiétant virage sécuritaire. Après un roman Dernière sommation en forme d’exutoire, le voilà de retour avec Un pays qui se tient sage, film discursif qui ne cesse de rebondir dans l’esprit du spectateur. Un documentaire coup de poing et coup de cœur autour duquel on a souhaité revenir avec son réalisateur.

– « Le maintien de l’ordre

est une affaire de psychologie » –

Dès novembre 2018 vous avez couvert le mouvement des gilets jaune avec #Allo place Beauvau, un an plus tard il y a eu Dernière sommation, roman à mi-chemin entre la fiction et le réel et aujourd’hui sort Un pays qui se tient sage, qu’est ce qui a présidé à la réalisation de ce film ?

#Allo place Beauvau, c’est le retour à mes débuts dans le métier, le retour au journalisme dans ce qu’il a de plus basique, factuel. Le roman était une vision personnelle et intime de ces mêmes événements tandis que le film se veut un récit collectif ou plus précisément une analyse collective de ces événements. Avec #Allo place Beauvau, c’était l’idée de provoquer le débat, le film c’est de le nourrir et entre les deux il y a ma vision personnelle avec le roman.

A contrario de Dernière sommation dans lequel vous apparaissez sous les traits du personnage principal, ici vous vous mettez en retrait pour laisser place à la discussion entre plusieurs intervenants de bords et de sensibilités différentes (flics, chercheurs, gilets jaunes …). Cette forme de dialogue et de scénographie qui rompt avec le système classique de l’interviewé et de l’interviewer est-elle dans la forme comme dans le fond une réponse aux images du grand débat que l’on retrouve au début du film ?

Oui et d’ailleurs je pense que c’est le sens de l’image de la mère de Gwendal Leroy ce jeune éborgné qui est à l’hôpital à 5 h du matin et qui s’adresse à Emmanuel Macron en disant : « Regardez ce que vous faites à votre propre peuple ». Cette maman lui répond justement par rapport au grand débat. Elle dit : « Vous qui êtes en bras de chemise dans les gymnases, vous aimez soliloquer … » et cette prise de parole intervient juste après le discours de Macron. La réponse au grand débat, c’est effectivement le film, parce le grand débat n’avait de débat que le nom, c’était une mascarade. Le seul moment de vérité derrière cette mascarade, c’est le moment où les masquent tombent et une parole politique s’affirme. C’est à cette parole politique que cette femme gilet jaune répond lorsque Macron avance « Ne me parlez pas de violence policière ou de répression, ces mots sont inacceptables dans un état de droit ». Et bien le film, c’est justement une façon de dire que oui, ces mots sont acceptables au sens où ils doivent être utilisés et questionnés dans l’espace public, dans le débat. Donc en effet, c’est une façon d’interpeller le politique, le pouvoir. Macron n’est que de passage, il va rester encore 1 an et demi ou peut-être 5 ans de plus, il passera comme les autres sont passés. Donc c’est une façon de s’adresser non pas à la personne mais au pouvoir, de s’adresser à ceux qui commandent avec de moins en moins de légitimité. De moins en moins de gens votent et ce problème de légitimité en découle.

En faisant le choix de n’indiquer les noms et fonctions des intervenants qu’en toute fin de film, vous opposez à cette parole politique que la démocratie ce n’est pas le consensus mais le dissensus ?

Absolument. Il n’y a pas de voix off, pas de texte, je ne suis pas à l’image mais dans un documentaire comme dans une fiction, le réalisateur met de lui ici ou là dans des scènes, dans des répliques ou des personnages. Les propos de Monique Chemillier-Gendreau qui cite Machiavel à propos du tumulte à Florence, de la démocratie comme horizon et comme une chose de beaucoup plus discutable que ce que l’on croit – c’est une conviction que je partage avec elle. Je souscris complètement à cette pensée-là. D’une certaine manière Monique Chemillier-Gendreau est la protagoniste qui est le plus mon double à l’écran. Ce qui est étrange c’est qu’aujourd’hui cette pensée-là devienne suspecte. On est dans une société qui paradoxalement s’ouvre, multiplie les canaux de diffusion. En France vous avez 4 chaînes d’infos ou même 5 et elles répètent exactement toutes la même chose de la même manière qu’il y a 40 ou 50 ans. À l’époque, il n’y avait qu’une seule chaîne ou deux et elles disaient la même chose. Aujourd’hui on en a 20 et elles disent également toutes la même chose mais dès que vous essayez d’apporter du dissensus, que vous faites un pas de côté, vous êtes renvoyé dans les cordes, vous êtes suspect, vous êtes qualifié de « droit-de-l’hommiste ». Il ne faut pas oublier que cet anathème de « droit-de-l’hommiste » est issu de l’extrême droite et qu’il est aujourd’hui utilisé dans toute la société. Se réclamer des droits de l’homme est devenu une insulte, on considère que vous êtes dans le déni et que « vous vivez dans un monde de bisounours » … alors que d’une part c’est faux mais surtout que la police telle qu’elle est appliquée, la politique telle qu’elle est pratiquée nous conduisent jour après jour vers quelque chose qui ne fonctionne pas. Ça ne fonctionne pas. Les policiers qui passent leur temps sur des plateaux télé à dire « la société est de plus en plus violente, on n’y arrive pas » devraient aussi s’interroger sur eux-mêmes, sur ce que cela veut dire. Peut-être que comme le dit l’un d’eux dans le film « le travail est mal fait ».

Alors que cet aspect politique du maintien de l’ordre est souvent passé sous silence, la réponse qui lui est opposée dans la rue est aussi vidée de sa fonction politique.

C’est l’idée du film. Au début l’historienne Mathilde Larrère rappelle que le maintien de l’ordre est une affaire politique avant d’être une affaire policière. Un chercheur de la police mentionne l’étymologie du mot police – à savoir « police » qui signifie à la fois « politique » et « la cité ». Ensuite on a un ethnographe Romain Huet qui explique que la violence des manifestants ce n’est pas que du délit, c’est aussi un geste politique. On peut ne pas l’apprécier, on peut la condamner mais….

Elle a aussi une valeur symbolique…

Voilà, c’est symbolique. Évidemment personne n’imagine qu’en cassant une vitrine ou même vingt vitrines de banque, le système bancaire mondial va s’écrouler. Personne ne pense cela mais il s’agit d’attaquer les symboles du capitalisme. Le film ne tranche pas sur l’efficacité ou non de ce geste, le film rappelle que ce n’est pas qu’un délit. C’est un délit indéniablement, la personne qui le fait sait très bien qu’elle risque une peine de prison ou une amende mais elle ne le fait pas pour la simple jouissance du geste, il y a une idée derrière, mais cette idée est toujours évacuée du débat de la même manière que l’aspect politique de la police est évacué.
En gros la police c’est le bien, la police c’est la république et vous n’avez pas le droit de la critiquer, de l’observer alors que c’est tout le contraire : on se doit de l’observer et de la critiquer.

Cette jouissance symbolique qu’il pourrait y avoir dans le fait de s’en prendre à des biens matériels n’est également pas questionnée lorsqu’il s’agit de la jouissance de ce policier qui filme des lycéens à Mantes-la-Jolie avec cette phrase « Voilà une classe qui se tient sage » que vous reprenez de manière détournée dans le titre de votre film Un pays qui se tient sage.

Tout à fait ! On est à Mantes-la-Jolie en décembre 2018. En fait à ce moment-là il y a deux mouvements en France : les gilets jaunes et les lycéens. À Mantes-la-Jolie il y a une particularité c’est qu’en 1991 ont eu lieu ce que certains appellent les premières violences urbaines. En réalité, il y en avait eu avant dans les années 80 dans la banlieue de Lyon mais disons que c’est à partir de ce moment-là qu’il y a un revirement de la police et là, en 2018, il y a effectivement 151 lycéens qui se retrouvent agenouillés, entravés pendant 2 à 3 heures et à un moment donné un policier qui filme les lycéens en disant « Voilà une classe qui se tient sage ». Le titre du film est un retournement, en disant que symboliquement ce que fait ce policier c’est qu’il met à genoux une classe d’âge. Pour Mantes-la-Jolie c’est une classe d’âge spécifique avec principalement des jeunes issus de l’immigration, c’est cette jeunesse-là qui est à genoux à ce moment-là. Mais le titre du film, c’est une extrapolation qui veut dire en fait que ce qui agit dans les quartiers depuis 30 à 40 ans agit désormais un peu partout dans la société française et c’est ce qui est arrivé aux gilets jaunes. C’est ça le titre du film et par ailleurs c’est un titre de cinéma, ce n’est pas un titre de télévision. C’est autre chose, c’est déjà un point de vue.

Mais au-delà de la jouissance du policier qui filme, est-ce que l’on ne bascule pas dans une forme de terrorisme avec la diffusion de ces images auprès du grand public ?

Alors pas tout à fait, cette image, de ce que j’en sais, le policier filme, parle et diffuse (instagram ou snapchat je ne sais plus) et la retire assez vite. Mais en fait elle est sauvegardée par d’autres personnes et notamment des personnes qui observent les pratiques policières et qui vont la répercuter sur leurs propres réseaux tandis que le policier émetteur a retiré la vidéo. Donc je crois plutôt que le policier veut diffuser cela auprès de ses collègues, ce sont plus des techniques bassement managériales, de motivation des troupes que des techniques de propagande à destination du public. En revanche là où vous avez raison c’est que le maintien de l’ordre dans son ensemble c’est une représentation de l’état, c’est une façon de se vendre, c’est une façon d’envoyer des messages et des signaux. Le maintien de l’ordre c’est une affaire de psychologie, c’est montrer sa force pour ne pas s’en servir, c’est blesser un homme ou une femme pour en décourager 1000. C’est 50 policiers face à 2000 personnes. On parle bien là de psychologie. Si la foule voulait vraiment, à 2000 même sur 200, elle y arriverait mais il y a un aspect psychologique avec notamment ce qui concerne le droit.

« La France n’est pas un pays qui s’est bâti sur des révolutions de velours »

Cette violence est aussi ritualisée …

Et effectivement il y a, en plus, cet aspect de la ritualisation de la violence qui n’est jamais rappelée. C’est à dire que l’on vous répète « c’est un accident », « c’est à la marge » alors qu’en réalité c’est un jeu depuis très longtemps, particulièrement en France où le pays moderne s’est bâti dessus. On coupe la tête d’un roi, on va le chercher quand il fuit, on prend la Bastille, on sort les armes de la Bastille et on marche sur les Tuileries. Ce n’est pas du tout un pays qui s’est bâti sur des révolutions de velours. Le 19éme siècle est émaillé de périodes insurrectionnelles avec la dernière qui est la Commune de Paris. Mai 68 a eu des répercussions en France et à l’étranger donc le pays se vit quand même autour de cette idée.

Et justement il y a aussi cette question sur comment cette dérive du maintien de l’ordre en France se répercute à l’étranger.

C’est Michel Forst le rapporteur de l’ONU qui m’en parle le premier. Pour la petite histoire, je l’avais rencontré un an auparavant lorsqu’il était venu en visite à Paris et qu’il m’avait dit : « moi ce qui m’inquiète c’est que d’autres états prennent exemple sur la France pour finalement s’abriter derrière le fait qu’ils font comme la France ». Et c’est ce qui s’est passé. On entend dans le film ce sénateur chilien qui explique que la police chilienne a fait comme en France.

Et là on assiste à une réaction médiatique hallucinante lorsque l’ONU fait état de ces violences et de ces dérives.

Avec ce rapport de l’ONU sur le maintien de l’ordre, il y a une blessure narcissique folle de la France. On commence à entendre : « Mais voyons de quel droit l’ONU pourrait intervenir, ingérer dans nos affaires ? » alors même que la France est la première à ingérer partout. Et à mon avis, cela montre le niveau de crise, de fébrilité, de nervosité dans lequel se trouve le pays. Je pense qu’il est vraiment plongé dans un vrai dilemme entre ce qu’il pense être, l’image qu’il donne, l’autorité qu’il constitue. Je pense que tout ça n’est pas clair et le film essaie d’élaguer, de débroussailler, de faire en sorte que l’on y voit un peu plus clair.

Au-delà de cette opposition entre un maintien de l’ordre répressif et préventif que vous évoquez en fin de film, est-ce qu’avec la transcription de l’état d’urgence dans le droit commun et les arrestations massives de gilets jaunes en amont des manifestations, la France n’est pas déjà entrée dans une autre ère ?

C’est quelque chose que l’on évoque à la fin du film mais l’enjeu est là. Pour résumer l’état d’exception devient la règle et on a bien vu pendant le confinement une tentative de faire passer très vite des projets de loi qui étaient vraiment attentatoires à la liberté. On a donné aux forces de police et de parapolice – c’est-à-dire aux vigiles des trains ou des métros – des pouvoirs qu’ils n’avaient pas. Pendant le soulèvement des gilets jaunes, la justice a massivement arrêté préventivement des manifestants et là nous rejoignons le cinéma, c’est Minority Report de Spielberg : on arrête des criminels avant qu’ils ne commettent des crimes. Quand c’est Spielberg inspiré de Philip K Dick, c’est fascinant mais lorsque que c’est l’état c’est inquiétant.

Un pays qui se tient sage sortira en salle le 30 septembre en France et le 07 octobre en Belgique.

Entretien réalisé à Bruxelles le 05 septembre 2020 par Manuel Haas
Remerciements à Pauline Picry et Léa Manceron
Crédits photo : O’Brother distribution et Hans Lucas

Chères auditrices, chers auditeurs,

Votre été ciné ne sera pas si morne, car l’équipe de Transmission revient avec coup sur coup deux émissions consacrées à des ressorties. Deux émissions enregistrées il y a quelques mois, au début de ce fameux « déconfinement » bien parti pour durer quelques années. Toujours est-il que nous étions alors parvenus au pic qualitatif de nos émissions à distance, et, emballés par ce dispositif d’une sophistication extrême, nous enregistriions à tour de bras, sans nous soucier de vils plannings de post-production affreusement terre-à-terre, jouisseurs que nous sommes. Mais soit, voici donc venu le temps des publications !

La livraison du jour est consacrée à celui qui un jour de mai 1999, délivra sa première palme d’or à notre beau et plat pays, l’expert es-mutations, chouchou des amateurs d’hémoglobine des eighties, des chirurgiens intellos des nineties et des pre-hipsters des noughies : David Cronenberg ! Ceci autour des ressorties de Crash (1996) par l’entremise de Carlotta distribution (salles et supports physiques), mais aussi de Frissons (1975) chez E.S.C. distribution (DVD / Blu-Ray). Une conversation au cours de laquelle nous essaierons de démêler ce qui a pu changer, se transformer, muter, au sein même du cinéma de l’auteur-réalisateur canadien, et ceci autour de son adaptation de J.G. Ballard doublée d’un adoubement critique.

Bonne écoute à toutes et à tous et à très bientôt, sans faute cette fois !

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Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Mardi 07 juillet

La planète ciné est en deuil, Ennio Morricone n’est plus, rejoignant Sergio Leone au cimetière de Sad Hill, à la croisée des chemins du bon, de la brute et du truand. Les témoignages d’affection et les playlists improvisées se sont succédées pour célébrer la pérennité de l’œuvre d’un auteur majeur du 7éme art, compositeur de près de 500 musiques de films qui aura marqué comme personne l’imaginaire collectif du cinéma pendant plus de cinq décennies. Pour ma part, Morricone aura constitué une étape charnière dans ma cinéphilie, marquant au fer rouge ma rencontre avec le cinéma de Leone dans sa manière de faire corps avec l’image, célébrant chaque mouvement, entrée et sortie de champ des acteurs comme une invitation à prendre conscience du travail de la caméra et à redéfinir son approche du cinéma. Invité à composer en amont du tournage des films de Leone (sa musique étant jouée à même le plateau à partir du Bon, la Brute et le Truand), la partition de Morricone était bien souvent elle-même à l’origine de scènes ou d’idées de mise en scène développées par la suite par Leone. Une imbrication entre musique et film en totale harmonie qui témoigne que le cinéma en tant qu’art a souvent bien plus à voir avec l’écriture musicale qu’avec les règles de l’écrit.


Jeudi 09 juillet

Très attendu au sein de notre rédaction, le long-métrage colombien Monos écrit, coproduit et réalisé par le brésilien Alejandro Landes, n’y fera sans doute pas l’unanimité. Parole à la défense. Pour un retour à des conditions de visionnage optimales, Monos est idéal: atmosphère saisissante servie par des images remarquables de densité, le travail cumulé des décors, cadres et optiques donne une sensation de volume presque tridimensionnelle à la première partie du film, avant que le piège refermé, la perspective ne soit complètement écrasée en fin de métrage. Complétant l’immersion, le travail sonore de Mica Levi est quant à lui peut-être un peu over-hypé. Révèrent à F. F. Coppola ou Claire Denis, Monos est cependant résolument original tant il s’inscrit à la fois dans le sillage du cinéma mexicain socio-brutal (Michel Franco, Amat Escalante) mais aussi dans une forme de « réalisme magique » littéraire, qui évoque Gabriel Garcia Marquez (Amérique du sud oblige) ou encore Toni Morrison. Autre gros point fort du film, le metteur en scène parvient à caractériser finement ses huit personnages principaux, qui existent tous grâce à un patronyme, quelques répliques évocatrices (sans doute encore davantage pour le spectateur hispanophone et connaisseur du contexte sud-américain) et surtout le travail sur leur physique. Pour le coup, on pourrait qualifier le casting de trognes de fellinien, prolongeant ainsi la veine « imaginaire » du travail d’Alejandro Landes. Imparfait, on pourra reprocher à l’auteur de s’attarder trop souvent sur un personnage tiers anglophone, éparpillant sa narration, à défaut de la resserrer plus vite sur le personnage de Rambo (oui oui) grâce auquel la tendresse éclôt en quelques plans d’une quiétude familiale recomposée, très vite menacée par la densité de la jungle. Une réussite et un auteur à suivre.


Samedi 11 juillet

Avec Manhattan Lockdown et Tyler Rake, les frères Russo (Avengers Endgame) auront par deux fois cette année lorgné du côté du cinéma de Tony Scott. Si Manhattan Lockdown – déjà chroniqué il y a quelques semaines – aurait pu s’apparenter à un film d’action « high concept » dont le frère de Ridley avait le secret (en imaginant Denzel Washington en lieu et place de Chadwick Boseman), Tyler Rake s’apparente quant à lui à une relecture boursouflée et peu inspirée de Man on Fire.
De l’alcoolisme du personnage principal à sa relation sacrificielle avec un enfant, jusqu’à certaines scènes clés du chef d’œuvre de la filmo de Scott (la scène d’échange sur le pont – entourée aujourd’hui d’une aura funèbre depuis la mort de Tony Scott), cette nouvelle production des Russo tourne le dos à la dimension tragique de leur modèle (in)avoué pour n’en retenir que le décorum et une vision très périphérique des enjeux du récit. Répétitif, à la limite du parodique, Tyler Rake est surtout un film d’action dans l’air du temps qui, sous couvert de radicalité, nous ressert la même soupe que la plupart des blockbusters actuels. N’assumant jamais la vraie nature de leur antihéros, les deux frangins appliquent la même logique narrative que celle de leur diptyque Avengers, multipliant les scènes d’action hypertrophiées (une grosse scène d’action en faux plan séquence bourrée de raccords numériques dégueulasses) et les longs échanges dialogués tentant maladroitement d’apporter une épaisseur aux personnages (tout en les faisant agir comme de parfaits demeurés une seconde plus tard). Confié aux bons soins de Sam Hargrave, coordinateur des cascades sur toute une série de films du MCU, Tyler Rake porte également tous les stigmates du cinéma d’action contemporain qui tient plus souvent de la démo martiale que du grand film d’action tant vanté. Une nouvelle pierre dans le paysage sinistré du blockbuster made in Netflix qui nous fait regretter l’époque bénie où Tony Scott ou John Mac Tiernan mettaient le feu aux collines d’Hollywood.


Dimanche 12 juillet

Pour se décrasser les yeux et les neurones après la purge Netflix Tyler Rake, rien de mieux que de se replonger dans un des derniers haut faits d’armes de David Mamet, le sous estimé Spartan avec un Val Kilmer en très grande forme. Sorti directement en dvd au début des années 2000, le film d’espionnage de Mamet est un modèle de série B dégraissée jusqu’à l’os. À l’inverse de la mise en scène tape-à-l’œil de Sam Hargrave, Mamet élague tout élément superflu pour aller à l’essentiel, sans affect et avec un sens de l’épure qui tant au niveau du cadre que du récit colle parfaitement avec la logique froide et méthodique du personnage incarné par Val Kilmer. Sur une trame narrative interchangeable avec celle de Tyler Rake – le sauvetage d’un(e) adolescent(e) en territoire hostile – Spartan déploie des ressorts d’ingéniosité pour rendre captivante et spectaculaire l’avancée de son récit sans jamais se départir des éléments attendus au sein de ce type d’aventure mais que Mamet investit et questionne à l’aune du parcours de son personnage principal. Une attention portée à l’être humain plutôt qu’à la pyrotechnie qui achève de transformer ce simple postulat de série B en fable atemporelle aux airs de tragédie grecque. Un film à réévaluer comme une grande partie de la filmographie de David Mamet.


Mardi 14 juillet

Avant de prendre nos quartiers d’été et de revenir rechargés à bloc, les bagages remplis de nouveaux podcasts et de nouvelles surprises pour la rentrée, on ne saurait vous conseiller de jeter un coup d’œil sur la chaîne Cine Forever Video, qui consacre une série d’émissions autour du grand John Milius. Présenté par le critique et scénariste Fathi Beddiar, le premier épisode consacré aux fondements de la saga Dirty Harry vient d’être mis en ligne. Une somme encyclopédique d’informations qui revient sur les nombreuses influences de Milius dans la conception de L’inspecteur Harry et de Magnum Force, jusque dans l’écriture même du mythique monologue autour du Magnum 44. Un régal pour tous les cinéphiles et dont on vous réserve le plaisir de la découverte. D’ici là, prenez soin de vous, regardez des films, retournez en salles et on se retrouve début septembre (on vous réserve quant même deux épisodes classiques dans les semaines à venir).

Bonnes vacances cinéphiles à toutes et à tous !

Manuel Haas et Olivier Grinnaert

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Mercredi 24 juin

Partout en Europe, disons dans les pays majeurs de ce point de vue, les compétitions sportives reprennent. En football, par exemple, les joueurs s’affrontent à onze contre onze. Il y a un arbitre sur le terrain, au moins trois en dehors ainsi que les staffs et remplaçants sur les bancs mais c’est tout. Pas un seul spectateur. Tous les matchs se jouent à huis-clos. Jusque là, rien de bien extraordinaire si ce n’est que les matchs ne se jouent donc plus dans des stades animés par des milliers d’âmes en pleine catharsis mais bien par une personne, metteur en scène démiurge qui joue des enregistrements sonores et de la dissimulation visuelle. Le sport n’est jamais plus beau, jamais gorgé d’autant d’intensité que lorsqu’il est vécu dans un simulacre de vie en direct devant nos yeux. Mais force est de constater l’importance de cette mise en scène lorsqu’il est télédiffusé. Une simple comparaison entre le même match avec ou sans bruits de foule, avec ou sans découpage et utilisation de l’échelle des plans l’atteste. Ces quelques mots n’ont bien sûr pas pour but de systématiquement détourner cette tribune pour causer ballon mais le fait est que les rapports étroits qu’entretiennent les sports médiatisés avec les codes de l’entertainment cinématographique et télévisuel me passionnent. Probablement parce que se situe, quelque part au sein de ses croisements, la sève d’une fascination pour les icônes, les légendes et les milles façons de créer de la lumière, du spectacle.


Jeudi 25 juin

Dans un moment d’ennui profond, perdu entre quelques algorithmes musique, sport, style, politique et cinéma de YouTube, je regarde quelques minutes de la conférence confinée de Cannes 2020. Je ne reviendrai pas sur la nouvelle formule imposée, probablement – comme souvent dernièrement – la moins mauvaise solution, afin de rapidement m’attarder sur la présentation de cette déclaration. Outre, la discussion de salon sans traitement entre trois hommes privilégiés se vantant – engoncés dans leurs costards et fauteuils en cuir noirs – de continuer à voir des films en salles, on y retrouve de nombreuses approximations concernant les films labellisés. Ainsi et par exemple, une belle actrice en devenir comme Noée Abita se verra éjectée du premier rôle de Slalom au profit de Jérémie Rénier et une tendance générale à vendre de manière peu assurée les films sur des pitchs aussi succincts qu’incertains ainsi que sur les noms de leurs vedettes. Bref, au-delà de l’évidente visibilité qu’offre le festival au cinéma à travers le monde, retirons lui son strass et ses paillettes et voyons ce qu’il en reste. Probablement pas grand-chose…


Vendredi 26 juin

HBO censure Autant En Emporte Le Vent. Alors, d’abord, non. Il n’est pas question de censure puisque la diffusion n’est pas interdite, ni de méthodes staliniennes, ce dernier aurait remonté le film selon ses idées, mais bien d’apporter un éclairage critique sur une œuvre populaire absolument flamboyante mais éminemment polémique. Cela dépasse donc le simple statut de l’œuvre et ce particulièrement dans un pays qui donne – dans une démocratie partielle et participative – le pouvoir à un homme de peu de conscience (pour ce que cela implique dans ce système étatique-là) et qui vient de perdre l’un de ses compatriotes noir d’une énième bavure policière. Et ce alors même que l’on questionne de plus en plus les fondations d’une Hollywood s’érigeant sur l’idéalisation d’une nation blanche. Comparable, dans sa manière d’aborder une histoire d’amour traitée en parallèle d’un monde qui s’étiole, au Guépard de Visconti, au Novecento de Bertollucci ou au Heaven’s Gate de Cimino, Autant En Emporte Le Vent préfère regarder ce monde ségrégationniste avec une certaine nostalgie et un profond caractère anecdotique. Mais ce n’est pas tant la question du film qui intéresse (sur un point purement analytique et historique, on vous conseillera l’émission Arrêt sur Images passionnante sur le sujet), ni même la polémique (aujourd’hui systématique), mais bien la décision en elle-même, qui paraît trustée par différentes forces plus ou moins nobles. D’abord éthique, bien sûr, mais aussi économique tant HBO semble ployer sous la crainte bien néo-hollywoodienne d’abîmer son image en brusquant qui que ce soit sur la toile. Un monde terrifiant où les guerriers de la justice sociale devraient toujours avoir raison voire approuver toute décision jusqu’au final-cut d’un film dont ils sont généralement totalement étrangers. En fin de compte, voilà une décision qui me paraît plutôt saine compte tenu du contexte et d’une certaine évidence si l’on considère qu’une œuvre majeure (comme chaque évènement majeur, prenant part dans l’Histoire) est/devrait systématiquement être accompagnée d’un complément critique qui dans ce cas-ci aura eu le don d’amener à en redéfinir les contours. Qu’en pensez-vous ?


Lundi 29 juin

Godard n’est pas un nom – ni un cinéaste – unanimement apprécié dans nos colonnes. Pour ma part, j’aime infiniment la majeure partie de ce qu’il tournera entre les « la-la-la » d’À Bout de Souffle et l’explosion rimbaldienne de Pierrot le Fou. Je pourrais ajouter une franche admiration pour certaines bribes de Prénom Carmen, Détective voire Hélas Pour Moi et JLG/JLG mais une fois la narration totalement délaissée au profit du caractère plus strict de l’idée, difficile pour moi de m’amouracher d’un de ses films dans son entièreté. En gros, j’aime le Godard des années soixante. Et c’est pourquoi, je me suis dernièrement procuré un ouvrage d’Alain Bergala sobrement intitulé : Godard Au Travail : Les Années Soixante. On trouve dans ce bel objet énormément d’anecdotes et de documents de tournage qui en disent long sur les méthodes peu orthodoxes du cinéaste et sur son évolution artistique et personnelle au fil des années. Pour le meilleur comme pour le pire. On notera tout de même avec étonnement une hallucinante quantité de fautes d’orthographe, de frappe et autres mots manquants dans cette pourtant très belle édition des Cahiers du Cinéma rédigée par son directeur de publication. 


Mardi 30 juin

En ce mardi d’annonce mortuaire, j’aurais pu écrire quelques mots sur la mort de Carl Reiner ou de son film Les Cadavres Ne Portent Pas De Costards, par exemple. Mais il faut faire des choix et mes connaissances concernant le vieil homme m’ont rapidement parues limitées. Je change donc de sujet. Dans son hagiographie miniature (et pas si élogieuse que ça) de la semaine passée, Olivier Grinnaert entreprenait la filmographie de Joel Schumacher sous le prisme du cinéma hollywoodien de l’époque. Il y égratignait gentiment l’ensemble de l’œuvre du cinéaste en oubliant peut être de mentionner l’intéressant Tigerland (avec comme souvent, oui, oui, un très bon Colin Farrell) ou d’évoquer 8mm, film enquête assez palpitant qui se permet de vaguement esquisser un discours sur le voyeurisme morbide avant de se vautrer lamentablement dans une légitimation de la vengeance la plus effroyablement déconnectée qui soit. L’ami Oli s’y attardait, cependant, sur le mésestimé St. Elmo’s Fire, le trouble mais sympathique Falling Down ainsi que sur deux adaptations de John Grisham : The Client et A Time To Kill. Et si, bien sûr, je ne pourrais le contredire sur le manque évident de discernement de ces deux films dans leurs scènes les plus complexes, ni sur l’emphase dégoulinante dans d’autres, je garde une réelle sympathie pour au moins l’un d’entre eux. J’ai, en effet, toujours vu Le Client – depuis l’adolescence et une K7 achetée dans un vidéoclub en faillite – comme un reflet manqué de films mineurs d’Eastwood comme Jugé coupable ou Créance de sang (qui ne le sont, évidemment, jamais vraiment). Soit un agréable thriller, ici à hauteur d’enfant, mettant en scène une merveilleuse Susan Sarandon, immense actrice, qui aura toujours eu l’intelligence de construire sa filmographie autour de personnages attachants. Celui-ci compris.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Lucien Halflants

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Mercredi 17 juin

Deux mois après sa parution, je prends enfin le temps de découvrir le dernier numéro supervisé par l’ancienne rédaction des Cahiers du cinéma. La revue divise nettement notre équipe mais je tenais une dernière fois à lui rendre hommage. Dans ce dernier opus, intitulé : « Qu’est- ce que la critique ? », les journalistes interrogent le rôle d’un écrivain de cinéma. Le texte, sorte de manuel ou plutôt d’anti-manuel de la critique, donne des conseils à suivre ou à ne pas suivre, des idées de fonctionnement, des pistes de travail, que chaque aspirant écrivain se penchant sur une critique devrait avoir lu un jour. L’article n’impose rien, il ouvre des brèches de réflexions et une multitude de rebonds, d’arborescences possibles. Selon eux, le rôle du critique est le suivant : «Précipiter la réflexion, cristalliser l’analyse et ouvrir des pistes où d’autres voudront peut-être s’engager plus longuement. Le rédacteur ne fixe pas un point de vue arrêté, définitif, sur un film. Le critique a pour mission de changer le cinéma, de le transformer, de créer un espace où d’autres pourront s’engouffrer. Au delà du film par film, il doit savoir dire le cinéma qu’il a envie de voir, redéployer les possibles du cinéma. Il est un éclaireur parce qu’il essaie de mettre l’œuvre en lumière, mais surtout parce qu’il va de l’avant et se faufile discrètement pour repérer de nouveaux espaces ». Sorti en plein confinement, le numéro est rempli de lumière et d’espoir, de croyance en un cinéma libre et poétique, détaché des schémas convenus et des scénariis rabâchés et sans idées. Par ce geste ultime, ils réaffirment une dernière fois leur ligne éditoriale et tirent brillamment un trait sur les années dirigées par Stéphane Delorme, rappelant que l’art de la critique est avant tout un art d’aimer, comme le disait Jean Douchet. Et là pour le coup, sûr que ces mots feront l’unanimité, chez n’importe quel critique de n’importe quelle rédaction. Merci les cahiers, et bon vent !


Vendredi 19 juin

Il n’y a pas si longtemps, dans les dernières minutes de notre formidable émission #37 nous vous touchions deux mots de la chaîne Youtube de Greg Ciné. Nous le remerciions pour son travail d’archivage et de mise en ligne d’innombrables et parfois essentiels documents audios et vidéos de toutes époques et tous horizons. Plus essentiellement axé sur une cinéphilie européenne que sur le cinéma mondial que l’ami Greg (sans compter le sport, l’Histoire, l’analyse politique…), la visiblement défunte chaîne John Carter From Mars offre d’importants témoignages pour tout féru de critique ciné francophone. On y trouve plusieurs interventions – principalement radiophoniques – de Serge Daney, de Jean-Claude Biette, Jean Douchet ou Michel Ciment, de différents collaborateurs des Cahiers du cinéma (Jean-Luc Godard ou Michel Chion) mais aussi de nombreuses vidéos dans lesquelles on retrouvera John Cassavetes, Samuel Fuller ou Carl T. Dreyer… Rien que ça ! On passera sur quelques films entiers en ignoble qualité, bloqués pour d’évidentes raisons d’équité, pour vous conseiller John Carter, un personnage à connaître, jusqu’au-delà de l’esprit aventureux d’Edgar Rice Burroughs.


Samedi 20 juin

Il y a quelque chose d’un peu risible et de détestable dans la manière dont Netflix cherche systématiquement à marquer de son sceau chaque film mis en avant dans son catalogue. Dernier exemple en date, Balle perdue, petit film d’action français réalisé par le novice Guillaume Pierret aura ainsi été vendu sous le label usurpé de « film Netflix » alors même que le film est le fruit d’une coproduction franco-belge, Netflix se contentant de faire tourner la planche à billets autour d’un marché captif d’abonnés. Une logique de mise en avant qui est plutôt dans la logique des chaînes de télévisions que celle des producteurs historiques de cinéma où il convient le plus souvent de « présenter » un film plutôt que d’en réclamer « l’appartenance ». Si ces dernières années Netflix a cherché à s’acheter une respectabilité dans le milieu en s’attachant le nom de réalisateurs prestigieux (David Fincher, Martin Scorsese, Michael Bay, Joel & Ethan Coen, Alfonso Cuarón) il ne faut pas oublier que pour la plupart, Netflix n’a que rarement joué un rôle de producteur sur ces films, intervenant à des étapes diverses de leur conception (un Roma déjà intégralement tourné avant l’arrivée de Netflix ou le futur Mank de Fincher produit par A24 et seulement distribué par la plateforme). Une approche marketing qui n’est pas sans rappeler celle de Canal+ à l’époque où la chaîne cherchait à se construire une image de «H.B.O. à la française» avec la tagline «Une création originale Canal+» qui tendait à effacer le nom des réels créateurs originaux derrière la chaîne. Une pratique assez révélatrice du jeu joué par Netflix et de la dynamique «créative» du géant de la V.O.D. et qui semble assez peu questionnée par les utilisateurs de la plateforme toujours prompts à relayer la hype qui entoure les annonces de ce dernier. Un engouement largement partagé sur les réseaux sociaux avec la sortie de Balle perdue, alors que le résultat à l’écran tient plus du pétard mouillé que de l’uppercut en pleine gueule. Sous écrit autour de quatre scènes d’actions assez génériques, le film de Guillaume Pierret est un non événement, qui fait amèrement regretter que l’engouement qui entoure sa sortie n’aie pas plus profité à un cinéma d’action français – celui de Florent-Emilio Siri, Eric Valette, Fred Cavayé, Yann Gozlan ou Benjamin Rocher – autrement plus énergique et percutant, qui depuis près de vingt ans cherche à trouver sa place en salles.

Un film Netflix, vraiment ?


Lundi 22 juin

Je profite de mon mois d’essai gratuit sur la plateforme de Video On Demand Uncut pour regarder Pasolini d’Abel Ferrara, sorti en 2014. En Pier Paolo Pasolini « l’homme que rien ne peut apaiser », le trublion new-yorkais choisit une figure de proue qui a brillamment prévenu des dangers du consumérisme et du besoin de posséder. Pourtant, si l’écrivain et metteur en scène italien était guidé par la révolte et la provocation, le film élude toute évidence et creuse un sillon plus subtil dans lequel on décèle le portrait d’un homme, agité certes, mais loin des caricatures tapageuses dont il est souvent l’objet. Le regard qu’Abel Ferrara pose sur P. P. Pasolini est quotidien et anti-spectaculaire, la fantaisie surgissant dans les séquences oniriques qui voient le dernier scénario du maître mis en scène dans une Italie bien connue du personnage comme du réalisateur. Mise en abîme sur l’art de créer, le film se focalise sur la dernière journée de P.P. Pasolini et donne à sa poésie une atmosphère crépusculaire, emplie d’une foi totale en l’écriture et en sa manière de faire de sa vie une œuvre d’art. Par ce biais, le cinéaste échappe heureusement au biopic appliqué pour nous livrer une façon de vivre et de concevoir le monde. De quoi redorer l’image écornée d’Abel Ferrara (après Welcome to New York) et de donner deux envies :

1-Découvrir Tommaso et Siberia, les deux derniers films du cinéaste, tous deux tournés avec le même Willem Dafoe.
2-S’abonner à Uncut, qui propose en vrac du Paul Verhoeven, Driedrich W. Murnau, Nanni Moretti, James Gray, Wim Wenders, Fritz Lang, Jean-Luc Godard, Mario Bava, Bong Joon Ho, le tout pour 8 euros par mois. Mais je ne voudrais pas vous influencer…


Mardi 23 juin

Joel Schumacher est mort. D’abord costumier sur certains des premiers films de Woody Allen, ses collaborations très oubliables avec le Brat Pack (1) au cours des années 80 (Saint Elmo’s fire – 1985 ; Génération perdue – 1987) le mènent à un vrai succès populaire à l’orée des années 90, largement amplifié par la starification toute neuve de Julia Roberts à l’époque (L’Expérience interdite 1990). En 1993, le réalisateur a les honneurs de la compétition cannoise avec une curiosité, Chute Libre, sorte de vigilante-movie non assumé grimé en critique sociale pour faire propre, mais qui conserve malgré lui l’ambiguïté morale sans jamais parvenir a articuler un propos politique clair. Sans doute trop de tergiversations pour Joel qui s’engouffre juste après cela dans le costume seyant d’un des yes-man les plus prisés du cinéma américain mainstream des années 90, à coups d’adaptations ronflantes de John Grisham (Le Client – 1994 ; Le Droit de tuer – 1996) et surtout – il faut en parler – de deux Batman fluorescents absolument irregardables aujourd’hui dont le second opus Batman & Robin (1997) est entré au panthéon des gigas accidents industriels hollywoodiens depuis que Thomas Edison a amené le cinématographe outre-Atlantique. Il n’empêche, quand on repense que des exécutifs de la Warner ont pu laisser faire une telle bouillasse ouvertement queer sur la seule foi du succès de Batman Forever (1995), on se dit que décidément, Hollywood a bien changé en 20 ans et cela donne matière à réflexion sur la médiocrité du cinéma hollywoodien aujourd’hui. Au moins, sur Batman & Robin, Joel Schumacher a porté son empreinte et s’est amusé. Un blockbuster d’auteur ?

Lorsque blockbuster dauteur rime avec bal des horreurs

(1) Le Brat Pack était un groupe d’acteurs fameux pour avoir tourné dans un grand nombre de Teenage et coming-of-age movies au cours des années 80. On trouve parmi eux Molly Ringwald, Emilio Estevez, Corey Haim, Ally Sheedy, Rob Lowe, Anthony Michael Hall et bien sûr l’inénarrable Corey Feldman.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Julien Rombaux, Lucien Halflants, Olivier Grinnaert et Manuel Haas

Chères auditrices, chers auditeurs cinéphiles,

Alors que le confinement battait son plein, vos transmetteurs éprouvaient toutes les difficultés du monde à se tenir éloignés des salles obscures, et de ce fait, privés de leurs insatiables échanges autour de l’actualité cinématographique. Après quelques émissions et autant d’essais techniques plus ou moins hasardeux, notre dispositif d’enregistrement à distance atteint finalement son acmé il y a quelques semaines. Fiévreusement enthousiastes, nous enregistrions alors frénétiquement émission sur émission, sans se soucier de mettre à jour une chaîne de post-production susceptible d’assumer ce rythme endiablé.

À quelques heures de la réouverture des cinémas, nous publions donc un épisode 39 enregistré en pleine quarantaine, et consacré à une certaine forme d’actualité cinématographique, avant deux autres épisodes « Focus » enregistrés mais pas encore finalisés, et dont la publication ne saurait donc tarder.

Une certaine forme d’actualité cinématographique disais-je, puisque bloqués dans cet autre espace temps qui semble si lointain aujourd’hui, quelle formule alchimique douteuse nous fit aboutir à l’élaboration de ce programme éclectique ? The Lighthouse, huis-clos maritime, éthylique et pétomane de Robert Eggers, La Dernière vie de Simon, tentative de fantastique à la française signée Léo Karmann et enfin l’adaptation de Pinocchio par Matteo Garrone. Trois films qui ont en commun de dater de moins de deux ans, de ne pas être sortis en salles en Belgique et d’être disponibles en Video On Demand. Trois films qui nous semblaient correspondre à notre ligne éditoriale, et dont le meilleur n’est sans doute pas celui sur lequel nous aurions misé de prime abord.

Bonne écoute à toutes et à tous !

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00:00 : Intro
O2:25 : The Lighthouse de Robert Eggers
18:53 : La dernière vie de Simon de Léo Karmann
34:00 : Pinocchio de Matteo Garrone
47:26 : Conseils 

Tous nos podcasts actu, c’est par ici

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

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Jeudi 11 juin

La nouvelle est tombée ! Les cinémas ouvriront à nouveau leurs portes. D’abord le 22 juin en France, puis en Belgique dix jours plus tard, le 1er juillet. Outre la question des sièges à remplir, se pose celle des films à projeter. Soyons clairs, sans opération économique-politique-marketing d’envergure, un spectaculaire gadin attend très probablement les films distribués dans les quelques semaines meurtrières qui nous séparent du 22 Juillet (date de la sortie de Tenet de Christopher Nolan), et ce ne sont sûrement pas les 2% de population cinéphile qui se réjouissent de retourner dans les salles obscures en plein mois de juin qui changeront la donne. Si deux ou trois villes de l’hexagone se réjouiront des ressorties d’Elephant Man (1980) ou des Lèvres rouges (1971), la majorité des français pourront soit opter pour des choucroutes tricolores dont les débuts en salles ont été stoppés net en mars dernier (De Gaulle de Gabriel Le Bomin et La Bonne épouse de Martin Provost), soit deux productions Blumhouse déjà surexploitées en VOD lors du confinement (The Invisible Man de Leigh Whannell et The Hunt de Craig Zobel). Le plus plausible sera un dégel progressif jusqu’au 8 juillet et le premier succès probable post-confinement, celui du « film » de Jean-Pascal Zadi et John Wax Tout simplement noir, qui semble attendu (sans avoir la moindre piste d’explication de cet étrange phénomène). Si les belges seront mangés à peu près à la même sauce, la plus belle sortie étant une ressortie (Le Miroir d’Andreï Tarkovski – 1975), le 1er juillet verra aussi débouler en salles une vraie pelloche excitante, Monos d’Alejandro Landes, dont on a déjà parlé ici et que l’on se réjouit d’enfin découvrir.


Vendredi 12 juin

Il aura fallu attendre la fin du confinement pour que je profite un tant soit peu des « festivals en ligne ».

Ainsi, le Champs-Elysées Film Festival, dédié au cinéma indépendant français et américain, organise et met en ligne une masterclass en video-call () avec un invité de marque: Edgar Wright, dont on attend avec impatience Last Night in Soho. Sympathique et disert, l’auteur anglais y aborde entre autres sa méthode d’écriture, l’amour du genre qui distingue ses films de la satire et de la parodie, l’alternance entre tournage britanniques et américains, ou encore l’obsession pour le passé qui traverse son cinéma (thème qui sera encore exploité dans Last Night in Soho qui met en scène un voyage dans le temps).

Cette année, le prestigieux festival international du film d’animation d’Annecy se « déroule » lui aussi, en ligne jusqu’au 30 juin. Partenaire, Arte TV met en accès libre gratuitement (ici) sept courts-métrages issus de la compétition officielle. Un échantillon suffisant pour révéler une partie du territoire d’expérimentation formelle et dramatique intrinsèque à la discipline. La rédaction de Transmission a apprécié le montage parallèle astucieux de Kosmonaut de l’estonien Kaspar Jancis, ou encore le belge De Passant de Pieter Coudyzer, construit autour d’un mouvement latéral répétitif, dont l’utilisation narrative renvoie à l’univers vidéoludique.


Samedi 13 juin

Surtout connu pour ses activités de scénariste émérite pour certains des réalisateurs américains les plus prestigieux de ces dernières années (Forrest Gump – 1994 ; Révélations – 1999 ; Munich – 2005 ; L’Étrange histoire de Benjamin Button – 2008), Eric Roth s’est lancé dans la production pour la télévision en 2011 avec Luck (série onéreuse de Michael Mann sur le monde des courses hippiques), suivie en 2013 d’House of Cards, la première série chapeautée par David Fincher. Pour son premier long-métrage à ce poste, Eric Roth fait de nouveau équipe avec le réalisateur de The Social network (2011) pour Mank, dans lequel Gary Oldman interprète Herman Mankiewicz, scénariste lui aussi, auteur entre autres du script de Citizen Kane (1941). Dans une interview avec la chaîne Pardon My Take, le producteur annonce : “David Fincher did a black-and-white ’30s movie. It looks like a ’30s movie and feels like one.”. Une promesse qui réveille le souvenir du projet avorté de David Fincher d’adapter Le Dahlia noir de James Ellroy en noir et blanc.

En partie inspiré par la biographie parue en 1978 écrite par Richard Meryman collaborateur de Life Magazine, le scénario de Mank a été rédigé par Jack Fincher, père de David et journaliste d’investigation ayant longtemps travaillé lui aussi pour Life. Changement notable pour David Fincher qui a travaillé avec le chef opérateur Jeff Cronenweth sur ses trois longs-métrages précédents, la photographie de Mank est signée Eric Messerschmidt, rencontré sur le tournage de la série Mindhunter. Après un détour par les festivals de la rentrée, Mank sera attendu en octobre sur Netflix et, croisons les doigts, dans quelques bonnes salles.


Lundi 15 juin

Plus facilement que l’Histoire officielle, l’Histoire du cinéma (certes jeune de 125 printemps) n’en finit pas d’être revue, ré-établie, raturée, corrigée, restaurée. Dans les sphères cinéphiles francophones d’aujourd’hui, à l’heure du centenaire de sa naissance, Alberto Sordi fait de l’ombre à Vittorio Gassmann et Ugo Tognazzi au rang des acteurs italiens mythiques de la seconde moitié du 20ème siècle (Marcello Mastroianni étant fuori concorso). Pourtant vastement ignoré en francophonie lors du temps fort de sa carrière (la critique Anne Dessuant écrit de lui à l’occasion d’une rétrospective qui lui est consacrée au festival de La Rochelle en 2016 : « Expliquer Alberto Sordi à un français relève du défi tellement son italianitude fait écran »), l’acteur est une légende dans son pays natal, grâce notamment à un accent romain intraduisible, qu’il a pratiqué assidûment du début des années 50 chez Federico Fellini dans Le Cheick blanc en 1952 et I Vitelloni en 1953, et jusqu’à la fin des années 70 avec Le Grand embouteillage de Luigi Comencini en 1979. Il semblerait donc que le temps ait fait son office et que cet acteur pourtant si typé ait en fin de compte su pratiquer la magie nécessaire à la traversée des époques, pour finalement percer les cœurs des spectateurs modernes.

Si mon italien est à peu près aussi bon que celui de Brad Pitt dans Inglorious Basterds (2009), j’ai été conquis par la découverte récente des chefs d’œuvres portés par ce comédien joufflu, incarnation idéale d’un homme du peuple lâche et pathétique, capable néanmoins de splendides éclats de dignité. Il Boom de Vittorio de Sica, L’Argent de la vieille de Luigi Comencini et surtout Une Vie difficile de Dino Risi sont absolument immanquables, d’autre part, Studio Canal a ressorti il y a quelques mois Il Maestro Di Vigevano d’Elio Petri dans la collection Make My Day !.


Mardi 16 juin

L’information n’est pas neuve, mais apparemment Vincent Gallo vend son corps et sa semence sur son site web personnel. Acteur parfois brillant, réalisateur de 3 longs métrages, un très bon (Buffalo’66 – 1998), un très mauvais (The Brown bunny – 2003) et un très perdu (Promises written in the water – 2010), l’artiste Vincent Gallo voue son œuvre à pousser le narcissisme à son point limite. La page en elle-même est proprement hallucinante : toute femme qui le souhaite peut se faire inséminer par le sperme de Vincent Gallo contre la modique somme d’un million de dollars (réductions pour les descendantes des soldats allemands du milieu du 20ème siècle et celles qui peuvent prouver qu’elles sont de vraies blondes aux yeux bleus). D’autre part, l’insémination peut se faire de manière naturelle mais seulement après sélection sur photo. Dans ce cas, si Monsieur Gallo accepte, il pratique une réduction de 50%. Toutefois, il met les intéressées en garde, se référant à la fameuse scène de fellation de son film de 2003 : « Les clientes potentielles sont encouragées à regarder la scène polémique de The Brown Bunny afin de s’assurer qu’elles peuvent s’accommoder de ma personne. Les clientes qui douteraient seraient inspirées de s’entraîner avec une prothèse inhabituellement épaisse et volumineuse avant de me rencontrer. Vous pourriez être surprise par ce que vous pouvez tolérer et combien c’est agréable. » Inattendu, mais Vincent Gallo est ainsi propulsé au premier rang pour reprendre le rôle jadis tenu par Shintaro Katsu dans la trilogie Hanzo The Razor (1972-73-74). Pour les néophytes, Hanzo est un détective qui interroge les suspectes féminines à l’aide de son pénis géant. D’abord réticentes, les méchantes avouent leurs crimes après le début des ébats, suppliant Hanzo de ne pas interrompre le coït.


Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

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Mercredi 03 juin

Ces dernières années, les séries consacrées aux cartels et barons de la drogue ont envahi les plateformes de VOD à une vitesse proportionnelle à l’expansion du marché de la cocaïne à l’échelle mondiale. Dernière en date, ZeroZeroZero série produite par Canal+, Amazon Prime et Sky s’éloigne des canons actuels du genre, en s’affranchissant du caractère historique et biographique de séries comme Narcos ou El chapo pour proposer un regard plus politique et réflexif sur un phénomène dont les ramifications ne sauraient se limiter aux seuls contours de l’Amérique latine. Inspiré du livre d’enquête de Roberto Saviano Extra Pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne, ZeroZeroZero opère à une échelle plus large, celle du système qui au-delà des hommes et des états gangrène et fait tourner le monde à l’envers.
À l’instar de Gomorra précédente collaboration entre Roberto Saviano et Stefano Sollima, ZeroZeroZero s’appuie sur le formidable travail documentaire du journaliste d’investigation italien pour plonger le spectateur dans un univers de pure fiction et observer les mécanismes à l’œuvre dans cette emprise du monde de la pègre sur la société.
Exit les Pablo Escobar, El Chapo ou autres barons de la drogue démiurges, ici les hommes et les femmes ne sont que les rouages d’un engrenage plus grand qu’eux qu’ils ne cherchent jamais à remettre en question. Orchestré autour d’un transport de cocaïne, la série navigue entre Mexique, Italie et Etats-Unis autour des trois postes clés de cette économie parallèle soit producteur, intermédiaire et distributeur. Une approche narrative qui se débarrasse de toute forme de manichéisme et fait écho dans sa dimension chorale et quasi anthropologique aux précédentes réalisations de Stefano Sollima (Suburra / All Cops are Bastards) ou au travail de David Simon.
Supervisé par Sollima et coréalisé avec Janus Metz et Pablo Trapero, ZeroZeroZero détonne aussi dans le paysage télévisé par l’ampleur de son récit et le sens du détail accordé à la mise en scène (l’épilogue dont la signification n’est lisible qu’au travers des déplacements des acteurs et dans la logique interne du plan séquence qui conclut la série). Conçu autour d’un motif de boucle et de répétition interne à chaque épisode, la série ne cesse de resserrer son étau autour de ses personnages comme une idée d’un horizon bouché et sans lendemain. Si quelques scories d’écritures sur le volet américain viennent entacher un peu le parcours sans faute de la série, ZeroZeroZero s’assure une place de choix dans les belles surprises de ce début d’année en attendant les deux nouveaux projets de Stefano Sollima, Sans aucun remords adaptation du premier volet de la saga Jack Ryan de Tom Clancy (À la poursuite d’octobre rouge) et Colt d’après une idée de Sergio Leone.

Un commerce comme les autres


Jeudi 04 juin

Rarement apprécié à sa juste valeur, le cinéma de Walter Hill ne cesse pourtant de se bonifier avec le temps. Dernier grand film de l’âge d’or de sa carrière, Extrême Préjudice, sorti en 1987 est un film fascinant à plus d’un titre. À partir d’un scénario abandonné de John Milius et réactivé par Walter Hill sous la plume de Harry Keiner (Bullit) et Deric Wahburn (Voyage au bout de l’enfer), cet affrontement fratricide entre deux amis d’enfance désormais ennemis aux yeux de la loi est un film à la croisée des chemins entre le western et le cinéma d’action tel que Walter Hill participa à la définir à l’orée des années 80 avec Les Guerriers de la nuit ou 48 Heures.
Grand amateur de western et ancien collaborateur de Sam Peckinpah, Hill paie ici un lourd tribut au cinéma de son mentor avec en ligne de mire l’affrontement final de La Horde sauvage. De son décor mexicain au caractère antagoniste de la relation entre Nick Nolte et Powers Boothe qui évoque celle de Robert Ryan et William Holden, Extrême Préjudice multiplie les renvois explicites au film de Peckinpah (l’image du scorpion/la fusillade élégiaque) mais prend soin de ne pas tomber dans l’exercice de style. Les séquences d’actions sèches et brutales contrastent avec l’emphase lyrique de La Horde sauvage, et Hill convoque le fantôme du cinéma de Peckinpah – décédé 3 ans plus tôt – pour témoigner à l’aune de sa vision personnelle du changement de paradigme entre le cinéma des années 70 et celui des années 80. Héritier d’un code d’honneur propre au western, le Texas ranger taiseux interprété par Nick Nolte, opposé à son ami d’enfance, ancien informateur devenu trafiquant (Power Boothe) appartient à l’histoire ancienne et témoigne de la naissance d’un nouveau type de criminalité qui rompt avec une certaine tradition de l’ouest américain (en creux Hill évoque la paupérisation de certains fermiers américains arrondissant leurs fins de mois en écoulant de la cocaïne). L’arrivée dans la ville frontière d’El Paso d’un escadron de soldats américains dirigé par Michael Ironside, participe également – au-delà de l’imagerie propre au cinéma d’action de l’époque – d’un regard désabusé sur une Amérique au passif plus trouble que celui mythique enregistré par le western.
Derrière la série B burnée et expéditive, Extrême Préjudice est sans contexte un film beaucoup plus dense qu’il n’y paraît et apparaît comme une œuvre matricielle qui semble avoir grandement irrigué tout le cinéma de Taylor Sheridan (Comancheria/Sicario).

Le Texas ranger incarné par Nick Nolte puise son inspiration auprès
du même modèle que celui de Jeff Bridges dans Comancheria


Samedi 06 juin

Double retour cette semaine dans l’actu pour Kathryn Bigelow. Grande absente du documentaire explosif sur William Friedkin (William Friedkin Uncut dont nous parlait l’ami Lucien Halflants il y a 2 semaines), l’ex-femme de James Cameron y était pourtant citée par « Wild Bill » himself comme un(e) des plus grand(e)s cinéaste en activité. Un avis partagé par la rédaction de Transmission mais qui a encore bien du mal à s’imposer en dehors d’un petit cénacle de cinéphiles, tant après des années dans l’ombre du cinéma de Cameron (Point Break/Strange Days) chacun de ses films récents (Démineurs/Zero Dark Thirty/Detroit) semble être accueilli dans un parfum de souffre. Comparée à Leni Riefenstahl (la réalisatrice officielle du IIIème Reich) avec Zero Dark Thirty ou accusée de voler la parole du peuple noir américain pour Detroit (cinq ans après avoir été suspectée de propagande pro-Obama avec son précédent film), Bigelow semble s’attiser les mêmes foudres adressées aux films de Friedkin à l’époque de leur sortie. Un écho médiatique vindicatif et faussement indigné qui tisse en creux une filiation entre le cinéma de Friedkin et de Bigelow. Au-delà même d’une approche stylistique assez complémentaire dans sa manière d’appréhender le réel, abolissant la frontière entre fiction et documentaire, ces deux mavericks n’ont pas leur pareil pour retourner le couteau dans la plaie d’une Amérique en proie à ses démons (sans compter que Friedkin viendra emprunter à Bigelow le jeune Willem Dafoe de The loveless pour Police fédérale Los Angeles). Au delà de ce parallèle, les émeutes qui secouent actuellement les Etats-Unis viennent également remettre en lumière le dernier film de Bigelow Detroit. Sommé à l’époque de s’excuser de s’emparer d’un pan de l’histoire des afro-américains, dans un procès en illégitimité ubuesque qui traduisait les tensions communautaires inhérentes à un pays fondé sur l’esclavage et l’expropriation d’une partie de sa population, Bigelow payait le lourd tribut d’un déficit de représentation de l’histoire du peuple noir au sein du grand récit national. Trois ans plus tard, rattrapé par les événements, Detroit démontre pourtant bien que le racisme systémique que dénonçait Bigelow (et comment le personnage incarné par Will Poutler finissait par exercer son emprise sur l’ensemble de sa hiérarchie) visait juste dans sa dénonciation du système et dans sa volonté de montrer qu’en l’absence de traitement, l’histoire était amenée à se répéter. Assurément un des plus grands films politiques de ces dernières années.

L’acteur John Boyega, aujourd’hui figure médiatique du mouvement « Black lives matter »


Lundi 08 juin

Autre grand réalisateur à entrer en résonance avec l’actualité, Spike Lee s’est exprimé sur les réseaux sociaux au travers d’un court métrage intitulé Will History Stop Repeating Itself montrant les mises à mort successives de Georges Floyd et Eric Garner en parallèle d’une des scènes pivots de Do The right thing, celle de la mort fictive de Radio Raheem étranglé par une patrouille de police. Un montage percutant qui, à l’instar du film de Kathryn Bigelow, questionne autant le pouvoir de la fiction que le poids de l’histoire qui se répète. Un plaidoyer autant qu’une interrogation qui renvoie aussi à l’accueil de Do The right thing il y a 30 ans, où il était reproché à Lee d’encourager les émeutes. Un non sens qui atteste qu’en continuant à se poser toujours les mauvaises questions on s’assure de ne jamais régler le problème.


Mardi 09 juin

Annoncé pour le 22 juin en France et 1er juillet en Belgique, la réouverture des salles de cinéma, si elle sonne comme une excellente nouvelle, s’accompagne aussi de son lot d’incertitudes concernant la fréquentation de ces dernières.
Si plusieurs distributeurs cinéphiles ont déjà annoncé être au rendez-vous, l’absence de grand film populaire et fédérateur (la sortie en juillet de Tenet le nouveau Christopher Nolan restant à ce jour encore incertaine) fait craindre un très long retour à la normale qui pourrait s’avérer catastrophique pour le secteur (des chiffres alarmants venant de Chine faisant état d’une possible fermeture de plus de 40% du parc national). Alors que les plateformes de VOD ont largement vu leur chiffres d’affaires s’envoler, le réalisateur Sam Mendes (Skyfall/1917) plaide pour une entraide du secteur:

« Alors qu’un pourcentage énorme de travailleurs a souffert ces trois derniers mois, il y en a aussi beaucoup que la Covid-19 a rendu riches. Il serait profondément ironique que les services de streaming – Netflix, Amazon Prime et autres – puissent se faire des millions grâce aux talents des meilleurs acteurs, producteurs, scénaristes et réalisateurs, alors que la culture artistique qui a nourri ce réservoir de talents est laissée pour compte.
Y a-t-il quelqu’un parmi ces gens qui soit prêt à utiliser une partie de la manne financière qu’ils ont générée grâce à la crise du Covid-19 pour aider ceux qui ont été mortellement touchés ? Si oui, j’espère qu’ils lisent ceci et qu’ils sont capables de considérer le paysage artistique comme plus qu’un simple « fournisseur de contenu », mais plutôt comme un écosystème qui nous soutient tous. »

Si de notre côté on nourrit peu d’espoir dans une réponse aussi altruiste de ces géants de la VOD, c’est peut être dans un partenariat croisé entre producteurs, distributeurs et exploitants que pourrait se dessiner une troisième voie en redessinant le visage de la salle à l’image d’une grande cinémathèque éphémère où, affranchis du rythme incessant de l’actualité, les cinémas redonneraient leur chance à des films mal exploités à leur sortie (ou inédits) mais qui au fil des années ont fini par s’imposer auprès du public, et que toute une génération attend de redécouvrir. Une idée où la salle retrouverait son statut événementiel et d’exclusivité en laissant les films s’inscrire dans la durée au lieu d’être soumis à un logique incessante de flux et de remplissage afin que le cinéma, art du temps et de l’espace, reprenne tout son sens dans le grand temple cinématographique qu’est la salle.

Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 20 mai

Hier, entre deux perles enfilées, l’ami Frankie pris le temps d’en glisser une troisième. Riester, ministre de la culture français – plus proche de l’oiseau de volière que de l’homme d’état -, nous informe (enfin informe le peuple français, nous sommes belges) de l’éventualité de la réouverture partielle des salles aux alentours de juillet en attendant la décision plus ou moins définitive vers juin (finalement, c’est une semaine plus tard que la décision de rouvrir les salles le 22 juin sera prise). Peu de temps avant, il aura pris soin de glisser une demande à la profession, aux créateurs et plus précisément aux scénaristes d’intégrer la distanciation sociale dans leurs récits. Une manière d’aseptiser toujours un peu plus un cinéma qui – à quelques exceptions près – génère quantité de produits insipides et interchangeables. Mais aussi et surtout de normaliser la catastrophe sociale majeure dans laquelle petit à petit le monde s’enfouit, en réduisant l’art, le cinéma, ou toute autre représentation à une pure production totalement déconnectée de l’essence de l’humanité : le contact anthropien. Article écrit depuis un chez soi comme un autre, seul, dans une forme de télé-travail. T’inquiète Frankie, tes petits copains et toi aurez bientôt réussi.


Jeudi 21 mai

Si nous ne jurons pas vraiment par le travail critique du Filmtalker – l’un des youtubeurs cinéma francophones à franc succès – nous ne pouvons que conseiller Secrets de Scénaristes, ses entretiens filmés pour la Guilde Française des Scénaristes. Le vidéaste – intelligent dans sa manière de laisser libre court aux verbiages de ceux qui écrivent les mots des autres et donc, souvent, aiment et savent parler – regarde ses invités offrir leurs vérités et s’ouvrir à toutes les théories et méthodes scénaristiques. Ainsi, Yves Lavandier pourra tirer à boulets rouges sur la théorie des auteurs (en l’interprétant de manière assez fumeuse) tout en restant passionnant sur sa façon d’appréhender le fossé séparant son travail de créateur médiocre et de théoricien brillant. Alexis Manenti, plus en retenue, donne quelques informations sur les méthodes d’écriture des Misérables en dévoilant sans le vouloir les raisons de certains de ses écueils, ou encore Léo Karmann et Sabrina Karine qui dévoilent une passion non feinte et une ambition démesurée pour leur art ainsi qu’une vision gorgée d’espoir pour l’avenir du cinéma fantastique français.


Vendredi 22 mai

Parmi les innombrables films dont on attend une version ré-établie par leur auteur, parmi toutes celles rendues impossibles par la disparition de ceux-ci, parmi les films de Welles, Fincher, Lang, Browning, de John Woo, McTiernan, Michael Mann ou même Stuart Gordon (…), c’est bien à Zack Snyder que la Warner aura donné le droit – assorti de trente millions de billets verts (en plus des trois-cent budgétisés dès le départ) – pour remonter et compléter les CGI de son Justice League. Bien sûr, tous les cinéastes cités ci-dessus, ne font pas partie du catalogue Warner mais… vous voyez l’idée. Snyder, tâcheron incompréhensiblement adulé par toute une frange de la geekosphère visiblement vierge des œuvres originelles et imageries détruites par ce dernier, aura donc le droit de nous montrer la pleine maîtrise de son talent. Cette réaction est-elle cynique ? Probablement, mais il semble bien difficile de ne pas voir dans pareille entreprise une volonté (d’avantage cynique que ces quelques mots) de mettre sur rails la prochaine venue d’HBO Max, la plateforme de streaming du studio. Bref, la toile s’excite (180.000 signatures récoltées) pour la version rallongée d’une certaine vision du néant, elle même vraisemblablement une grande opération marketing. D’autres symptômes de la symbiose de plus en plus parasitaire entre l’industrie cinématographique et la structure sociétale qui la contient.


Lundi 25 mai

Dame Arte, éternelle promotrice de qualité diffuse Friedkin Uncut. Ce portrait de William Friedkin par Francesco Zippel, présenté à la Mostra de Venise, donne libre court à un Billy en représentation permanente, en verve drolatique, voire en gouaille à fleur de nerfs. L’effigie filmique semble rarement risquée dans son approche du personnage et de son cinéma, ne découvrant que très peu de zones d’ombres pour qui – intéressés par la grande œuvre – auraient lu Friedkin Connection, la passionnante autobiographie du cinéaste, ou cherché à décortiquer l’œuvre en elle-même, textes à l’appui. Mais ce documentaire à la forme simple donne pourtant lieu à de belles anecdotes de collaborateurs où exégèses d’admirateurs, parmi lesquels on dénombrera les présences de Quentin Tarantino, Wes Anderson, William Petersen, Caleb Deschanel, Edgar Wright, Zubin Mehta, Wallon Green, Phillip Kaufman, Ellen Burstyn, Damien Chazelle ou encore Francis Ford Coppola, Matthew McConaughey, Michael Shannon, Dario Argento, Juno Temple, Walter Hill, Willem Dafoe et même Samuel Blumenfeld et Fritz Lang. Pas mal pour un cinéaste qui vociférera en fin de film – tout en provocation, affection et malice contrôlée –« fuck them all ! » ! (ICI).


Mardi 26 mai

Pour clore la semaine avec un énième semblant de tricherie (le sujet traité n’étant apparu que deux jours après la date donnée), quelques mots sur une forme critique d’un genre nouveau. Si cela fait quelques années que la critique vidéo prend de plus en plus de place sous forme de vlogs et autres avis face caméra (souvent aussi pauvres formellement que thématiquement), certains y apportent un style davantage singulier. Les plus talentueux d’entre eux, imaginant la forme vidéographique plus propice à l’analyse de séquences, s’éloignent généralement de la critique à proprement parler. Que celle-ci soit basée sur des faits journalistiques, façon Garnier ou sur l’interprétation psychanalytique, façon Douchet. On pourrait citer l’excellent travail de Mr Bobine ou de Versus – ce dernier, proposant une réelle et remarquable pensée critique – pour citer quelques chaines francophones, ou celui de feu Tony Zhou et son adage Every Frame’s a Painting. Et puis, pour rester dans la langue de Shakespeare, d’Hitchcock ou de n’importe quel autre auteur anglophone, du très régulier The Nerdwriter. Plus particulièrement de sa dernière vidéo analysant avec lyrisme et singularité (et une touche de sponsoring un peu malvenue) le chemin charismatique de Boggie de la petitesse renfrognée à la lumière grandissante. Bref, assez de ces mots privés d’images, place aux siens ciselés et mus sur une timeline de 499 secondes, exactement.


Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !

Journal d’un cinéphile au XXIème siècle

Pensées, aphorismes, observations, opinions, réflexions, blagues… Toute ressemblance avec la rubrique « Bloc-notes » de la revue Positif est absolument volontaire.


Mercredi 13 mai

Non-ouverture du festival de Cannes. Symptôme aggravant de la crise qui impacte et impactera encore longuement l’ensemble de l’industrie cinématographique, depuis les auteurs, les producteurs jusqu’aux spectateurs, en passant par les techniciens, acteurs, distributeurs, exploitants. Une crise qui sans nul doute, nous fera définitivement basculer dans l’ère de la SVOD.

Sur la Croisette, Paul Verhoeven était attendu comme le loup blanc avec son Benedetta, dont la sortie fut déjà postposée suite aux ennuis de santé du « hollandais violent » (apparemment, le réalisateur serait remis depuis). Très actif sur Twitter, le producteur Saïd Ben Saïd annonce que la sortie du film est repoussée à mai 2021, soit dans un timing parfait pour le prochain festival de Cannes (sous réserve évidemment). Une stratégie similaire est adoptée par les équipes de production des œuvres à venir de Nadav Lapid (Le Genou d’Ahed) et de Bruno Dumont (Par ce demi-clair matin). Tentative de décryptage : La compétition 2020 était sans doute acquise pour les œuvres de ces trois auteurs imposants, des films dont la carrière commerciale pourrait, en effet, être impactée par un accueil cannois positif. Mais de là à se projeter de nouveau sélectionné en compétition officielle plus d’un an à l’avance, le pari semble bien présomptueux. Ces trois films auront-ils encore le privilège de la compétition alors qu’une foule de nouveaux rivaux seraient entretemps achevés ? Des accords tacites auraient-ils déjà été pris avec Thierry Frémaux, Pierre Lescure et leurs équipes ? Toujours est-il que miser sur une exposition favorable en festival pour « faire des entrées » est fort révélateur de la fragilité de l’économie du cinéma d’auteur européen.

En attendant, l’équipe de Transmission se réjouit de l’annonce d’une nouvelle adaptation de Bel Ami par Paul Verhoeven avec la complicité de son scénariste hollandais Gerard Soeteman, le tout sous la forme d’une mini-série. La rencontre entre l’imaginaire de Guy de Maupassant et celui violent et sexué du réalisateur de La Chair et le sang (1985) devrait faire des étincelles !


Jeudi 14 mai

Paru fin 2018 par l’entremise de Carlotta Films (décidément sur beaucoup de bons coups) et de C.M. éditions, le Dictionnaire du Cinéma Japonais en 101 cinéastes transmet lui aussi beaucoup de passion.  Concentré sur l’âge d’or des studios japonais (ici daté de 1935 à 1975), l’ouvrage propose donc 101 entrées classées par ordre alphabétique de noms de cinéastes, de Masao Adachi (collègue de Kôji Wakamatsu et chantre de La théorie du paysage avec son documentaire A.K.A. Serial Killer – 1969) à Noriaki Yuasa (père de Gamera pour la Daiei, kaiju eiga rival du Godzilla de la Toho). Somme inestimable d’informations et de pistes d’analyses, ce précieux objet invite à bondir d’entrée en entrée à la découverte de nouvelles personnalités, de nouvelles œuvres, de nouvelles anecdotes. Au cours de ma première plongée, j’y apprends entre autres qu’à l’origine, la nouvelle vague japonaise (« Nuberu Bagu ») fut impulsée non pas par des cinéastes, mais par les dirigeants du studio Shôchiku dans un esprit très pragmatique (si les français créent l’événement avec des films à petits budgets par et sur les jeunes, pourquoi ne pas tenter la même chose chez nous ?), et qui a donc offert des budgets à des assistants réalisateurs de moins de trente ans, dont Kiju Yoshida ou Nagisa Oshima (entrée Nagisa Oshima par Stéphane du Mesnildot).

Plus loin, Teruyo Nogami (collaboratrice d’Akira Kurosawa) rapporte dans l’entrée Toshiro Mifune, que sur le tournage de son seul et unique film en tant que réalisateur (L’Héritage des 500.000 – 1963), sur lequel il officiait également comme producteur et acteur principal, l’interprète fétiche d’Akira Kurosawa craignait tellement de déplaire à son équipe qu’il diminuait constamment le nombre de plans à réaliser dans la journée, au point même de négliger de tourner des gros plans sur son propre visage ! À la vision d’une projection test, le réalisateur des Sept Samouraïs (1954) suggérera à Toshiro Mifune de faire des retakes dans la forêt avoisinante.

N.B.: Cinéma japonais toujours, je conseille aux amateurs une excellente émission radiophonique consacrée à Nagisa Oshima. Diffusée à l’origine en 1998 dans l’émission « Ciné Club » de France culture, l’archive a été exhumée récemment à la non-occasion du festival de Cannes. Par ici.


Vendredi 15 mai

Alors qu’un Travis Bickle masqué invite les spectateurs chinois à revenir au cinéma, je fais la découverte d’un autre document hautement improbable : en 2005, Jonas Mekas a réalisé un documentaire consacré au tournage des Inflitrés de Martin Scorsese (2006) ! New-York mis à part, j’étais loin de penser que les deux cinéastes puissent entretenir quoi que ce soit en commun mais apparemment ils se connaissent et s’admirent depuis leurs débuts. Long de presque une heure, le film s’intitule Notes on an American film director at work : Martin Scorsese et emprunte une forme à laquelle l’auteur de As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty (2000) nous a habitué : format carré, caméra au poing, rareté ou absence de commentaire.

Le curieux objet (disponible ici) s’il reste anecdotique, présente quelques moments rares de collaboration entre Martin Scorsese et celui qui est en passe (à l’époque) de devenir le second acteur fétiche de sa carrière, Leonardo Di Caprio. Enfin, c’est un document émouvant sur le dernier tournage américain du légendaire Michael Ballhaus, chef opérateur à l’ancienne et disparu depuis, se tenant éloigné de la caméra (il ne cadrait pas lui même, contrairement à la majorité des directeurs de la photographie actuels).


Lundi 18 mai

On apprend la mort de Michel Piccoli à l’âge fort respectable de 94 ans. Un âge qu’on eut pu douter qu’il atteigne, tant l’homme ne se ménageait point, travailleur acharné, connu pour ses personnages antipathiques, ses excès de colère, l’élégance détachée de son phrasé ou son implantation capillaire. Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963), Belle de jour de Luis Buñuel (1966), Vincent, François, Paul…et les autres de Claude Sautet (1974), La Grande bouffe de Marco Ferreri (1973), font bien sûr partie des premiers titres – un peu tartes à la crème – qui me viennent en tête, mais un rapide coup d’œil à sa filmographie gargantuesque rappelle que le comédien protéiforme a collaboré avec Sergio Corbucci, Mario Bava, Alfred Hitchcock, Elio Pétri, Jerzy Skolimowski, Youssef Chahine (et j’en passe) pour le grand écran, ou encore Patrice Chéreau, Peter Brook, Jean Vilar ou Bernard-Marie Koltès sur les planches.

En hommage, je revois un de mes Claude Sautet favoris, Max et les ferrailleurs (1971). Empereur d’un casting somptueux, Michel Piccoli en immense salaud tiré à quatre épingles, tout en colères et frustrations contenues, volcan impénétrable au bord de l’éruption, qui laisse en fin de métrage poindre un soupçon d’humanité dans la dernière bouffée de cigarette avant un coup de fil, le relâchement musculaire de son faciès ou sa démarche enfin hésitante dans un couloir de commissariat. À l’ultime minute, la vision fantasmée de Lily (Romy Schneider) dans le reflet d’une vitre de voiture me renvoie à celle que Bobby (Joaquin Phoenix) aura d’Amada (Eva Mendes) à la fin de La Nuit nous appartient de James Gray (2007) : deux images fantasmatiques de femmes fardées pour évoquer les regrets masculins.


Mardi 19 mai

En termes de nombre de films produits et de rayonnement critique (pas encore de succès public, mais plus il y a de films, plus l’espoir s’épaissit), le cinéma belge connaissait jusqu’à mars 2020 une incontestable période faste, même s’il est rarement défendu dans ces colonnes. Bouli Lanners, Stephan Streker, Rachel Lang ou Nabil Ben Yadir étaient cette année pressentis dans l’une ou l’autre sélection du festival de Cannes, accompagnés d’une flopée de premiers longs-métrages de nouveaux venus. Faut-il rappeler que les deux derniers prix de la caméra d’or étaient belges eux-aussi (Girl de Lukas Dhondt en 2018 et Nuestras Madres de Cesar Diaz en 2019) ?

Au royaume de Belgique, c’est tout le monde de la culture, précaire et exsangue, qui crie à l’aide sans recevoir la moindre réponse ou information de la part des pouvoirs en place. En ce qui concerne le cinéma, plus grave qu’une exposition médiatique manquée et des sorties ajournées, les tournages sont interrompus sans date possible de reprise. Quand bien même le Conseil National de Sécurité autorisait une reprise des tournages dans des conditions sanitaires strictes et possiblement handicapantes, les indispensables assureurs demandent des prix exorbitants, trop angoissés à la peur d’un regain du virus au nom de mauvaise bière. Dans une tribune ouverte du quotidien La Libre Belgique datée du 28 avril, Joachim Lafosse (À perdre la raison, Élève libre) appelle à la création d’un fonds de soutien public pour soutenir la reprise des activités (ici), hier Fabrice du Welz (Alleluia, Adoration) voyant la perspective d’un tournage estival de son prochain long-métrage (Inexorable) s’éloigner jour après jour, exprimait sa colère et son impuissance sur le site Cinevox (ici).

Six fédérations belges actives dans les secteurs de l’audiovisuel et du cinéma se sont associées pour créer la plateforme No Culture, No Future (ici) afin de communiquer sur leurs revendications. Nous vous invitons à prendre connaissance et à diffuser.


Bonne semaine cinéphile à toutes et à tous !